La musique
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La musique

Le 19 Nov 1989
Article publié pour le numéro
Thomas Bernhard-Couverture du Numéro 34 d'Alternatives ThéâtralesThomas Bernhard-Couverture du Numéro 34 d'Alternatives Théâtrales
34
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QUEL que soit le point de vue adop­té, de front ou de biais, sous l’angle de la par­ti­tion, de l’in­stru­ment, de l’interprétation ou de l’ouïe, l’organe de per­cep­tion, la musique est syn­onyme de mort. Pour le reste, elle n’a qu’une sim­ple valeur de pré­texte, d’ap­pren­tis­sage, de jeu dan­gereux ou d’ini­ti­a­tion.
Dans le réduit à chaus­sures de l’internat où jeune ado­les­cent, il exerce son tal­ent, il ne vise pas à par­faire sa vir­tu­osité, à s’adonner à la musique pour elle-même. La musique n’est jamais qu’un ali­bi, elle lui pro­cure l’isole­ment néces­saire à sa médi­ta­tion sur le sui­cide dans un cab­i­net noir, où règne l’odeur prég­nante du cuir et des pieds puants. Là, il pense à se pen­dre, dans cette prison qu’est l’internat décrit dans « L’o­rig­ine ».
Musique en huis-clos dans une boîte noire, elle ne délivre pas de l’enfermement, ne pro­pose aucune voie de salut, mais per­met seule­ment d’ex­plor­er les lim­ites. Plus tard, lorsqu’à 16 ou 17 ans, il pren­dra des cours de chant chez Maria Kel­dor­fer et recevra des cours d’esthétique musi­cale, la musique se rangera du côté de l’échapée, lui per­me­t­tra à un moment de fuir l’école et de retrou­ver un instant la soli­tude.
Lorsqu’il quitte l’école, devient appren­ti mag­a­sinier, le chant soudain, paraît lui pro­pos­er une vague alter­na­tive, loin­taine pos­si­bil­ité de devenir chanteur lyrique. Mais une fois de plus la mort men­ace.
Lorsqu’il décide de vivre, soudain la musique se présente comme une voie de salut, comme un art.
Pour­tant, même s’il a pu un instant hésiter et ter­gi­vers­er, c’est vers l’écri­t­ure qu’il se tourne et plus pré­cisé­ment vers la poésie sous l’in­flu­ence de Thomas Sears Eliot, Ezra Pound. Le temps de pub­li­er trois recueils, il s’aperçoit que la poésie con­duit à une impasse. C’est l’époque aus­si où il fréquente assidu­ment Ger­hard Lam­pes­berg, dis­ci­ple d’An­ton Von Webern, émule de la con­ci­sion et des motifs très courts, à l’aube de la musique sérielle d’une part et de la musique répéti­tive d’autre part.
Ces recherch­es ont sans aucun doute influ­encé l’écriture de Bern­hard pour qui la langue est rythme sonore et le réc­it, struc­ture, archi­tec­ture et com­bi­na­toire. Cette vision math­é­ma­tique de la nar­ra­tion est régie par la rigueur, le goût de l’écri­t­ure, le sens de la vari­a­tion qui active là répéti­tion et donne à l’écri­t­ure ce car­ac­tère impérieux de pres­sante néces­sité, de « Drang », d’urgente pres­sion qui dans le ressasse­ment délivre, à tra­vers des tour­nures et des phras­es ressas­sées, d’un poids, dévoilant le secret qui pèse sur l’histoire.
Chaque réc­it de Bern­hard, que ce soit dans le théâtre ou dans ses autres écrits — il ne voy­ait aucune dif­férence dans ce qu’il écrivait — a pour ambi­tion de faire sauter les sceaux qui oblitèrent un silence pesant. Son écri­t­ure dit l’inouï et ce n’est pas par hasard s’il traite si sou­vent de l’ouïe ! 

Dans « La Pla­trière », le héros est con­fron­té à son impuis­sance face à la rédac­tion de son livre sur l’ouïe, résul­tat de plusieurs longues années de recherche et que les cris de sa femme, hand­i­capée d’abord, le mur­mure de l’eau ensuite, vien­nent per­turber. 

Il y a par ailleurs dans la lec­ture, un effet de sour­dine qui joue et d’emballement con­tinu. Quelques pages suff­isent à sus­citer un bour­don­nement musi­cal, entraî­nant, au point qu’il désori­ente et déséquili­bre très vite le lecteur. 

Comme si la lec­ture de chaque livre demandait de se laiss­er absorber par le réc­it et de se laiss­er entraîn­er par le Mael­strôm de la langue, de ses cir­con­vo­lu­tions, de ses péripéties musi­cales. 

Les tra­duc­tions français­es ne facili­tent pas cet aban­don, ce qui ajoute à la com­plex­ité de Bern­hard, de devoir lire son alle­mand en français. 

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Thomas Bernhard-Couverture du Numéro 34 d'Alternatives Théâtrales
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18 Nov 1989 — LORSQU'IL était interrogé sur le théâtre, Bernhard répondait: « Depuis l’âge de 5-6 ans, je suis tout le théâtre, tous…

LORSQU’IL était inter­rogé sur le théâtre, Bern­hard répondait : « Depuis l’âge de 5 – 6 ans, je suis tout le théâtre, tous les per­son­nages, toutes les scènes, tous les acces­soires ».  C’est une manière de dire : j’in­car­ne…

Par Elvire Brison
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