« IL doit être vraiment difficile de trouver un autre pays aussi centré, concentré, bien défini que le Portugal. Notre problème (…) n’est pas un problème d’identité (…) mais d’hyper-identité, de la manière quasi-morbide dont nous contemplons et jouissons de cette différence (imaginaire ou non) qui nous caractérise vis-à-vis des autres peuples, des autres nations et des autres cultures.
Dans leurs rapports entre eux, les Portugais font montre d’un comportement qui semble ne trouver d’équivalent que dans le peuple juif. Tout se passe comme si Le Portugal était la Jérusalem des Portugais (…), à cette différence près que le Portugal n’attend pas de Messie. Le Messie du Portugal est son propre passé, mué en une référence constante et obsessionnelle de son présent, pouvant même se substituer à lui dans les pires moments de doute ou devenir l’horizon mythique de son futur. »
(Eduardo Lourenço in NÒS E A EUROPA)

Cette magnifique définition de la façon d’être portugais n’est perceptible que depuis peu dans notre panorama national des arts de la scène. Enfant paradoxal d’une Histoire récente qui nous a maintenus dans la marge et l’isolement — et même s’il était ouvert aux signes en cours -, le spectacle vivant au Portugal ne constitue pas pour autant une exception par rapport à la réalité des autres pays européens, sauf peutêtre dans sa lutte contre le manque de structures et les prouesses déployées pour subsister envers et contre tout.
Une fois abolies les frontières imposées par la censure (en 1974) et dépassées les périodes de préjugés politiques et idéologiques, la scène portugaise put enfin redéfinir ses options et ses investigations esthétiques. C’est d’ailleurs ce que tentaient de faire depuis la fin de la guerre les acteurs et les metteurs en scène les plus engagés, dans un effort considérable de dialogue avec le monde, tant sur le plan social que théâtral. Cet effort ne porta ses fruits qu’au moment de la détente politique (1968) et surtout de la Révolution des Oeillets (1974). De cette modernisation et de cette rupture avec l’étroitesse des Nomenklatures naquirent les compagnies et les troupes théâtrales et de danse qui allaient dessiner le paysage le plus permanent du spectacle portugais, paysage enrichi vers la fin des années 80 d’une pléiade de jeunes créateurs qui tentent d’occuper un territoire encore mal défini mais qui, libérés des carcans du passé, s’orientent vers un nouvel espace de dialogue et de communication inter-culturelle.
Géographie de la scène portugaise
En matière de théâtre, les projets les plus durables sont en général issus du rôle novateur joué par la renaissance du théâtre amateur et universitaire dans les années GO. C’est de cette époque que date la restructuration de la célèbre Casa da Comédia — née prophétiquement l’année de la mort d’Artaud et intimement liée au grand agitateur moderniste que fut Almada Negreiros‑, au moment où nous définissions le concept de théâtre indépendant (teatro independente). De ces compagnies novatrices reste le Teatro Experimental de Cascais (créé en 1964). Du Grupo 4 (1967) émergèrent des fondateurs du Novo Grupo (1982) et du Centro Intermunicipal Almeida Garrett (1988) et le metteur en scène controversé Filipe Lé Féria.
D’autres projets marquants, comme la Comuna (1973), la Cornucépia (1973), le Grupo Teatro Hoje (1975), des intervenants et des chercheurs comme Jorge Silva Melo, Osério Mateus, Eduarda Dionisio, Ricardo Pais ou José de Oliveira Barata — tous ayant aujourd’hui atteint la quarantaine — viennent du théâtre universitaire des facultés de Coimbra, Lisbonne et Porto.
Des créateurs latino-américains comme Victor Garcia, Adolfo Gutkin et Augusto Boal ont eux aussi joué un rôle important dans l’évolution de notre langage scénique avant ou après la Révolution de 74.
Le théâtre amateur a contribué depuis toujours à l’essor de la scène portugaise. De la prolifération de spectacles à vocation publique plus restreinte, souvent à dominante régionale, ont émergé des compagnies comme le Teatro de Almada (1978), le Teatro de Animação de Setübal (1975), toutes deux sur la rive gauche du Tage, et des créateurs comme Rogério de Carvalho, metteur en scène d’origine africaine qui, au départ d’actions de formation avec des lycéens ou des travailleurs, assure avec le scénographe José Manuel Castanheira la promotion d’une idée de travail théâtral in progress, projet qu’ils développent actuellement de manière plus continue avec des professionnels.
La période révolutionnaire a vu l’éclosion d’autres formations, diverses et de qualité inégale, comme la Barraca (1975), le Teatro Ibérico (1981) ou cet étrange joyau qu’est le Teatro O Bando (1974). Plus récemment, on a pu assister à la naissance, suivie d’une croissance difficile, de troupes comme le Teatro da Politécnica (1989) et le Teatro do Tejo (1990), de même qu’à l’arrivée de nombreux créateurs free lance (Diogo Déria, João Grosso, José Wallenstein, Nuno Carinhas, Durval Lucena, João Canijo, etc.) qui ont élargi l’éventail théâtral à Lisbonne.
Le reste du pays ressemble, à quelques exceptions près, à un désert théâtral. À Porto, ville principale du nord, ne subsiste que la Seiva Trupe (1978), le Tear (1982) et les Comediantes (1984), tandis qu’à Braga (environ 40 km de Porto), seul le Grupo Teatro Cena développe son action depuis 1984. Au sud, seules deux compagnies subventionnées complètent cette géographie théâtrale : le Centro Dramético de Évora (1975) et le Teatro de Portalegre (1980). Il convient d’ajouter que presque toutes ces troupes décentralisée, à l’exception de la Seiva Trupe, sont issues de la compagnie d’Évora, pionnière dans la promotion du concept de théâtre en tant que service public après le 25 Avril.
Entrée par les coulisses

Comme le montrent les articles qui composent ce numéro (et desquels ressort une opposition entre générations et sensibilités), les caractéristiques principales de la danse et du théâtre portugais n’ont rien à voir avec l’exotisme ou le folklore. Ces particularités que l’on serait en droit d’attendre d’un pays « encore très proche de ses racines » comme l’a encore récemment qualifié métaphoriquement l’acteur Pierre Chabert sont aux antipodes d’une histoire ouverte sur le monde, histoire qui nous a donné, tant bien que mal, une vocation multiraciale et multiculturelle, nous rendant perméables aux influences extérieures et prêts au dialogue. D’autre part, les vissicitudes sociales et politiques de notre histoire récente (la guerre coloniale, la décolonisation) ont poussé un nombre appréciable de créateurs à émigrer pour des raisons politiques ou économiques. Beaucoup de nos artistes ont donc forgé leurs premières armes à l’étranger, surtout en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, en Italie et, plus récemment, aux Etats-Unis, tout cela expliquant la présence d’influences exogènes dans notre langage scénique. Peter Brook, le Berliner Ensemble, Barba, Kantor, Mnouchkine, Strehler, Peter Stein ou encore le Théâtre-Danse, pour ne citer que quelques-unes des nombreuses sources d’inspiration (surtout européennes), sont ainsi inscrits dans nos horizons électifs.
Cependant, depuis les années 80, on assiste à la montée d’affirmations d’identités caractérisées d’une part par la quasi-disparition des formes, formules et autres modèles (allant de pair avec la perte de vitesse de la « civilisation de l’image pour l’image » ) et, d’autre part, par la résurgence du théâtre de la parole et d’un théâtre centré sur le couple auteur/acteur. Ce revirement est aussi le reflet des mouvements politiques et économiques d’une Europe en pleine redéfinition. Ceci se traduit, sur la scène portugaise, par l’importance grandissante du biographique comme point de départ des oeuvres et par l’usage de la différence dans l’élaboration d’un langage théâtral propre (cf. le spectacle COMÉDIA DE RUBENA de la Cornucópia).

Au niveau institutionnel, tout reste à faire ou à refaire. La création d’écoles, la formation, l’équipement des théâtres, la réouverture du Teatro Nacional D. Maria II, la dynamisation d’une nouvelle dramaturgie, la promotion de l’édition spécialisée, l’actualisation de la législation et la définition d’une politique culturelle, voilà le programme des années à venir. Heureusement, en termes de qualité, les arts de la scène portugais font preuve d’une grande vitalité créatrice.
Nous vous invitons donc à une visite guidée en compagnie d’Eunice Muñoz, de Carmen Dolores et de Ruy de Carvalho, ces acteurs qui fêtent aujourd’hui leurs noces d’or avec le Théâtre.

