Les textes de la parole

Les textes de la parole

Le 27 Mai 1988

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Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
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Pourquoi faut-il tou­jours, à toutes les épo­ques, que le théâtre s’in­ter­roge fébrile­ment, con­vul­sive­ment, névro­tique­ment, par­fois, sur sa con­tem­po­ranéité ?
Cette chère vieille chose …
Le mode le plus ancien de représen­ta­tion ani­mée ! Il faudrait com­mencer par lui ren­dre grâce, au théâtre, d’être encore par­mi nous.
Le théâtre est tou­jours con­tem­po­rain puisque la vie de l’ac­teur qui le joue est con­tem­po­raine de celle du spec­ta­teur qui le regarde. Elle est spé­cieuse cette pirou­ette ? Oui et non ! Il y a même une façon d’être con­tem­po­rain au théâtre en par­lant d’or­di­na­teurs et de bébés-éprou­vettes, mais ce n’est pas la plus intéres­sante. Curieuse­ment, du théâtre, on attend autre chose, on • exige beau­coup plus. Quoi ? Dif­fi­cile de le savoir, aujour­d’hui : ils sont un peu déroutés à pro­pos de ce qu’ils veu­lent, les enfants de Brecht qui ont vu s’écrouler les grandes espérances du « maître ». Comme dit Hein­er Müller :
«Que peut une rime con­tre les imbé­ciles
Deman­des-tu. Rien, dis­ent les uns, d’autres : peu
(…)
Pour nous l’é­cart entre rien et peu. »
Mais puisque l’oc­ca­sion m’en est don­née, puisque ( et ce n’est sans doute para­dox­al qu’en apparence) vous ouvrez un théâtre avec un livre, je voudrais essay­er de racon­ter deux ou trois façons que j’ai vues, de faire du théâtre aujour­d’hui, qui m’ont parues sin­gulières et spé­ci­fiques, c’est-à-dire hors des formes pos­si­bles au ciné­ma et à la télévi­sion, et qui ont en com­mun d’in­té­gr­er l’héritage et de ques­tion­ner la parole.
Qu’en ces temps sat­urés d’im­ages, un cer­tain théâtre nous ramène à l’o­ral­ité, cela m’in­téresse.
Claudel a dit : « Le drame, c’est quelque chose qui arrive, le nô, c’est quelqu’un qui arrive. »
J’ai envie d’a­jouter que le théâtre, c’est aus­si quelqu’un qui par­le …
C’é­tait exacte­ment cela, elle arrivait, elle par­lait. C’é­tait aux Bouffes du Nord, et c’é­tait non pas « Zer­line », ni « La ser­vante Zer­line », mais Le réc­it de la ser­vante Zer­line. C’é­tait, donc, Jeanne More­au, petite robe noir, tabli­er blanc, qui arrivait et qui par­lait.
Elle par­lait la vie dev­enue his­toire de la ser­vante Zer­line. Amour, sexe, jalousie, pou­voir, mort, meurtre, sui­cide … les ingré­di­ents habituels, ils sont aus­si dans Her­mann Broch, le réc­it était sor­ti de son roman Les irre­spon­s­ables.
Grüber n’a pas joué le jeu de l’adap­ta­tion, ni la con­ven­tion du mono­logue : il a don­né à Zer­line le parte­naire qu’elle a dans le roman. Le nou­veau locataire, Mon­sieur A. était sur le plateau, muet, pra­tique­ment immo­bile, couché sur un divan. Ne dis­ait rien. Ne fai­sait rien. Écoutait-il, même ?
Jeanne/Zerline épluchait une pomme, coupait la pomme en quartiers, la don­nait à Mon­sieur A. qui la pre­nait et la mangeait. Racine eut aimé une action à ce point réduite.
Pas de rideau mais un noir ; Jeanne ex-Zer­line sor­tait, reve­nait ; saluts, fleurs et ova­tion.
Ni remake, ni lec­ture (cri­tique), encore moins ravale­ment d’un texte ancien pour-le-remet­tre-au-goût-du-jour, c’é­tait autre chose, qui renouait avec une autre tra­di­tion, celle qui con­siste, pour le théâtre, à tir­er à lui l’an­cien, !‘His­toire et/ou le mythe aux fins de les inter­roger sur son pro­pre présent. Et c’est ce que Grüber a fait avec ce texte né au début du siè­cle.
Naturelle­ment la présence de l’au­di­teur couché sur ce qu’il faut bien appel­er un divan ne man­quait pas de faire référence … pré­cisé­ment à cette psy­ch­analyse con­tem­po­raine, elle, du texte de Broch. Mais en inver­sant les per­son­nes et les posi­tions, Grüber a fait plus qu’un clin d’œil mali­cieux à une pra­tique qui n’est pas sans rap­port avec le théâtre, qui lui doit beau­coup, et qui con­cerne aujour­d’hui au moins ceux qui vont voir ce genre de spec­ta­cle ; il a mis en scène véri­ta­ble­ment une réflex­ion sur la parole, un désar­roi de notre temps et de notre Occi­dent.
Alors que dans la cure ( quand c’est celui qui par­le qui est couché sur le divan), la parole n’ex­iste que de sup­pos­er qu’il y a une écoute, une écoute pour laque­lle le par­leur paie ( au théâtre, c’est le spec­ta­teur!), alors que cette parole est cen­sée pro­duire des effets, de préférence posi­tifs pour celui qui la profère parce qu’il souf­fre, ici, rien. Telle qu’elle était jouée, la parole appa­rais­sait comme totale­ment inutile. Pas de pas­sion, pas de drame, pas d’hys­térie, mais encore, pas d’en­jeux : telle que More­au la fai­sait par­ler, Zer­line ne cher­chait pas à con­va­in­cre, ni à expli­quer, encore moins à se jus­ti­fi­er … de quoi ? … avait-elle au moins con­science d’être ce mon­stre, cette « ter­ror­iste de l’amour » comme l’avait nom­mée Grüber ? Non, pas de prise de con­science. Pour para­phras­er Freud, là où c’é­tait, ça restait, le « je » n’ad­ve­nait pas. Pas de douleur, pas de soulage­ment. Cette femme, pour­tant, cette ser­vante, aurait pu jouir d’avoir enfin la parole, de tenir le devant de la scène (au sens pro­pre comme au fig­uré), devenir une héroïne, fût-ce de théâtre … Mais non, rien du tout. Même Lacan était plus opti­miste quand il affir­mait après Mal­lar­mé que la parole « même à l’ex­trême de son usure garde sa valeur de tessère. Même s’il ne com­mu­nique rien, le dis­cours représente l’ex­is­tence de la com­mu­ni­ca­tion ; même s’il nie l’év­i­dence, il affirme que la parole con­stitue la vérité ; même s’il est des­tiné à tromper, il spécule sur la foi dans le témoignage. ». Grüber allait plus loin, au-delà de l’ex­trême usure : elle pou­vait, Jeanne/Zerline, répéter son his­toire chaque soir au théâtre, don­ner la pomme à l’homme, il pou­vait la manger entière­ment, il n’y a plus de par­adis à per­dre, il n’y a plus d’E­den à retrou­ver, il n’y a plus non plus d’His­toire à refaire ou à redire, rien que des traces inutiles, sauf que, juste­ment, du Théâtre avait lieu.

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Écrit par Michèle Fabien
Michèle Fabi­en est l’au­teur de plusieurs textes de théâtre : JOCASTE, NOTRE SADE, SARA Z, TAUSK, CLAIRE LACOMBE, ATGET...Plus d'info
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