Avant de se demander s’il y a un privilège particulier à réserver aux textes contemporains, il faut rappeler que le théâtre passe par ces objets intelligents à interroger et que, cette intelligence, on peut la définir comme la rencontre d’un sujet et d’une manière de le traiter. Si le texte ne travaille pas la spécificité de la matière théâtrale, l’intelligence dont je parle n’est pas au rendez-vous. La rencontre que je peux avoir avec une pièce ne dépend pas du moment où celle-ci a été écrite. Peu importe que l’œuvre date de 300 ans s’il s’agit de donner forme à l’intelligence racinienne. De plus, sans être strictement identique à elle-même, l’histoire charrie néanmoins des questions récurrentes sur l’amour, sur la trahison, sur le pouvoir. Il n’est pas nécessaire d’habiller Néron en officier nazi pour que l’on comprenne que Britannicus parle de la barbarie. La barbarie est dans la pièce, il n’est pas nécessaire de l’y ajouter, d’en souligner grossièrement la présence. Elle y est précisément sous une forme qui permet de faire du théâtre avec elle.
Une pièce est certainement contemporaine lorsqu’elle traite d’un sujet contemporain mais si rien en elle ne permet de faire du théâtre, alors mieux vaut monter une œuvre du passé. Finalement, je refuse tout classement particulier entre pièces classiques et pièces contemporaines. En tous cas, je n’accorde pas de privilège définitif au sujet contre la forme. Ce qui distingue vraiment une pièce écrite à une époque plutôt qu’à une autre, ce sont non seulement les spécificités historiques qui la déterminent, mais aussi la manière qu’ont l’époque et l’auteur de travailler la forme écrite pour rendre compte de la réalité et des pratiques théâtrales du moment.
Je souhaite, évidemment, que le théâtre parle de notre histoire, qu’il contribue à éclairer ce que nous vivons. Alors l’important est de rendre compte de la barbarie d’aujourd’hui à travers les écritures de Racine, de Muller, de Brecht ou de Molière. Ce qui importe ce sont les questions théâtrales que soulèvent les œuvres et les possibilités qu’elles contiennent et que peuvent recevoir les spectateurs.
Le théâtre est un art de transposition du réel. Les grandes pièces du passé qui ont affronté le temps et l’histoire ont évidemment cette intelligence dont je parle. Elles sont à la fois des défis et des guides.
Quand il s’agit de mettre Phèdre en scène, Racine vous lance un terrible défi tant la pièce est parfaite. C’est la même chose avec Tchekhov. Il y a une présence permanente de ces auteurs dans mon travail. Non seulement, j’ai l’envie de les monter (je voudrais par exemple reprendre La Cerisaie que j’ai montée il y a quelques années parce que je n’en ai pas fini avec les questions que me pose cette pièce), mais leur existence même agit sur moi lorsque je travaille du contemporam.
Le texte contemporain m’intéresse quand il comporte une singularité structurelle d’écriture. Je pense ici à Achternbusch et à sa technique du monologue si proche en apparence de la langue parlée mais dont on voit toute la rigueur dès qu’on travaille le texte en profondeur, ou encore à Müller et à ses façons de multiplier les formes du récit à l’intérieur de ses pièces. Il y a entre ces auteurs et ceux que j’ai travaillés précédemment une filiation directe.
Quand on travaille Flaubert (Madame Bovary), on se trouve rapidement confronté à ce que j’appellerais le double fond de l’écriture. Madame Bovary procède d’une écriture extrêmement simple, facile à comprendre et qui pourtant vous échappe constamment comme si la main de l’auteur réécrivait sans cesse le texte pendant la lecture. Dans cette façon de faire, je vois un parallèle à tracer avec ce que l’acteur est amené à faire sur un plateau. Ce dernier, en effet, est voué à réécrire dans l’espace sa propre partition en face du spectateur. L’acteur ne joue pas abstraitement, il inscrit ce qu’il fait dans un certain nombre de déterminations : la matière du sol sur lequel il joue, le contact avec son partenaire, la langue du texte, le regard du spectateur, etc. Mais toutes ces déterminations, il les module en fonction de lui-même, de ce qu’il est avec son trajet, sa formation, son histoire, sa culture, sa personnalité consciente et inconsciente. Il n’y a pas d’objectivité du jeu, le jeu, comme l’écriture flaubertienne, est à double fond. À l’inverse, l’écriture de Flaubert, comme le jeu, est théâtrale.
Une écriture théâtrale n’est pas forcément une écriture dialoguée. Bien sûr une pièce de dialogues bâtie sur de solides situations de jeu comporte sa théâtralité. Mais on en trouve aussi dans des écritures apparemment loin du théâtre. Beaucoup de textes de Heiner Müller ne ressemblent apparemment pas à du théâtre et pourtant, il suffit de les entendre pour qu’aussitôt le théâtre soit là.
Paradoxalement, la qualité de l’écriture müllérienne vient peut-être de ce que celle-ci ne cherche à devancer ou à guider ni l’acteur ni le metteur en scène dans son travail. Müller laisse la place grande ouverte à l’investissement du texte par le jeu et la mise en scène. Pour faire une comparaison, je dirais que Müller fait plus confiance au théâtre que, par exemple, René Kalisky. Bien que l’écriture de ce dernier offre une matière riche et spécifique à la représentation, il proposera dans Le pique-nique de Claretta des jeux de rôles. Ainsi, il impose un système plutôt que de nous offrir à nous gens de théâtre, la possibilité, que dis-je, la nécessité d’en inventer un.
Le détour est au cœur du théâtre. Le spectacle détourne nécessairement le texte puisqu’il est différent de lui. L’espace, le temps du spectacle sont différents de celui de l’écriture ou de celui de la lecture. De même, le spectateur détourne le spectacle qu’il voit en y « plaquant » ses propres préoccupations ou sa propre perception.
Cela ne signifie pas qu’il faille délibérément détourner les œuvres qu’on présente. Je fais allusion à cette forme de détournement aux effets négatifs que constituerait, par exemple, la décision arbitraire de monter une tragédie classique en blue jeans pour moderniser ou actualiser son propos. Un metteur en scène n’est jamais tenu de respecter le moment historique où la pièce se passe, mais s’il s’écarte de ce qui est écrit, il doit apporter quelque chose qui ne soit pas de l’ordre de la simple manipulation irréfléchie. Le système devra rendre la cohérence de l’écriture et proposer un réseau d’éléments associatifs propre à la représentation.
La mise en scène est la découverte à plusieurs d’un objet méconnu qu’est le texte et avec lequel on pressent l’existence d’une relation. C’est pourquoi il est impossible de monter n’importe quelle pièce à n’importe quel moment, n’importe où et avec n’importe qui. Il faut qu’un rapport préalable, obscur, conscient ou inconscient se soit établi avec l’œuvre pour décider de la créer. Il faut aussi qu’existe un rapport entre les gens qui vont participer à sa création. Une pièce est un objet qui se partage avec le scénographe, avec les acteurs.
La mise en scène n’est pourtant pas un travail collectif où tous à tout moment partageraient la décision. Il faut plutôt l’envisager comme un jeu d’interaction entre des forces, jeu dont la responsabilité générale incombe au metteur en scène. Le théâtre se passe entre les choses et les gens. Le public, lui, voit toujours un résultat final où un tout s’est amalgamé et parfois, il crédite le metteur en scène d’idées qui sont venues d’ailleurs ou, à l’inverse, il attribue à d’autres ce qui vient du metteur en scène. Cette méprise est logique : le metteur en scène ne s’exprime pas directement, il parle à travers le scénographe, les acteurs, les gens de la lumière et du son, le costumier, etc. Paradoxalement, plus la maîtrise se conquiert sur le plateau, moins je me sens exister personnellement. Le jour de la première, je suis dans un état de dépossession et je ne peux plus rien dire ni penser de ce qui se fait.
Le metteur en scène crée des relations entre des éléments de nature diverse en s’appuyant sur la réalité du texte et pas sur une idée du texte. La justesse d’une mise en scène dépend de la qualité de rapport qu’il est capable d’instaurer entre tous ces éléments et le texte. Face au texte, le metteur en scène n’a pas à décider qu’il l’attaque (sinon pourquoi le monter ? ) ou qu’il le sert fidèlement (c’est une position hypocrite compte tenu du détour obligé que cela implique). Il doit simplement créer les conditions d’une série d’échanges. On y arrive par un respect scrupuleux du texte dans certains cas (je pense ici à Racine. Comment imaginer qu’on puisse réécrire Phèdre!) mais on peut aussi prendre le parti inverse.
Prenons le cas de Brecht et de Maître Puntila et son valet Matti. On peut difficilement s’écarter de la fable brechtienne sous peine de se rendre très vite incompréhensible au spectateur. On retrouve chez Brecht, au niveau de la fable, la rigueur que Racine pouvait avoir dans la gestion de sa langue. Par contre, le prologue a été écrit de manière circonstancielle pour la présentation de l’œuvre au Berliner Ensemble ( alors que la pièce est issue du retravail de Brecht sur un Puntila écrit par une Finlandaise qui l’avait accueilli lors de son exil) et, pour des raisons de commodités scéniques, Brecht lui-même n’hésitait pas à refaçonner certaines scènes. Dès lors, si une nécessité le justifie, pourquoi ne pas « intervenir » sur le texte comme Brecht lui-même ne se privait pas de le faire et réécrire un nouveau prologue, adapté aux circonstances des représentations d’aujourd’hui ?
La meilleure garantie du texte ne réside pas dans les grandes professions de foi sur la fidélité à l’œuvre, elle procède simplement du degré de rigueur théâtrale avec lequel on interroge l’œuvre. Mais paradoxalement, la rigueur ne peut advenir que lorsque le metteur en scène a réussi à prendre de la distance avec l’œuvre qu’il monte. On peut tuer une pièce en la surchargeant d’intentions parasites. Mais on peut aussi pécher contre elle en se laissant séduire par la puissance de son auteur.
Avec La Cerisaie, j’ai compris ce que l’intimidation du metteur en scène face à l’œuvre pouvait avoir de négatif. À trop s’incliner devant le texte, on en oublierait presque qu’il lui faut, pour exister dans un spectacle, une médiation forte, concrète, immédiatement irrécusable. Si on ne conquiert pas sa liberté par rapport au texte, on a peu de chance de bien le destiner avec force au public. Pour que celui-ci joue avec l’œuvre, il faut que ceux qui la lui présentent soient eux-mêmes capables de jouer avec elle. Le plaisir est communicatif.
Où commence la liberté d’un acteur, où finit-elle ? On peut sur ce thème développer quelques paradoxes. Socialement, on peut dire qu’un acteur qui ne travaille pas est libre. Mais on voit bien qu’il s’agit là d’une liberté équivalente à une mort professionnelle. À ce régime-là, beaucoup d’acteurs belges jouissent d’une grande liberté. Quand ils travaillent, ils sont souvent sous la dépendance d’un metteur en scène qui les « réserve » longtemps à l’avance. Donc, soit ils ne travaillent pas, soit ils travaillent mais de toute évidence ils n’ont pas le pouvoir de choisir d’autres hypothèses que celles-là. C’est le contrat d’emploi qui détermine la liberté. Cela est vrai pour tous ceux qui travaillent, pourquoi en serait-il autrement pour les acteurs et les autres professions du théâtre ? Toutefois, ce qui différencie les « métiers artistiques », c’est la possibilité qu’a l’individu de s’offrir une « certaine liberté émotionnelle », celle de choisir ( dans une certaine mesure) sa pratique.
Au sein du Varia, avec Marcel Delval, j’essaie d’instaurer une autre relation particulière avec les acteurs. Elle ne résout pas le problème économique mais elle permet d’éviter les désagréments du travail au coup par coup. Je crois à la continuité, surtout dans les rapports que l’on entretient avec les gens. Depuis quelque temps, nous nous réunissons, metteurs en scène et acteurs, pour nous exercer. Nous lisons des pièces ensemble, parfois nous en travaillons des extraits. Mon souhait serait de voir les comédiens assurer plus largement l’initiative. Le metteur en scène doit pouvoir être associé à une démarche sans en constituer l’âme ou le pivot. Mais ce n’est pas un basculement qui se réalise facilement. On voit bien que la liberté est difficile à prendre. Pourtant je crois qu’il est fondamental pour un comédien d’avoir un espace où faire résonner les questions qu’il se pose. La discussion de bistrot ne suffit pas. Il n’est pas exclu qu’au sein du V aria certains de ces exercices puissent être montrés au public.

