Théâtre

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Le 18 Nov 1989

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Thomas Bernhard-Couverture du Numéro 34 d'Alternatives ThéâtralesThomas Bernhard-Couverture du Numéro 34 d'Alternatives Théâtrales
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LORSQU’IL était inter­rogé sur le théâtre, Bern­hard répondait : « Depuis l’âge de 5 – 6 ans, je suis tout le théâtre, tous les per­son­nages, toutes les scènes, tous les acces­soires ». 

C’est une manière de dire : j’in­car­ne le théâtre du monde, j’ai une vision théâ­trale de l’univers, aus­si bien que de l’histoire du théâtre. Une pièce est par con­séquent une séquence du monde et comme dans le monde tout se joue théâ­trale­ment, il est lois­i­ble d’imag­in­er que représen­ter ce théâtre, pro­pos­er un théâtre au théâtre, c’est approcher la vérité du monde ou encore, si tout est jeu, les seules vérités sont celles qui se dis­ent sur une scène de théâtre. 

Tous les acteurs qui, dans les nom­breuses pièces se lan­cent dans des dia­tribes con­tre le théâtre, sont ceux qui sont empêtrés dans le men­songe, dévorés par leur pro­pre hypocrisie, comme ils sont d’ailleurs dévorés par la mort : ce sont aus­si les seuls à profér­er des vérités tout en ne ces­sant de men­tir : toutes les pièces de Bern­hard, tour­nent autour d’un per­son­nage cen­tral, de son mono­logue de menteur. 

Faites le compte du nom­bre de vieil­lards, d’handicapés, d’artistes, de clowns… qui peu­plent les pièces de Bern­hard : ce sont tous des mis­an­thropes qui nour­ris­sent une vision hau­taine, égoïste, cynique du monde parce qu’ils savent l’échec auquel toute entre­prise est vouée ; ils savent le néant au com­mence­ment et à la fin. 

Toute pré­ten­tion artis­tique, toute représen­ta­tion de l’échec est vouée à l’anéantissement. 

Tout doit dis­paraître ; c’est le grand leit-motiv du théâtre. Tout est appelé à som­br­er. Nous sommes per­dus parce que nous sommes d’avance per­dus. Tout ce à quoi l’artiste peut pré­ten­dre, c’est à la répéti­tion sans fin des mêmes gestes, des mêmes oeu­vres. La seule ambi­tion légitime qu’il puisse nour­rir, c’est la recherche de la per­fec­tion pour elle-même, la maîtrise du jeu ; la seule voie, c’est d’être entière­ment au ser­vice du jeu, mar­i­on­nette par­faite de l’in­stru­ment. 

L’ac­teur ne doit pas essay­er d’adhérer au rôle, de s’i­den­ti­fi­er au per­son­nage ; il doit se laiss­er manip­uler par lui, se laiss­er manoeu­vr­er par l’in­stru­ment ; il ne s’agit pas d’affirmer son être, mais au con­traire, de se vider de soi, de se détru­ire, de n’être pas. 

Kleist, auquel Bern­hard doit beau­coup, affirme dans un petit texte « Sur le théâtre de mar­i­on­nettes » : « Nous voyons, que dans le monde organique, lorsque la réflex­ion s’affaiblit, s’obscurcit, la grâce y gagne en degré égal, en splen­deur et en sou­veraineté. » 

Après avoir affir­mé la supéri­or­ité mécanique du man­nequin, ou de la mar­i­on­nette, sa grâce infinie, son absence d’affectation (le fait de n’être touché par aucun sen­ti­ment), le fait de ne pas repos­er sur le sol mais de le frôler, Kleist pré­tend que les désor­dres provo­qués dans la grâce naturelle de l’homme provi­en­nent de sa con­science. 

Qui peut alors pré­ten­dre à la per­fec­tion ? Dieu et la mar­i­on­nette parce qu’ils peu­vent répéter la per­fec­tion à la per­fec­tion. 

Et de con­clure : « De même que l’image dans un miroir con­cave, après un recul jusqu’à l’in­fi­ni, soudain réap­pa­raît toute proche de nous, de même lorsque la con­nais­sance a tra­ver­sé un infi­ni, la grâce est retrou­vée ; si bien que dans le même temps, elle appa­raît la plus pure dans une stature humaine lorsque celle- ci n’a aucune con­science ou bien lorsqu’elle en pos­sède une, infinie, soit chez la mar­i­on­nette ou en Dieu. » 

Pour sor­tir de cette sit­u­a­tion para­doxale, il faudrait, déclare Kleist, à nou­veau goûter de l’ar­bre de la con­nais­sance ; c’est pour lui, l’ul­time chapitre de l’histoire de l’humanité. 

C’est toute la mémoire du savoir acquis qu’il pré­tend oubli­er, en répé­tant ce geste par lequel l’homme pré­ten­dit être l’égal de Dieu. Il faut chez Kleist répéter pour anéan­tir. 

Mais depuis les dieux sont morts et avec eux l’in­no­cence promise. 

Ce qui demeure, à défaut de mod­èle divin, c’est le mod­èle mécanique de la mar­i­on­nette ; c’est l’aspiration à être manip­ulé entière­ment par le néant. 

De manière générale, les per­son­nages du théâtre sont des fonc­tions abstraites, sem­blables aux pièces d’un jeu d’échec qui toutes cir­cu­lent, voy­a­gent de façon spé­ci­fique sur l’échiquier. 

Les per­son­nages sont des portes-voix, ils ont rarement une con­sis­tance, une épais­seur, un car­ac­tère pro­pre. 

Ce qu’ils expri­ment tient d’une forme de math­é­ma­tique, de musique ; cer­tains cri­tiques pré­ten­dent qu’il serait pos­si­ble d’annoter les dif­férents pas­sages de son théâtre à la manière des com­pos­i­teurs, lorsqu’ils veu­lent don­ner le ton (alle­gro, vivace, etc.….). 

La pièce « La société de chas­se » est man­i­feste­ment con­stru­ite comme une pièce musi­cale. On pour­rait d’ailleurs par­ler de Bern­hard comme d’un auteur poly­phonique. Ce qui compte dans son théâtre, ce ne sont pas les actions ni les mots, mais leur enchaîne­ment, leur débit qui aboutit sur une action en général fatale. C’est la dialec­tique de la langue, des idées et des actions. 

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