EN 1836, Almeida Garrett présentait à S. M. D. Maria II un projet de redressement du théâtre portugais. Un plan était proposé qui prévoyait simultanément et de façon intégrée les trois grands axes d’une véritable politique théâtrale : Création, Production, Formation. La création d’une Inspection Générale des Théâtres, pour la réglementation de l’activité des troupes professionnelles ; l’invitation d’artistes étrangers pour suppléer au manque de nationaux qualifiés (sous le règne de la très pieuse D. Maria I— 1784 – 1816 —, le théâtre avait été rabaissé à la condition du spectacle forain le plus minable) ; la promotion d’une dramaturgie portugaise par l’institution de prix dramatiques ou en faisant pression sur le répertoire des compagnies ; l’institutionnalisation de subventions accordées par l’état ; la construction d’une grande salle de spectacles, bien équipée, où on put installer une compagnie nationale ; la création d’une école vouée à la formation d’acteurs et d’actrices (le Conservatério Real de Lisboa), sont autant d’aspects de l’énorme effort entrepris par Almeida Garrett durant quelques années, avant d’être limogé par les effets de la basse politique.
D’autres tentatives furent faites, quoique dans un cadre plus restreint, mais elles non plus ne connurent pas de succès durable. C’est ainsi qu’on arrive au 25 avril 1974, date de la Révolution, avec une production dramaturgique et théâtrale toujours faible, instable, au bord de l’abîme.
La Révolution et après
Avant le mouvement révolutionnaire du 25 Avril, le théâtre portugais suit essentiellement une double voie : celle d’un théâtre commercial routinier, voire exténué, qui cherche à Londres, Paris ou Madrid des pièces à succès, et, une production marginale, ce qu’on appelle le théâtre independente (indépendant par opposition au théâtre des imprésarios).
Ces jeunes compagnies organisées sous un modèle coopératif, presque sans moyens de production et de diffusion, ne disposant que d’un nombre restreint d’acteurs, jouent dans des salles de fortune, toujours aux prises avec le (mal) vouloir de la censure préalable.
Mais, par ailleurs, la réforme du système éducatif entreprise par le ministre Veiga Simão avait permis le renouvellement de l’enseignement du théâtre au Conservatoire et cette école était devenue une pépinière d’où sortait une nouvelle génération de professionnels.
Ces jeunes gens, les professionnels revenus de l’exil, les acteurs des Independentes, ont alors suscité un mouvement d’une très grande ampleur. Libres des contraintes de la censure, les troupes se multipliaient et une large décentralisation s’amorçait (alors qu’auparavant le théâtre était limité à Lisbonne).
Cet énorme foisonnement ne pouvait durer toujours : ces troupes n’étaient pas toutes viables. Mais des essais importants ont étés faits. Le grand nombre de subventions accordées jusqu’au début des années 80 a permis, malgré une baisse régulière du montant relatif des sommes allouées, la multiplicité des expériences et le surgissement de nouveaux projets : les portes de la responsabilisation théâtrale ne s’étaient pas encore fermées au nez des jeunes créateurs.
Cependant, les gouvernements successifs n’ont jamais mis au point une véritable politique théâtrale capable de répondre à l’absence criante d’infrastructures — salles, équipements, réseaux de diffusion… ainsi qu’à la formation de professionnels spécialisés dans les domaines techniques de l’animation et de la production. Si la création artistique présentait de nettes réussites, les autres secteurs étaient à la traîne.
Dans la deuxième moitié des années 80, et notamment après La formation d’un gouvernement majoritaire du P.S.D. (Partido Social Democrata), le nombre de compagnies et de projets individuels subventionnés a progressivement diminué. Les premiers à être touchés par cette politique furent les troupes de théâtre pour l’enfance et la jeunesse, secteur qui avait pourtant connu un développement notable, et le théâtre de la décentralisation, autre secteur assez dynamique. Ce fut une politique de désertification et l’action de Madame Teresa Patricio Gouveia eut des conséquences assez graves sur une activité théâtrale qui n’avait pas encore trouvé sa stabilité.
Un nouveau Secrétaire d’État fut nommé en janvier 1991. M. Santana Lopes, bien que de la même famille politique, devait faire preuve d’une politique personnelle. Les grèves, la contestation, les polémiques dans les secteurs les plus divers de la culture, notamment dans ceux directement dépendants de l’Écat, le Théâtre National de S. Carlos (Opéra), les musées, la Bibliothèque Nationale, les archives historiques, etc. , connaissent un notable accroissement. Mais l’implication des pouvoirs publics dans le domaine théâtral s’accroît, le théâtre devenant l’un des plus importants paris médiatiques de la politique culturelle gouvernementale.
Est-ce à dire que la situation du théâtre portugais s’est véritablement améliorée ?
L’éléphant blanc et les autres
Les autres, quelques-uns des autres, ont vu leurs subventions augmenter jusqu’à 85 % . Cela produit de l’effet ! Mais il faut dire que ces subventions ne dépassent pas les 55 millions de escudos — à peu près 13, 5 millions de FEB, 2, 2 millions de FF, 308 mille écus1. Parmi les six compagnies ayant une subvention de 40 à 55 millions d’escudos, cinq sont à Lisbonne et une seule en province, à Évora2. La politique restrictive se double, une fois encore, d’une politique de concentration à Lisbonne, vouant l’ensemble du pays à la désertification. Il faut dire d’ailleurs qu’à Évora une partie de la subvention (15 millions) n’est pas accordée à la création mais aux travaux de rénovation de la salle.
Dans le cadre du théâtre pour l’enfance et la jeunesse, O Bando — dont la qualité et reconnue à un niveau européen -, ne reçoit que 27, 5 millions de escudos (6, 9 millions de FB, 1, 1 million de FF, 154. 000 écus). Les sept autres compagnies, qui se sont vu octroyer des subventions pour une seule année, reçoivent de 8 à 30 millions de escudos.
Quant aux subventions destinées à une seule production (dix projets dans le premier semestre 91), elles ne dépassent pas, pour la plupart, les 3 à 4 millions (moins d’un million de FB). Il s’agit de subventions nettement insuffisantes alors que Les coûts de production sont sans cesse croissants. Dans le cas des grandes compagnies c’est à peine assez pour assurer l’existence d’un ensemble restreint d’acteurs et de techniciens permanents et pour créer, tant bien que mal, les deux à trois productions imposées par le contrat de subvention. L’engagement de metteurs en scène et d’autres créateurs extérieurs, la diversification des projets, sont quasiment impossibles. Dans le cas des projets individuels, la situation est encore plus intenable, surtout quand on sait que pour la plupart de ces projets manquent les salles convenablement équipées : en effet, même si l’argent était suffisant pour louer une salle, encore faudrait-il l’inventer. Par ailleurs, les réseaux de salles de théâtres à Lisbonne et dans le pays, comme nous l’avons déjà dit, est presque inexistant. Du coup, les tournées sont improbables et la rentabilisation des spectacles en pâtit.
En organisant le FIT (Festival Internacional de Lisboa), le Secrétariat d’État à la Culture a fait état de sa conception étroitement médiatique du phénomène théâtral : beaucoup de tapage mais une rentabilité culturelle douteuse. Le prix des places, la capacité relativement limitée des salles, le nombre très réduit de représentations des spectacles étrangers n’ont permis de toucher qu’un public très restreint.
Ainsi, vu l’absence d’infrastructures théâtrales, on fut vite obligé de constater que les spectacles les plus imposants ne pourraient être présentés qu’à Lisbonne — le festival avait lieu aussi à Porto et à Évora. Et encore, dans la capitale, les plus grandes machines ont dû se cantonner dans la salle du Théâtre National, ajournant une fois de plus la programmation déjà largement retardée de cette compagnie. La situation du Théâtre National est d’ailleurs représentative de l’inexistence d’une politique théâtrale efficace. Le Théâtre National est, depuis des années, le Grand Éléphant Blanc du théâtre portugais et le courage politique a toujours manqué pour résoudre les graves problèmes artistiques et administratifs qui paralysent presque son activité.
La compagnie reçoit une subvention de 500 millions d’escudos (125 millions de FB, 20 millions de FF), montant assurément insuffisant mais supérieur à l’ensemble des subventions allouées aux autres compagnies. Sa production, cependant, est presque nulle et, en novembre 1990, constatant l’impossibilité de changer la situation, son directeur — M. Ricardo Pais, un jeune metteur en scène très reconnu — démissionnait, tout en accusant le SEC d’ingérence : « M. Santana Lopes a voulu m’éloigner du Théâtre National pour permettre au Secrétariat d’État à la Culture de faire de cette maison sa salle de fêtes ».3 Un nouveau directeur fut vite nommé, Madame Agustina Bessa Luis, écrivain de renom mais sans expérience dans le domaine théâtral : une fois encore le théâtre a été laissé en friche.

