La veille
DÉBUT 1974, quel est l’avenir de la petite communauté professionnelle de la danse portugaise ? Ses espoirs s’adressent surtout à la Fondation Gulbenkian et à son groupe de ballet, alors sous la direction artistique de Milko Sparemblek qui envisage de le transformer progressivement en compagnie de danse contemporaine et d’encourager la création chorégraphique portugaise grâce à l’Atelier Chorégraphique qu’il vient de créer.
La seule autre compagnie professionnelle de danse, Verde Gaio, une compagnie d’État logée au Théâtre São Carlos (l’Opéra de Lisbonne), jadis enfant chéri du régime et liée à la propagande nationale, est dans un pénible état de léthargie.
L’école de formation professionnelle dirigée par l’Anglaise Anna Ivanova à l’Opéra a été fermée, décevant les espoirs de ceux qui y voyaient l’embryon d’une nouvelle compagnie au répertoire classique. Au conservatoire, par contre, une expérience pédagogique pluridisciplinaire est en cours sous la direction de Madalena Perdigão, qui avait déjà présidé à l’adoption par la Fondation Gulbenkian d’un groupe de ballet. Dans le cadre de cette réforme du Conservatoire, une école professionnelle de danse y a été créée, faisant ses premiers pas à côté des écoles de musique, de théâtre, de cinéma et de formation de professeurs pour l’enseignement artistique.
Quelques danseurs s’intéressent à la Modern Dance, mais au Portugal il n’existe pas de lieu où on puisse l’étudier. Cunningham et les post-modernes sont quasi inconnus (Cunningham passe à Lisbonne au milieu des années 60, mais il n’y a pas de trace de son passage dans la danse portugaise). La seule forme de danse que l’on enseigne systématiquement est le Ballet, et même là on est très loin des grandes écoles européennes. La seule solution consiste à partir pour l’étranger, et c’est encore à la Fondation Gulbenkian que l’on s’adresse pour demander une bourse. Si Londres est le pôle de prédilection des danseurs portugais pour la poursuite de leurs études, certains regards se tournent déjà vers New York.
Nous ne pouvons pas douter de l’existence, dans le milieu de la danse portugaise, de sentiments de rejet du régime politique autoritaire en place. Toutefois, ces sentiments ne sont visibles ni dans la danse, ni dans la façon dont on vit l’activité de danseur.
Contrairement au théâtre, la danse n’est pas liée en tant qu’expression culturelle au mouvement d’opposition à la dictature. Il y a un théâtre jeune, surtout dans le cadre universitaire, qui lie la conscience politique et sociale avec l’information et l’adhésion à l’avant-garde artistique, mais il n’y a pas d’équivalent dans la danse. Les danseurs n’ont pas encore eu l’idée d’exprimer l’irrévérence et la rébellion de leur génération par Le biais de cette activité artistique qui pourtant joue le rôle le plus important dans leur vie. Choisir la danse comme métier est déjà une assez grande transgression dans cette société arriérée. Peut-être est-ce pour cela que les danseurs ne mettent pas en cause une discipline qui doit les mener à la maîtrise — si proche du martyre — de leur corps. Peut-être n’y voient-ils pas un joug mais, au contraire, un facteur qui donne de la respectabilité à leur activité.
Le lendemain

Au lendemain de la chute de la dictature, pourtant, les danseurs portugais vont s’engager dans le débat politique et idéologique généralisé et dans le mouvement de masse qui va bouleverser le pays ;c’est la hiérarchie qu’ils vont contester avant tout.
Milko Sparemblek s’en va, le Groupe Gulbenkian de Ballet entre en auto-gestion et quelques années vont passer avant que cette compagnie ne retrouve une direction définie.
La réforme du Conservatoire est interrompue et là aussi il faudra attendre des années jusqu’à l’adoption d’un projet.
La liberté d’expression va rendre évidentes quelques différences d’opinion jusque-là ignorées ou cachées : des ruptures sont irréversibles.
Quelques danseurs et chorégraphes s’engagent dans la création de groupes indépendants de danse. C’est le cas d’Elisa Worm, d’António Rodrigues ou d’Agueda Sena, entre autres. Paula Massano commence à dessiner une voie expérimentale qu’elle va poursuivre presque seule pendant près d’une décennie.
En dépit de l’engagement généreux de nombreux danseurs dans le combat pour d’autres conditions de travail et de création, et pour de nouveaux rapports non hiérarchiques entre danseurs et chorégraphes, il va leur manquer une politique esthétique commune et l’appui suivi d’un État qui doit faire face à d’autres problèmes.
Une activité artistique peut servir d’illustration à des idées politiques et de convulsions sociales, être le témoin d’une révolution sans être en soi révolutionnaire, c’est-à-dire, sans mettre en cause l’idée de l’art elle-même.
La danse portugaise va encore attendre une décennie avant d’avoir sa révolution à elle. Cependant, durant cette période, des événements vont avoir une importance capitale pour la croissance de la danse portugaise.
En 1977, par décret gouvernemental, la compagnie Verde Gaio est dissoute et remplacée par une Compagnie Nationale de Ballet. Armando Jorge, un danseur portugais qui avait fait carrière à l’étranger (il avait été premier danseur des Grands Ballets Canadiens) en est nommé directeur artistique et la Compagnie est dotée d’un statut et des moyens pour devenir la compagnie de répertoire classique dont tant rêvaient depuis longtemps, malgré la contestation d’une partie des danseurs portugais craignant le chômage forcé de leurs collègues de Verde Gaio.
Un autre danseur portugais revenu de l’étranger, Jorge Salavisa (qui avait dansé avec la Compagnie de Marquis de Cuevas, été danseur principal au London’s Festival Ballet et au New London Ballet) est entretemps nommé directeur artistique du Groupe Gulbenkian de Ballet, et la création de la Compagnie Nationale de Ballet est un excellent prétexte pour qu’il puisse reprendre les projets que Sparemblek avait déjà envisagés pour le Groupe.
Le groupe devient Ballet Gulbenkian et Salavisa va s’engager avec succès dans sa transformation à l’aide du répertoire moderne, présentant des créations de chorégraphes nord-américains et européens renommés. Il s’investit aussi dans la formation de danseurs portugais et atteint en peu d’années un haut niveau technique et artistique, ce qui lui permet d’achever l’internationalisation de la compagnie avec une majorité de danseurs portugais. Il reprend les Ateliers Chorégraphiques, où s’était déjà fait remarquer Vasco Wellenkamp (un danseur de la compagnie revenu de New York) qui devient le chorégraphe résident et va forger pendant les années suivantes le style de la compagnie. C’est aux Ateliers du Ballet Gulbenkian que des danseurs, devenus depuis chorégraphes reconnus, comme Olga Roriz, Vera Mantero, Margarida Bettencourt, João Fiadeiro, etc, réalisent leurs premiers exploits chorégraphiques. Vasco Wellenkamp va aussi introduire l’enseignement systématique de la Modern Dance au Conservatoire, suivi de près par António Rodrigues, un autre ex-danseur de Gulbenkian qui était parti à New York étudier à l’École Graham, et qui plus tard créera, avec sa femme Maria Bessa, elle aussi exdanseuse de Gulbenkian, une Académie de Danse Contemporaine à Setúbal.
Un autre danseur devenu enseignant, Rui Horta, qui enseigne le modern jazz et la technique Limon, s’engage avec succès dans la formation d’un public jeune pour la danse indépendante et dans la recherche d’aides privées pour ses projets. Il est le fondateur du Groupe Expérimental de Danse Jazz, aujourd’hui Compagnie de Danse de Lisbonne qui, avec Dança Grupo, une compagnie indépendante créée par Elisa Worm, reste l’une des deux seules compagnies indépendantes qui subsistent aujourd’hui. Il crée aussi un studio aux classes ouvertes qui deviendra l’un des lieux où les jeunes chorégraphes contemporains peuvent trouver de l’espace pour répéter et pour essayer d’enseigner les techniques contemporaines. Ainsi, à l’aube des années 80, si elle n’a pas encore fait sa révolution, la danse portugaise est du moins organisée d’une façon plus claire. Des événements qui, sous l’émotion du moment, avaient été perçus comme des démarches conservatrices ont en effet contribué à préparer la communauté professionnelle de la danse et son public à l’acceptation d’une idée de pluralité et d’ouverture qui ne va dépasser les vieux préjugés que vers la moitié de la décennie.
Dix ans après
Le cosmopolitisme où l’individu se reconnaît un seul
Au cours des années 60, Madalena Perdigão avait fait adopter pat la Fondation Gulbenkian un groupe professionnel de danse et avait créé le Festival Gulbenkian de Musique (une initiative qui amena à Lisbonne quelques-uns des noms les plus importants des scènes musicales et de danse de l’époque, et qu’elle n’abandonna qu’à la suite du scandale provoqué par l’arrestation et l’explusion de Maurice Béjart après que, sur la scène où venait de se représenter avec énorme succès son ROMÉO ET JULIETTE, il ait demandé une minute de silence pour Robert Kennedy qui était « mort victime de la violence et du fascisme » et incité les jeunes Portugais à « lutter contre toute forme de dictature »).
Les années 70 voient Madalena Perdigão occupée par des questions d’éducation et de formation artistique. Elle préside la tentative de réforme du Conservatoire pour le mettre au diapason de son époque et, conseillère au Ministère de l’Éducation, essaye de dessiner une réforme de l’enseignement artistique capable de donner aux arts un statut académique, un rôle déterminant dans l’enseignement général et les moyens adéquats de formation professionnelle.
Elle est encore responsable d’une initiative de plus grande portée pour la danse portugaise des années 80 en créant, au Centre d’Art Moderne de la Fondation Gulbenkian, un Service d’Animation, Création Artistique et Éducation par l’Art (ACARTE) où elle organise des démonstrations de Nouvelle Danse Européenne et Nord-Améficaine qui révèlent aux danseurs portugais l’existence d’un courant de danse d’auteur qui ne sacrifie pas l’expression individuelle à des vocabulaires stricts et qui, s’écartant des rapports traditionnels compagnie/auteur/interprète, n’est pas marginale pour autant.
Si, dix ans après la démocratisation du pays et son retour à un cosmopolitisme où tous les échanges sont possibles et acceptables, les Portugais ont accès à une information sans restrictions, c’est pourtant à ACARTE, aux spectacles qu’ils y voient et aux workshops qui leur sont ouverts que la plupart des jeunes danseurs portugais découvrent la danse contemporaine et les barrières qu’elle est en train de faire tomber. C’est cette expérience et la possibilité ‘de la partager qui introduit dans la communauté chorégraphique portugaise un débat qui dépasse Les questions d’organisation ou de technique — auxquelles, bien sûr, il faudra revenir — pour se concentrer sur la danse elle-même en tant qu’art et expression individuelle. Désormais, c’est surtout pour répondre à leurs besoins d’auteurs, et non plus seulement d’interprètes, que des jeunes boursiers partent pour New York et les métropoles européennes.



