Le théâtre et le froid

Le théâtre et le froid

Le 26 Mai 1988

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Article publié pour le numéro
Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
31 – 32
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Sou­vent, j’ai eu froid au théâtre. Par­fois, à peine le rideau levé, les fris­sons me sai­sis­saient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « j’ai froid ». Et, quelques instants après, la pen­sée qu’il était temps de me vêtir davan­tage me fai­sait grelot­ter ; je voulais saisir à côté de moi le man­teau que je savais y avoir posé et m’en cou­vrir ; je n’avais pas cessé en fris­son­nant de rêver à ce man­teau sans même m’en ren­dre compte, mais ce rêve s’é­tait mêlé à ce que je voy­ais du début du spec­ta­cle ; il me sem­blait que j’é­tais moi-même un des acteurs : celui qui bougeait le moins, qui devait donc avoir plus froid encore que les autres. Cette croy­ance sur­vivait pen­dant quelques sec­on­des au moment où je me cou­vrais ; elle ne choquait pas ma rai­son, mais pesait comme une idée fixe sur mon cerveau engour­di et l’empêchait de se ren­dre compte que, mal­gré le man­teau dont je m’é­tais à présent cou­vert, je con­tin­u­ais à grelot­ter …
L’u­nique représen­ta­tion à Brux­elles de Sur la grand-route de Tchekhov par la Schaubühne, dans la mise en scène de Grüber, eut lieu au Théâtre Ban­lieue, au plus fort d’un hiv­er par­ti­c­ulière­ment rigoureux. La salle n’é­tait pas ou était à peine chauf­fée. Assis sur des chais­es peintes des mêmes vert, rouge et blanc que ceux util­isés par Ail­laud pour le reste du décor, engoncés frileuse­ment dans nos man­teaux, nous étions, après quelques min­utes, aus­si pétri­fiés que les comé­di­ens fig­u­rant des voyageurs endormis dans la mis­érable auberge représen­tée sur la scène. Des man­nequins de paille avaient été mêlés à ces comé­di­ens et l’ œil était long à décider si tel corps, par­mi les dormeurs, était man­nequin ou comé­di­en. Chaque geste de ce spec­ta­cle, dans le sou­venir de l’im­mo­bil­ité glacée de ce soir-là, sem­ble comme arraché à cette immo­bil­ité, au rêve figé dans lequel nous étions plongés.
Et aus­si : le Varia inondé pour Fin de par­tie, mon­té par Del­val. Atmo­sphère crue d’un marécage de fin d’au­tomne. Devant les sièges où ont pris place les spec­ta­teurs tran­sis, d’autres sièges sor­tant à peine de l’eau croupis­sante, d’autres spec­ta­teurs, nos sem­blables, nos frères, déjà engloutis, croirait-on, dans cette mare glacée où les comé­di­ens se dépla­cent comme de grandes grenouilles mal­adroites et titubantes.
Et puis : la pre­mière du Ter­rain vague de Roland Hourez, à Marche-en-Famenne, au Cen­tre Dra­ma­tique Arden­nais, un soir de neige. Nous, le pub­lic : quelques pelés et ton­dus ayant échoué là après avoir nav­igué à tra­vers con­gères et routes glis­santes. Nous, le pub­lic à l’haleine fumante. Sur le plateau, par­mi les comé­di­ens à l’haleine plus fumante encore, Dona­to, dans le rôle d’un ouvri­er frileux, affublé d’un gros pardessus et d’un passe-mon­tagne. Lagay, en con­tremaître, dans un man­teau trop grand. Sur­codage ves­ti­men­taire, rêve de froid, selon Sireuil et De Bemels, sur fond d’hiv­er par­faite­ment et rigoureuse­ment authen­tique.
Et encore : au Varia, L’homme qui avait le soleil dans sa poche de Lou­vet. Pour gag­n­er la rue du Scep­tre, tra­vers­er un Brux­elles trans­for­mé en ville sibéri­enne, murets de neige glacée tout au long des rues. À l’en­trée de la salle, surtout ne pas oubli­er de s’emparer d’une grosse cou­ver­ture, ne pas faire con­fi­ance à la pseu­do-chaleur ambiante : on vient d’ar­rêter la souf­flerie chauf­fante. Peu à peu, se recro­queviller dans la cou­ver­ture, ne pass­er que le bout d’un nez où s’ac­croche une sta­lac­tite de plus en plus longue. Long, lent spec­ta­cle, images arrêtées, grands moments d’im­mo­bil­ité. Dans la gare du décor de De Bemels, des fig­u­rants, plan­tés là avec la même fix­ité désolée que ceux de Grüber dans l’auberge de Tchekhov. Et Lahaut, coincé au fond de nos mémoires pétri­fiées, qui n’en finit pas de ne pas pou­voir revenir par­mi nous …
Et pire encore : une répéti­tion du Minet­ti de Bern­hard, le soir d’un autre hiv­er. Le grand local de la rue Scailquin comme l’in­térieur d’un fri­go géant. Sireuil, les jambes plan­tées dans de hautes bottes, d’une humeur de chien et ful­mi­nant, Sireuil l’haleine aus­si fumante qu’im­pres­sion­nante. Beuke­laers, allant de long en large et se don­nant de vigoureuses tapes pour se réchauf­fer tout en répé­tant son texte : grands pas rapi­des et gestes brusques ajoutant, au rythme déjà naturelle­ment haché de l’écri­t­ure de Bern­hard, un sur­croît de scan­sion et des accents éton­nants et for­mi­da­bles. (Et pour com­pléter cette image digne de Bern­hard : assise un peu à l’é­cart quand elle ne répète pas, à cal­i­four­chon sur sa chaise et souf­flant sur des doigts rougis sor­tant de noires mitaines, Flo­rence Madec plongée dans La recherche du temps per­du : « sou­vent, j’ai eu froid au théâtre ; par­fois, à peine le rideau levé, les fris­sons me sai­sis­saient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « j’ai froid », etc., etc.
Le soir du spec­ta­cle, l’hiv­er, tout de même, bat un peu — un peu — de l’aile. Minet­ti est mon­té, à la fin de la représen­ta­tion, sur une scène de théâtre dis­posée au fond du plateau. S’ou­vre un grand rideau rouge et le vieux comé­di­en s’en va mourir dans une tem­pête de neige. Dans une superbe tem­pête de neige de théâtre. De théâtre ? Inquié­tante étrangeté, le lever du rideau fait gicler sur le pub­lic un grand souf­fle glacé et l’hiv­er, soudain, reprend son vol… ( Con­tre exem­ple malen­con­treux, quelques mois plus tard. Grande salle du Théâtre Nation­al, assis au pre­mier rang, man­teau au ves­ti­aire, tem­péra­ture har­monieuse­ment tem­pérée. Au dernier acte, de blancs flo­cons s’en vien­nent voltiger par-dessus la scène. Sur­prise, lever du nez : dans les cin­tres, un machin­iste action­nant avec une énergie béate un moulin à neige. Saint Har­po, patron d’Une nuit à l’opéra, que ce machin­iste et son moulin dégringo­lent sur le plateau ! Mais saint Har­po ne s’in­téresse pas à ce qui se passe ce soir au Théâtre Nation­al et le machin­iste con­tin­ue à moudre béate­ment et énergique­ment cette neige aus­si triste que le reste du spec­ta­cle.)
Et tant d’autres anec­dotes encore. Prenez d’ailleurs n’im­porte quelle per­son­ne appar­tenant au monde du théâtre et abor­dez le thème du froid, elle devien­dra intariss­able. Le froid, départe­ment priv­ilégié de la mémoire théâ­trale.
Sou­vent même, j’ai seule­ment rêvé qu’il fai­sait froid au théâtre. Ain­si, cette lec­ture, il y a deux ans, du Feu sacré, les mémoires de Lioubi­mov. Dans sa mise en scène des Trois sœurs, qui inau­gu­rait la nou­velle salle de la Tagan­ka, Lioubi­mov, au moment où, dans la pièce, on crie « A Moscou ! A Moscou ! », fai­sait ouvrir le mur du fond sur l’ex­térieur du théâtre et les lumières de la ville. (Trois hommes, assis un soir der­rière ce mur, racon­te le met­teur en scène, vidaient tran­quille­ment une bouteille. Quand le mur s’est ouvert, ils ont décam­pé sous les rires du pub­lic.) Au fond de ma mémoire, ce mur du fond de la Tagan­ka était venu se super­pos­er au rideau rouge de Minet­ti : même ouver­ture brusque sur l’hiv­er, et une ouver­ture bien pire encore, puisque l’hiv­er de Moscou est bien pire que l’hiv­er de Brux­elles : le mur s’ou­vrait et, racon­tait Lioubi­mov dans mon sou­venir de cette lec­ture d’il y a deux ans, un grand froid péné­trait dans la salle, tan­dis que, au fond du décor, la ville, blanche de neige, scin­til­lait de tous ses cristaux.
Je viens de relire ce pas­sage du Feu sacré, espérant y trou­ver quelques lignes à citer pour étay­er mon texte : le mur s’ou­vre, oui, mais la ville n’est pas blanche de neige et aucun froid ne pénètre dans la salle : Les trois sœurs, tout compte fait, fut peut-être représen­té à la fin du print­emps …
Mais au dia­ble les soucis d’apoth­icaire, qu’im­porte ce qui appar­tient là au réel, ici à ma seule imag­i­na­tion ! Je dois à Lioubi­mov, comme à Grüber, à Sireuil et aux autres, d’avoir écrit une courte fic­tion qui est celle dont la rédac­tion, par­mi tout ce que j’ai écrit à ce jour, m’a sans doute causé le plaisir le plus vif. Un plaisir qui n’a rien à voir avec le sen­ti­ment d’une quel­conque qual­ité esthé­tique ou styl­is­tique ; j’ai fait mieux : esthé­tique­ment, styl­is­tique­ment, ce n’é­tait pas très dif­fi­cile. Mais un plaisir qui est de l’or­dre de la pure recon­nais­sance. Un plaisir que chaque créa­teur de fic­tion, qu’il soit romanci­er, dra­maturge ou scé­nar­iste, doit sans doute, à sa façon, ren­con­tr­er un jour : voici que, sans que l’on puisse en expli­quer le pourquoi et le com­ment, le texte qui sort là, de la plume ou de la machine, tout neuf et frémis­sant, appa­raît soudain comme l’épure très exacte d’une sorte de logique spé­ci­fique que l’on porte en soi, de cette logique « fic­tion­nante », ce ressort pre­mier qui impulse cha­cun des réc­its que l’on pro­duit. Comme si, brusque­ment, il n’y avait pas eu de tache aveu­gle. Ni de ces déra­pages oblig­és dans une forme con­v­enue, con­ven­tion­nelle. Un texte qui aurait gardé la plus com­plète euphorie fan­tas­ma­tique, pas à la manière d’une soi-dis­ant écri­t­ure automa­tique, ni d’un soi-dis­ant rêve éveil­lé, mais sim­ple­ment comme l’émis­sion par­faite d’un noy­au thé­ma­tique orig­i­naire. Comme si le coucou de la fable, qui d’habi­tude ne pond pour­tant, comme tous les coucous, que des œufs qu’il ne recon­naît que peu ou prou, s’écri­ait un beau jour en regar­dant l’œuf qu’il vient de pon­dre : eh bien, celui-là, pas de doute, c’est exacte­ment un œuf comme je les fais !
Le hasard a voulu qu’il s’agît d’une dra­ma­tique écrite pour la radio. Mais peu importe, le genre emprun­té n’a pas, en l’oc­curence, à entr­er en ligne de compte.
S’en éton­nera-t-on ? Cette fic­tion a pour titre : Grand froid.
Et s’é­ton­nera-t-on aus­si qu’elle se passe dans un théâtre ?
On don­nait ce soir-là Grand froid, une pièce de Kainz. Une de ces pièces étranges où les acteurs se mêlent au pub­lic de façon si intime que chaque spec­ta­teur finit par croire qu’il fait par­tie de la dis­tri­b­u­tion …
On avait même instal­lé sur de nom­breux sièges de la salle des fig­u­rants par­faite­ment immo­biles, vêtus d’une lourde pelisse, une pelisse cou­verte de neige ou d’une poudre blanche qui imi­tait par­faite­ment la neige. Et quand les spec­ta­teurs péné­traient dans le théâtre, des ouvreurs vêtus de noir les con­dui­saient silen­cieuse­ment à leur place, à côté ou à prox­im­ité d’un de ces fig­u­rants par­faite­ment immo­biles. Il rég­nait dans la salle un froid intense, presque aus­si intense qu’à l’ex­térieur, aurait-on dit, où l’on annonçait moins vingt pour la nuit.
Bien vite, les portes se fer­mèrent. La lumière bais­sa dans la salle, mais le spec­ta­cle ne com­mençait pas encore. Une fine poudre blanche, une sorte de grésil, peut-être même un véri­ta­ble grésil, ou une neige presque impal­pa­ble, s’é­tait mise à tomber lente­ment du pla­fond. Très vite, il fut presque impos­si­ble de dis­tinguer les fig­u­rants des spec­ta­teurs …
Après une attente que bien des spec­ta­teurs, qui grelot­taient, trou­vèrent infinie et qui en exas­péra plus d’un, il y eut soudain comme un grand déchire­ment silen­cieux. À la place de la scène, restée jusque là dans l’ob­scu­rité la plus totale, apparut alors une rue, avec ses réver­bères un peu tristes, une rue cou­verte de neige, une rue où il neigeait encore, où il n’ar­rê­tait pas de neiger, une rue déserte et froide et d’une pro­fondeur sans fin. Tout au bout de cette rue déboucha bien­tôt un vieux tramway, un vieux tramway qui avança lente­ment vers la salle et qui s’ar­rê­ta à trois mètres à peine des pre­miers spec­ta­teurs.
Un grand silence se fit alors et tout rep­longea dans une longue immo­bil­ité …
Et il fal­lut à nou­veau atten­dre. Par­mi les spec­ta­teurs, était assis un cer­tain Trau­mont, Michel Trau­mont. (Michel Trau­mont, c’é­tait aus­si, s’il m’en sou­vient bien, le nom d’un min­istre de !‘Édu­ca­tion nationale, qui a passé comme passent les min­istres — ceci pour la petite his­toire de ce pays frileux.) Ce spec­ta­teur, plus que cer­tains autres peut-être encore, trou­vait ce spec­ta­cle fort peu à son goût et, plus que les autres égale­ment, pes­tait et ron­chon­nait con­tre le froid qui rég­nait dans la salle …
Silence et immo­bil­ité se rom­pirent enfin à nou­veau. On vit accourir, en effet, tout au bout de la rue égale­ment, et comme si elle courait du fond des temps après ce vieux tramway, une troupe d’hommes, vêtus d’une lourde pelisse, iden­tique à celle portée par les fig­u­rants assis dans la salle par­mi les spec­ta­teurs. À inter­valles irréguliers et selon un ordre irréguli­er, cha­cun de ces hommes s’ar­rê­tait, tirait en direc­tion du vieux tramway et repre­nait sa course. Arrivés à prox­im­ité du vieux tramway, tous s’ar­rêtèrent défini­tive­ment et se rangèrent, immo­biles, sur une ligne …
Sur son siège, Trau­mont s’ag­i­tait de plus en plus. Il en avait assez, fai­sait-il enten­dre à mi-voix, du froid et de ce spec­ta­cle qui lui parais­sait absurde. Telle­ment assez, finit-il par déclar­er, qu’il s’en allait ! Mais au moment même où il se lev­ait pour par­tir, le fig­u­rant à côté duquel il avait été assis — et qui, jusque là, n’avait pas jeté le moin­dre regard dans sa direction‑, d’une voix forte lui ordon­na de s’ar­rêter et, se lev­ant lui aus­si, le menaça d’un revolver. Toute la salle s’é­tait tournée vers eux : non seule­ment les spec­ta­teurs mais égale­ment tous les autres fig­u­rants en pelisse qui, comme un seul homme, s’é­taient eux aus­si lev­és, cha­cun ten­ant à la main un revolver qu’il pointait en direc­tion du spec­ta­teur qui voulait par­tir …
«C’est du Kainz tout craché ! », chu­cho­ta d’un ton expert à sa voi­sine une spec­ta­trice du fond de la salle …
Trau­mont protes­tait timide­ment qu’il voulait par­tir, quand une musique de vio­lon se fit enten­dre. Les regards des spec­ta­teurs se tournèrent vers la rue : une jeune femme, vêtue d’une superbe four­rure blanche et suiv­ie par un vio­loniste, était apparue à prox­im­ité de l’en­droit où le tramway s’é­tait arrêté. Peut-être sor­tait-elle d’une des hautes maisons qui bor­daient la rue et dont les façades gris­es lui­saient douce­ment en ce soir d’hiv­er. Elle quit­ta la rue, péné­tra dans la salle et s’ap­procha de Trau­mont, tou­jours suiv­ie par le vio­loniste …
À par­tir de cet instant, les événe­ments s’en­chaînèrent de façon implaca­ble. La jeune femme déclara à Trau­mont que, s’il désir­ait sor­tir, il devait l’ac­com­pa­g­n­er. C’est ain­si qu’elle retra­ver­sa la salle avec lui ( et le vio­loniste qui la suiv­ait comme son ombre) et péné­tra dans la rue, près du vieux tramway. Mais, là, c’est un des pour­suiv­ants du tramway qui, brusque­ment, menaça Trau­mont avec un revolver. S’il voulait sor­tir, il devait pass­er l’épreuve de sor­tie. Le vio­loniste lui ten­dit son instru­ment. « Jouez ! », lui inti­ma-t-on. Trau­mont eut beau pro­test­er qu’il ne savait pas jouer du vio­lon, que tout cela était insen­sé, une mau­vaise plaisan­terie, rien n’y fit. Le règle­ment était le règle­ment et il dut s’exé­cuter sous les huées, les rires et les quoli­bets des fig­u­rants et des pour­suiv­ants du tramway …
Dans la salle, les avis des spec­ta­teurs étaient partagés. Cer­tains chu­chotaient à leur voisin que ce faux spec­ta­teur était un excel­lent acteur, qu’il jouait à mer­veille son rôle de spec­ta­teur, d’autres pré­tendaient que cet homme était un véri­ta­ble spec­ta­teur ( « comme vous et moi » — donc un faux acteur), quelqu’un déclara même se sou­venir l’avoir aperçu qui tra­vail­lait dans un bureau d’un min­istère …
Et ce fut le dénoue­ment. N’ayant pu pro­duire avec le vio­lon qu’une sorte de miaule­ment dis­so­nant, Trau­mont avait raté l’ex­a­m­en de sor­tie. Dom­mage, lui déclara-t-on, on aurait aimé le laiss­er mon­ter vivant dans le vieux tramway. On l’a­bat­tit froide­ment ( eh oui, froide­ment). La porte du vieux tramway s’ou­vrit alors. Deux des pour­suiv­ants prirent le corps de Trau­mont, allèrent le dépos­er à l’in­térieur du véhicule et en ressor­tirent aus­sitôt. La porte se refer­ma et le tramway, lente­ment, remon­ta la rue. Bien­tôt, les hommes en pelisse se mirent à courir der­rière lui en tirant des coups de feu à inter­valles irréguliers.
Quand le tramway fut si loin qu’on ne pou­vait même plus dis­tinguer ses pour­suiv­ants et enten­dre le bruit des coups de feu, la jeune femme se tour­na vers la salle et salua avec élé­gance.
Je ne ferai pas de com­men­taires sur Grand froid, je ne me lancerai dans aucune inter­pré­ta­tion. Je dirai seule­ment, pour faire gliss­er du côté d’autres textes que j’ai écrits le tis­su d’as­so­ci­a­tions ébauché un peu plus haut, qu’il serait aisé sans doute de trou­ver des liens thé­ma­tiques étroits entre cette his­toire et un réc­it que j’ai pub­lié il y a plusieurs années déjà — il fut écrit sous la vio­lence du soleil de Provence, de préférence au plus fort de l’après-midi et à l’é­cart de la pro­tec­tion de toute ombre — et qui s’ap­pelait, mais oui : Paysage avec homme nu dans la neige ( voilà, m’avait dit Wern­er Lam­ber­sy, moi, j’écris un livre de poésie qui évoque le cycle des qua­tre saisons passé par un homme nu dans la neige — il n’y a que les poètes, avais-je pen­sé, pour inven­ter des sujets pareils … -, je te pro­pose d’écrire un réc­it qui aurait le même titre et on pub­liera les deux livres ensem­ble). Comme il serait tout aus­si aisé de trou­ver d’autres liens thé­ma­tiques — tout aus­si étroits — entre ce même Grand froid et Les pupilles du tigre.
À com­mencer, pour ne pren­dre que cet exem­ple, par les crises de froid dont, tout au long de la pièce, est acca­blé le per­son­nage de Tefler, le pein­tre.
Il a tou­jours existé, entre Sireuil et moi-même, une pro­fonde diver­gence imag­i­naire sur le passé de Tefler et sur l’événe­ment trau­ma­tique qui boulever­sa son exis­tence : après un long voy­age en voiture qui avait duré toute la nuit, la décou­verte, sur la neige, par un matin d’hiv­er, d’un cadavre de jeune fille atro­ce­ment mutilé. Pour Sireuil, pas de doute, c’é­tait Tefler lui-même qui avait tué la jeune fille. Tu com­prends, m’avait-il dit, il avait beau­coup bu — dans sa mise en scène, Tefler est d’ailleurs devenu un alcoolique invétéré‑, sa voiture a fait une embardée et il a écrasé la fille. J’en­tends même encore les mots exacts de Sireuil : « Tefler était com­plète­ment givré. » (Givré ! Voilà le mot qu’il fal­lait pour con­necter sans faille le réseau du froid à celui du pen­chant pronon­cé pour la bouteille ; d’un seul mot à dou­ble entente, l’op­tion de la mise en scène était jus­ti­fiée de façon aus­si élé­gante qu’im­pec­ca­ble. Du pou­voir du sig­nifi­ant dans le dis­cours du met­teur en scène … )
Pour moi, per­du dans le brouil­lard un peu roman­tique et dans les givres de mes rêves, les choses s’é­taient passées autrement. Le voy­age de Tefler, ce voy­age inter­minable vers l’aube et le matin, ce long chemin noc­turne pour attein­dre le blanc immac­ulé du paysage enneigé, ne pou­vait être qu’un voy­age ini­ti­a­tique. Tra­ver­sant la nuit, toute la nuit, entrant dans l’ab­solue blancheur, Tefler entrait dans l’autre monde : ce monde blanc et froid, brusque­ment déchiré par l’ap­pari­tion du corps mutilé, c’é­tait le monde où rég­nait le tigre, ce monde où, dans la pièce, Mort-Mort, brusque­ment, court se jeter. La jeune fille, dans mon rêve, ce n’é­tait donc pas Tefler qui l’avait ren­ver­sée ; c’é­tait le tigre lui-même qui en avait fait sa proie. Et c’est parce qu’il était le seul des per­son­nages, au moment où la pièce com­mence, à être déjà entré dans cet autre monde, et aus­si et surtout parce que ce monde, il l’avait décou­vert à tra­vers la mor­sure d’une aube glacée et enneigée, que Tefler était aus­si le seul qui pou­vait réus­sir la représen­ta­tion par­faite, c’est-à-dire, en ce qui le con­cer­nait, le tableau où le tigre serait par­faite­ment représen­té. Et ce, avant même que le tigre n’en­trât, puisque, dans le monde du tigre, il était déjà entré, lui, Tefler.

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Écrit par Paul Emond
Paul Emond est romanci­er et auteur dra­ma­tique. Derniers ouvrages parus : TETE À TETE (roman), édi­tions les Eper­on­niers ; INACCESSIBLES...Plus d'info
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#31 – 32
mai 2025

Une scène à faire

27 Mai 1988 — Pourquoi faut-il toujours, à toutes les époques, que le théâtre s'interroge fébrilement, convulsivement, névrotiquement, parfois, sur sa contemporanéité ?Cette chère…

Pourquoi faut-il tou­jours, à toutes les épo­ques, que le théâtre s’in­ter­roge fébrile­ment, con­vul­sive­ment, névro­tique­ment, par­fois, sur sa con­tem­po­ranéité…

Par Michèle Fabien
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26 Mai 1988 —
Par Danièle Pierre et Paul Versele
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