La fascination des lieux

La fascination des lieux

— Entretien — 

Le 13 Sep 1991
LA TROISIÈME CHAMBRE. Photo Luise Ferreira.
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LA TROISIÈME CHAMBRE. Photo Luise Ferreira.
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ANTONIO PINTO RIBEIRO : J’aimerais com­mencer en te lisant un extrait de texte qui, à mon sens, intro­duit bien l’essen­tiel de ton tra­vail. Il s’ag­it du livre de Maria Gabriela Llan­sol1 ? UN BAISER DONNÉ PLUS TARD. Elle écrit : « Je sais peu de chose sur l’avoir. Je crois que mes textes en savent beau­coup plus. Ils ne se situent pas dans mon passé auto­bi­ographique, mais devant moi, dans mon futur auto­bi­ographique. Ils m’at­tirent autant que d’autres, mais pas davan­tage. » Peut-on attribuer cela à ton tra­vail choré­graphique ?

Madale­na Vic­tori­no : Je suis con­sciente qu’en réal­isant une oeu­vre, elle m’échappe, me glisse des mains. Au début, je sais exacte­ment ce que je vais faire. C’est ce savoir du com­mence­ment qui me donne la con­fi­ance néces­saire pour com­mu­ni­quer mon ent­hou­si­asme à con­stru­ire quelque chose. Ensuite, les choses s’éloignent de cette clarté ini­tiale. 

A. P. R. : Pourquoi ?

M. V. : Au moment de com­mencer à expéri­menter ces don­nées de départ, d’autres don­nées appa­rais­sent. C’est l’ap­port des gens qui tra­vail­lent avec moi, leurs idées, ce qu’ils ressen­tent et mes réflex­ions à ce pro­pos. 

A. P. R. : Dans quel sens les choses s’éloignent-elles ? 

M. V. : C’est dif­fi­cile à dire. Le plus sou­vent, je garde un dis­cours cohérent jusqu’au bout, mais je saisque dans son essence, le spec­ta­cle dépasse les don­nées ini­tiales. Comme si mon dis­cours ne con­sti­tu­ait qu’un texte de base, pour créer des sit­u­a­tions dont je m’éloigne ensuite. J’ai l’im­pres­sion de ne jamais pou­voir définir cette sit­u­a­tion.

A. P. R. : N’est-ce pas le cas pour chaque auteur ? Ce qui me paraît plus intéres­sant, c’est l’insistance avec laque­lle tu proclames que tes spec­ta­cles sont le fruit de la biogra­phie de tous ceux qui com­posent l’Ate­lier Choré­graphique Madale­na Vic­tori­no pour non pro­fes­sion­nels. 

M. V.: C’est plus que cela… 

A. P. R.: Le sou­venir inter­vient lui aus­si, mais tu refus­es d’in­té­gr­er ta pro­pre his­toire. C’est en cela que je perçois ton désir de fuite. Com­ment cela fonc­tionne-t-il 

M. V.: Au fur et à mesure que s’élabore l’oeu­vre, des toiles se tis­sent qui enrichissent le matéri­au | biographique. Ensuite vien­nent les sou­venirs d’e­spaces et mon pro­pre désir. Mon tal­ent — si j’en ai un — con­siste alors non pas à diriger cette oeu­vre mais à pro­pos­er une cer­taine qual­ité dans son ébauche. Je crois que, dès le départ, l’oeu­vre est imprégnée de ce poten­tiel de fuite. Avant, j’avais l’im­pres­sion de tout domin­er ; aujourd’hui, ces choses m’échap­pent totale­ment. 

A. P. R.: Pourquoi ?

M. V.: Je ne sais pas, mais je peux définir cette espèce de voy­age com­pliqué qu’est chaque oeu­vre. Je parviens à en dessin­er l’en­trée, à indi­quer son chemin, mais ensuite tout se dirige vers un labyrinthe… Je dis « voilà le titre de notre spec­ta­cle, voilà l’espace, l’espace d’une his­toire don­née, voilà les points de repère ; que pou­vons-nous en tir­er ?». Ensuite, les choses suiv­ent leur cours. 

A. P. R.: Revenons aux débuts de l’Atelier. On peut divis­er ta car­rière en trois phas­es. La pre­mière se situe de 1980 (à ton retour du Laban Cen­ter de Lon­dres) à 1986 et cor­re­spond à une phase dis­crète de recueille­ment, de tra­vail sur les matières issues du Laban. Une deux­ième phase débute en 1986, avec ta pre­mière représen­ta­tion publique, QUEDA NUM LUGAR IMAGINADO à la Ferme Maria Gil, suiv­ie du spec­ta­cle au Musée de l’Eau et de la Tor­ré­fac­tion. Et, enfin, une troisième phase qui s’ou­vre sur cette nou­velle créa­tion, LA TROISIÈME CHAMBRE. Tu es d’accord avec cette sub­di­vi­sion ? 

M. V.: Oui. 

A. P. R.: Pens­es-tu égale­ment qu’à par­tir du Musée de l’Eau, tu as pour­suivi deux oeu­vres par­al­lèles ? Une pre­mière avec l’Ate­lier et ses lim­ites d’e­space, de temps dévolu aux répéti­tion, de corps, et une autre, plus per­son­nelle, avec d’autres danseuses (même si cer­taines sont issues de l’Ate­lier). 

M. V.: Pourquoi cela s’est-il passé ain­si ? Pass­er d’une phase de recueille­ment à une autre d’ex­po­si­tion publique ? Je crois que la pre­mière cor­re­spond à un temps de recherche, le temps de com­pren­dre qui j’é­tais, la place occupée par quelqu’un ayant une for­ma­tion en péd­a­gogie de la danse et fasciné par la choré­gra­phie. Il m’a fal­lu six ans pour trou­ver la solu­tion. LA CHUTE DANS UN LIEU COMMUN IMAGINÉ est mon pre­mier acte auda­cieux ten­tant de con­cili­er ces deux idées en matière choré­graphique. 

A. P. R.: Ensuite, tu as com­mencé à avoir des idées en ce qui con­cerne l’en­cadrement du spec­ta­cle où l’im­pro­vi­sa­tion et l’im­prévu gar­dent une place. Com­ment cela est-il devenu néces­saire ? 

M. V.: C’est plutôt apparu comme inévitable­ment naturel. Je crois qu’après avoir réal­isé que je pou­vais ren­dre la danse com­mu­ni­ca­tion­nelle, partagée par une com­mu­nauté, ces néces­sités se sont imposées naturelle­ment. 

A. P. R.: Après LA TORRÉFACTION, on con­state un tour­nant, car­ac­térisé par une cer­taine rup­ture avec l’Ate­lier. 

M. V.: Il n’y a pas eu rup­ture. Je con­tin­ue à y tra­vailler mais j’ai éprou­vé le besoin de faire d’autres choses. 

A. P. R.: Pourquoi as-tu décidé de tra­vailler à ce nou­veau spec­ta­cle en dehors de l’Ate­lier ? 

M. V.: Depuis sa créa­tion il y a onze ans, l’Ate­lier est un espace doté d’une atmo­sphère de bien-être et de joie, c’est un espace sans trau­ma­tismes. Or, pour LA TROISIÈME CHAMBRE, la con­struc­tion n’é­tait pas com­mu­nau­taire. Il s’agit d’un thème qui me con­cerne, d’un thème privé. 

A. P. R.: Existe-t-il des sujets, des thèmes inter­dits à l’Atelier ?

M. V. : Je le crois, oui. Avec LA TROISIÈME CHAMBRE, j’ai voulu tra­vailler sur moi, sur mes paniques, mes obses­sions, mes idées, des images que je ne pou­vais trans­pos­er dans l’Ate­lier. Mais nous sommes tou­jours très liés. Ils fer­ont par­tie du prochain spec­ta­cle. Plus que jamais, je suis attachée à l’idée de danse pour une com­mu­nauté. Comme l’Ate­lier représente pour moi un espace libre de trau­ma­tismes, il y a des thèmes que je ne peux y traiter…

A. P. R. : Donc, la danse pro­duite à l’Ate­lier est liée à la félic­ité, c’est une sorte d’élégie, alors que LA TROISIÈME CHAMBRE par­le du mal­heur, du désamour… 

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