LES années 80 ont dessiné un nouveau panorama du théâtre au Portugal : l’implantation à Lisbonne d’un noyau dur de compagnies a succédé au mouvement de décentralisation qui, dans tout le pays, avait accompagné la vitalité des mouvements sociaux nés du mouvement du 25 Avril. Ces compagnies, toutes issues de groupes créés au début des années 70, précurseurs du théâtre indépendant — instaurateur d’une dynamique de rupture esthétique et de l’affirmation du théâtre comme espace politique et idéologique, doté d’une nouvelle logique d’organisation basée sur le modèle coopératif — ont suivi toutes les phases de l’évolution du théâtre portugais. Elles ont réussi, petit à petit, à s’installer dans des espaces propres tout en développant une cohérence artistique polarisée sur leur metteur en scène/directeur.
En moins de dix ans, vingt d’entre elles qui au début de la décennie percevaient 13% du montant total des subventions sont passées à 46% de ce montant en 1989 (voir tableau D).
La multiplication des compagnies, signe d’une plus grande démocratie des pratiques culturelles à la fin des années 70 et début des années 80, va être suivie d’une phase d’instabilité et d’une dégradation des conditions de production de la plus grande partie d’entre elles. Ce phénomène touche surtout les plus petites compagnies de la décentralisation et les plus fragiles de la capitale.
Tableau I
1.000 Contos (million d’escudos)
| Année ou saison (6) Compagnies | 81 | 82/83 | 83/84 | 84/85 | 85/86 | 86/87 | 88 | 89 | Total |
| Cornucópia | 3.4 (1) | 5.2 (1) | 6.4 (2) | 8.0 (2) | 16.0 (2) | 18.0 (2) | 22.0 (1) | 26.0 (1) | 105.0 |
| Théâtre expérimental de Cascaïs | 3.4 (1) | 4.5 (1) | 4.5 (2) | 6.5 (2) | 16.0 (2) | 16.0 (2) | 20.0 (1) | 22.0 (1) | 92.9 |
| A Comuna | 3.2 (1) | 4.6 (1) | 5.4 (2) | 6.5 (2) | 9.0 (2) | 12.0 (2) | 14.0 (2) | 17.0 (2) | 71.7 |
| Novo Grupo | — (4) | 1.5 (2) | 3.8 (2) | 6.5 (2) | 7.0 (2) | 14.0 (1) | 20.0 (1) | 26.0 | 78.8 |
| O Bando | 2.4 (1) | 2.8 (5) | 3.8 (5) | 4.0 (5) | 3.0 (5) | 5.0 (5) | 10.0 (5) | 14.0 (5) | 45.0 |
| Sous-total | 12.4 (13%) | 18.6 (17%) | 23.9 (23%) | 31.5 (26%) | 51.0 (31%) | 65.0 (28%) | 86.0 (37%) | 105.0 (46%) | 381.0 |
| Total National | 98.6 | 110.5 | 101.9 | 122.1 | 164.6 | 219.7 | 229.5 | 226.5 | - |
Source : Secrétariat d’État à la Culture (SEC)
(1) Contrat pluriannuel
(2) Subvention régulière
(4) Subvention aux nouvelles compagnies
(5) Subvention régulière au théâtre pour enfants
(6) La présentation correspond aux rapports élaborés soit par année civile, soit par saison mais couvre dans tous les cas douze mois d’activités.
Malgré cela, on assiste à une grande diversité de spectacles. Il naît autant de compagnies professionnelles que dans les premières années de la dernière décade, bien que le nombre de spectateurs tende à diminuer jusqu’en 1988. Ce nombre va en diminuant surtout hors de Lisbonne ce qui s’explique précisément par le fait que ce sont les compagnies de la décentralisation qui ont décru le plus rapidement. La légère augmentation des spectateurs au début des années 80 est liée à l’offre d’un plus grand nombre de spectacles et non à la présence d’un nombre de spectateurs plus élevé à chaque représentation, ce nombre ayant tendance à diminuer (voir tableau II). Nous connaissons ainsi un des traits marquants de L1\ réalité portugaise inhérente à tous les secteurs théâtraux sans exception : la différence croissante entre l’offre et la demande de théâtre.
Ces dernières années, quelques indices semblent montrer que cette tendance à la récession du public est en train de s’inverser1, car on assiste à une recrudescence de la demande de théâtre, ce qui révèle le caractère cyclique et fluctuant de la fréquentation portugaise du théâtre. Cette augmentation indique un rajeunissement du public et son caractère hétérogène en contraste avec l’image extrêmement segmentée des clivages idéologiques des années 70.
La crise théâtrale portugaise est donc due à la désaffection du public puisque, malgré leurs difficultés financières, les compagnies ont réussi à maintenir une continuité de production. Ces circonstances difficiles ont conduit à une structure professionnelle peu qualifiée, au mélange des tâches de création et d’exécution, au recours à une politique de reprises, à une diminution du nombre d’acteurs par spectacle et d’acteurs permanents dans la majorité des compagnies (ce dernier phénomène n’a pas suffi à empêcher l’étiolement progressif des troupes les plus précaires). L’un des indices les plus significatifs du dynamisme et de la vitalité des créateurs de théâtre est donné dans le tableau III où l’on constate un nombre croissant de demandes de subventions pour des projets de théâtre bien qu’une minorité d’entre eux reçoive un appui. C’est dans la modalité des subventions au projet que l’on trouve le plus grand nombre de sollicitations et c’est pourtant là que l’on constate le plus grand nombre de refus.
Tableau II
Nombre de représentations et nombre de spectateurs
| Saisons théâtrales | 82/83 (1) | 83/84 | 84/85 | 85/86 | 86/87 (2) | 88 | |
| Spectateurs | Pays Lisbonne | 498.785 209.292 (42%) | 607.726 200.689 (33%) | 516.597 135.329 (26%) | 370.744 105.141 (28%) | 341.194 133.686 (39%) | 298.906 144.792 (48%) |
| Représentations | Pays Lisbonne | 3.611 1.551 (43%) | 4.698 1.553 (33%) | 4.518 1.490 (33%) | 3.625 1.318 (28%) | 3.202 1.446 (45%) | 3.177 1.518 (48%) |
Moyenne de spectateurs par représentations | Pays Lisbonne | 138 135 | 129 129 | 114 91 | 102 80 | 107 92 | 94 95 |
| Spectacles | Pays | 97 | 125 | 123 | 105 | 100 | 80 |
Source : SEC — Rapport sur l’appui à la création théâtrale professionnelle.
(1) Manquent six projets réalisés à Lisbonne et non comptabilisés.
(2) Valeurs obtenues par estimation selon l’information disponible. Elles concernent la période allant de septembre 1986 à décembre 1987.

