Propos d’acteurs — Jean-Claude De Bemels
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Propos d’acteurs — Jean-Claude De Bemels

Le 22 Mai 1988
Photo Danièle Pierre.
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Article publié pour le numéro
Une scène à faire-Couverture d'Alternatives ThéâtralesUne scène à faire-Couverture d'Alternatives Théâtrales
31 – 32
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« Il n’y a pas de règles, il n’y a pas de principes, ou plutôt il n’y aurait qu’un principe, ne pas en avoir. Tout est tou­jours à recom­mencer. Le scéno­graphe doit être entière­ment au ser­vice de l’équipe, du met­teur en scène : « se branch­er sur ». Ses pro­pres fan­tasmes — et sa pro­pre vision de l’oeuvre — s’acclimateront, se fon­dront avec ceux du met­teur en scène, dans un proces­sus oblig­a­toire de sym­biose. Il n’y a pas de règle : il s’agit à chaque fois de créer, d’inventer avec évi­dence l’objet unique qui per­me­t­tra la mise en scène, mise en espace, mise en image de l’oeuvre. Un « décor » doit être un répon­dant pour le comé­di­en, un parte­naire à part entière, et non pas seule­ment un « paysage pour actions ». Il est néces­saire que le comé­di­en ait envie lui aus­si de « jouer » avec ce décor, avec un sol incom­mode, une paroi abrupte ou un éclairage qui l’aveugle. Fin de par­tie : le comé­di­en ( et le met­teur en scène) devait accepter l’eau, accepter physique­ment de se mouiller tous les soirs, accepter la lenteur, le bruit, la réso­nance, la fatigue de marcher dans l’eau deux heures chaque soir.
En atten­dant Godot : il fal­lait accepter le sol irréguli­er, se couch­er entre des rails, descen­dre en rap­pel.

La mission, de Heiner Müller. Photos Paul Versele.
La mis­sion, de Hein­er Müller. Pho­tos Paul Verse­le.

La mis­sion : il fal­lait accepter d’être enfer­mé sous le planch­er pen­dant les pre­mières min­utes du spec­ta­cle, il fal­lait accepter la boue, s’y bat­tre, être sale.
Dans la jun­gle des villes : il fal­lait accepter la con­trainte du plan incliné, con­trainte moins « vis­i­ble » pour les spec­ta­teurs que la boue de La mis­sion ou l’eau de Fin de par­tie, mais peut-être plus incom­mode encore. Imag­inez tout un spec­ta­cle en équili­bre sur un sol en pente, une per­spec­tive accélérée qui oblig­eait à une géométrie stricte dans les moin­dres déplace­ments : un quart de pas en trop et on était trop loin ou trop près, pas ques­tion de se laiss­er aller, d’oublier, il fal­lait « jouer » en ayant à chaque sec­onde la con­science aiguë de ses moin­dres gestes, de ses moin­dres repères dans le décor. De tout cela découle que : le « décor » doit être présent dès le début des répéti­tions comme les comé­di­ens puisqu’il est con­sid­éré comme un parte­naire priv­ilégié de ceux-ci. D’où l’importance accordée par le Varia à la pré­pa­ra­tion, les ren­con­tres prélim­i­naires, les délais de réal­i­sa­tion d’un spec­ta­cle, mal­gré les écueils économiques énormes qu’impliquent automa­tique­ment une telle démarche et ses exi­gences.

Dans la jungle des villes, de Bertolt Brecht. Photos Danièle Pierre.
Dans la jun­gle des villes, de Bertolt Brecht. Pho­tos Danièle Pierre.

Le décor con­sid­éré comme parte­naire à part entière ramène aus­si au débat sur le vrai et le faux au théâtre. Vrai ou faux ? Les deux, selon les besoins, d’après l’option choisie pour faire réa­gir le spec­ta­teur. Le vrai son est oblig­a­toire quand le comé­di­en doit s’en servir ; courir sur de la « pierre » qui réson­nerait comme un prat­i­ca­ble en bois détourn­erait le spec­ta­teur de l’image qu’on lui pro­pose, donc du sens. Ain­si, le théâtre exige par­fois des matières vraies : exi­gence coû­teuse, mais incon­tourn­able.
Mais le vrai est par­fois impos­si­ble : les rails de En atten­dant Godot furent imités en bois pour des raisons évi­dentes de trans­port et de poids. Mais réal­isés dans les moin­dres détails, jusqu’aux boulons, parce qu’il était essen­tiel qu’on y croie. Tout le reste fut don­né par le jeu et la mise en scène, tout y fut exacte­ment étudié pour qu’à aucun moment on ne puisse douter de la réal­ité de ces rails. Tout mou­ve­ment, toute expres­sion qui auraient pu prou­ver qu’il n’y avait pas de métal sur le plateau furent soigneuse­ment évitées. Et toute la gestuelle fut telle­ment pré­cise que le comé­di­en torse nu et pieds nus sur les rails dans la neige du deux­ième acte réus­sis­sait à nous faire croire qu’il grelot­tait réelle­ment. Être scéno­graphe implique de se met­tre au ser­vice, totale­ment, d’un pro­jet, d’un met­teur en scène, d’une option. Encore faut-il que le théâtre suive l’enjeu. Au Varia, on n’a jamais hésité, quand la néces­sité s’en impo­sait, à employ­er des matières vraies, comme l’eau, la boue, le sable.
Matières motri­ces de rap­ports humains essen­tiels, matières naturelles à l’homme, mais qui fasci­nent d’autant plus qu’elles sont util­isées dans une image, un cadre faux par essence : le théâtre.


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