Pourquoi faut-il toujours, à toutes les époques, que le théâtre s’interroge fébrilement, convulsivement, névrotiquement, parfois, sur sa contemporanéité ?
Cette chère vieille chose …
Le mode le plus ancien de représentation animée ! Il faudrait commencer par lui rendre grâce, au théâtre, d’être encore parmi nous.
Le théâtre est toujours contemporain puisque la vie de l’acteur qui le joue est contemporaine de celle du spectateur qui le regarde. Elle est spécieuse cette pirouette ? Oui et non ! Il y a même une façon d’être contemporain au théâtre en parlant d’ordinateurs et de bébés-éprouvettes, mais ce n’est pas la plus intéressante. Curieusement, du théâtre, on attend autre chose, on • exige beaucoup plus. Quoi ? Difficile de le savoir, aujourd’hui : ils sont un peu déroutés à propos de ce qu’ils veulent, les enfants de Brecht qui ont vu s’écrouler les grandes espérances du « maître ». Comme dit Heiner Müller :
«Que peut une rime contre les imbéciles
Demandes-tu. Rien, disent les uns, d’autres : peu
(…)
Pour nous l’écart entre rien et peu. »
Mais puisque l’occasion m’en est donnée, puisque ( et ce n’est sans doute paradoxal qu’en apparence) vous ouvrez un théâtre avec un livre, je voudrais essayer de raconter deux ou trois façons que j’ai vues, de faire du théâtre aujourd’hui, qui m’ont parues singulières et spécifiques, c’est-à-dire hors des formes possibles au cinéma et à la télévision, et qui ont en commun d’intégrer l’héritage et de questionner la parole.
Qu’en ces temps saturés d’images, un certain théâtre nous ramène à l’oralité, cela m’intéresse.
Claudel a dit : « Le drame, c’est quelque chose qui arrive, le nô, c’est quelqu’un qui arrive. »
J’ai envie d’ajouter que le théâtre, c’est aussi quelqu’un qui parle …
C’était exactement cela, elle arrivait, elle parlait. C’était aux Bouffes du Nord, et c’était non pas « Zerline », ni « La servante Zerline », mais Le récit de la servante Zerline. C’était, donc, Jeanne Moreau, petite robe noir, tablier blanc, qui arrivait et qui parlait.
Elle parlait la vie devenue histoire de la servante Zerline. Amour, sexe, jalousie, pouvoir, mort, meurtre, suicide … les ingrédients habituels, ils sont aussi dans Hermann Broch, le récit était sorti de son roman Les irresponsables.
Grüber n’a pas joué le jeu de l’adaptation, ni la convention du monologue : il a donné à Zerline le partenaire qu’elle a dans le roman. Le nouveau locataire, Monsieur A. était sur le plateau, muet, pratiquement immobile, couché sur un divan. Ne disait rien. Ne faisait rien. Écoutait-il, même ?
Jeanne/Zerline épluchait une pomme, coupait la pomme en quartiers, la donnait à Monsieur A. qui la prenait et la mangeait. Racine eut aimé une action à ce point réduite.
Pas de rideau mais un noir ; Jeanne ex-Zerline sortait, revenait ; saluts, fleurs et ovation.
Ni remake, ni lecture (critique), encore moins ravalement d’un texte ancien pour-le-remettre-au-goût-du-jour, c’était autre chose, qui renouait avec une autre tradition, celle qui consiste, pour le théâtre, à tirer à lui l’ancien, !‘Histoire et/ou le mythe aux fins de les interroger sur son propre présent. Et c’est ce que Grüber a fait avec ce texte né au début du siècle.
Naturellement la présence de l’auditeur couché sur ce qu’il faut bien appeler un divan ne manquait pas de faire référence … précisément à cette psychanalyse contemporaine, elle, du texte de Broch. Mais en inversant les personnes et les positions, Grüber a fait plus qu’un clin d’œil malicieux à une pratique qui n’est pas sans rapport avec le théâtre, qui lui doit beaucoup, et qui concerne aujourd’hui au moins ceux qui vont voir ce genre de spectacle ; il a mis en scène véritablement une réflexion sur la parole, un désarroi de notre temps et de notre Occident.
Alors que dans la cure ( quand c’est celui qui parle qui est couché sur le divan), la parole n’existe que de supposer qu’il y a une écoute, une écoute pour laquelle le parleur paie ( au théâtre, c’est le spectateur!), alors que cette parole est censée produire des effets, de préférence positifs pour celui qui la profère parce qu’il souffre, ici, rien. Telle qu’elle était jouée, la parole apparaissait comme totalement inutile. Pas de passion, pas de drame, pas d’hystérie, mais encore, pas d’enjeux : telle que Moreau la faisait parler, Zerline ne cherchait pas à convaincre, ni à expliquer, encore moins à se justifier … de quoi ? … avait-elle au moins conscience d’être ce monstre, cette « terroriste de l’amour » comme l’avait nommée Grüber ? Non, pas de prise de conscience. Pour paraphraser Freud, là où c’était, ça restait, le « je » n’advenait pas. Pas de douleur, pas de soulagement. Cette femme, pourtant, cette servante, aurait pu jouir d’avoir enfin la parole, de tenir le devant de la scène (au sens propre comme au figuré), devenir une héroïne, fût-ce de théâtre … Mais non, rien du tout. Même Lacan était plus optimiste quand il affirmait après Mallarmé que la parole « même à l’extrême de son usure garde sa valeur de tessère. Même s’il ne communique rien, le discours représente l’existence de la communication ; même s’il nie l’évidence, il affirme que la parole constitue la vérité ; même s’il est destiné à tromper, il spécule sur la foi dans le témoignage. ». Grüber allait plus loin, au-delà de l’extrême usure : elle pouvait, Jeanne/Zerline, répéter son histoire chaque soir au théâtre, donner la pomme à l’homme, il pouvait la manger entièrement, il n’y a plus de paradis à perdre, il n’y a plus d’Eden à retrouver, il n’y a plus non plus d’Histoire à refaire ou à redire, rien que des traces inutiles, sauf que, justement, du Théâtre avait lieu.
L'homme de bons sens - ce gros,gros, bon gros belge épais jusqu'àla nausée - dit : «Un chat estun chat…

