ANTONIO PINTO RIBEIRO : J’aimerais commencer en te lisant un extrait de texte qui, à mon sens, introduit bien l’essentiel de ton travail. Il s’agit du livre de Maria Gabriela Llansol1 ? UN BAISER DONNÉ PLUS TARD. Elle écrit : « Je sais peu de chose sur l’avoir. Je crois que mes textes en savent beaucoup plus. Ils ne se situent pas dans mon passé autobiographique, mais devant moi, dans mon futur autobiographique. Ils m’attirent autant que d’autres, mais pas davantage. » Peut-on attribuer cela à ton travail chorégraphique ?
Madalena Victorino : Je suis consciente qu’en réalisant une oeuvre, elle m’échappe, me glisse des mains. Au début, je sais exactement ce que je vais faire. C’est ce savoir du commencement qui me donne la confiance nécessaire pour communiquer mon enthousiasme à construire quelque chose. Ensuite, les choses s’éloignent de cette clarté initiale.
A. P. R. : Pourquoi ?
M. V. : Au moment de commencer à expérimenter ces données de départ, d’autres données apparaissent. C’est l’apport des gens qui travaillent avec moi, leurs idées, ce qu’ils ressentent et mes réflexions à ce propos.
A. P. R. : Dans quel sens les choses s’éloignent-elles ?
M. V. : C’est difficile à dire. Le plus souvent, je garde un discours cohérent jusqu’au bout, mais je saisque dans son essence, le spectacle dépasse les données initiales. Comme si mon discours ne constituait qu’un texte de base, pour créer des situations dont je m’éloigne ensuite. J’ai l’impression de ne jamais pouvoir définir cette situation.
A. P. R. : N’est-ce pas le cas pour chaque auteur ? Ce qui me paraît plus intéressant, c’est l’insistance avec laquelle tu proclames que tes spectacles sont le fruit de la biographie de tous ceux qui composent l’Atelier Chorégraphique Madalena Victorino pour non professionnels.
M. V.: C’est plus que cela…
A. P. R.: Le souvenir intervient lui aussi, mais tu refuses d’intégrer ta propre histoire. C’est en cela que je perçois ton désir de fuite. Comment cela fonctionne-t-il
M. V.: Au fur et à mesure que s’élabore l’oeuvre, des toiles se tissent qui enrichissent le matériau | biographique. Ensuite viennent les souvenirs d’espaces et mon propre désir. Mon talent — si j’en ai un — consiste alors non pas à diriger cette oeuvre mais à proposer une certaine qualité dans son ébauche. Je crois que, dès le départ, l’oeuvre est imprégnée de ce potentiel de fuite. Avant, j’avais l’impression de tout dominer ; aujourd’hui, ces choses m’échappent totalement.
A. P. R.: Pourquoi ?
M. V.: Je ne sais pas, mais je peux définir cette espèce de voyage compliqué qu’est chaque oeuvre. Je parviens à en dessiner l’entrée, à indiquer son chemin, mais ensuite tout se dirige vers un labyrinthe… Je dis « voilà le titre de notre spectacle, voilà l’espace, l’espace d’une histoire donnée, voilà les points de repère ; que pouvons-nous en tirer ?». Ensuite, les choses suivent leur cours.
A. P. R.: Revenons aux débuts de l’Atelier. On peut diviser ta carrière en trois phases. La première se situe de 1980 (à ton retour du Laban Center de Londres) à 1986 et correspond à une phase discrète de recueillement, de travail sur les matières issues du Laban. Une deuxième phase débute en 1986, avec ta première représentation publique, QUEDA NUM LUGAR IMAGINADO à la Ferme Maria Gil, suivie du spectacle au Musée de l’Eau et de la Torréfaction. Et, enfin, une troisième phase qui s’ouvre sur cette nouvelle création, LA TROISIÈME CHAMBRE. Tu es d’accord avec cette subdivision ?
M. V.: Oui.
A. P. R.: Penses-tu également qu’à partir du Musée de l’Eau, tu as poursuivi deux oeuvres parallèles ? Une première avec l’Atelier et ses limites d’espace, de temps dévolu aux répétition, de corps, et une autre, plus personnelle, avec d’autres danseuses (même si certaines sont issues de l’Atelier).
M. V.: Pourquoi cela s’est-il passé ainsi ? Passer d’une phase de recueillement à une autre d’exposition publique ? Je crois que la première correspond à un temps de recherche, le temps de comprendre qui j’étais, la place occupée par quelqu’un ayant une formation en pédagogie de la danse et fasciné par la chorégraphie. Il m’a fallu six ans pour trouver la solution. LA CHUTE DANS UN LIEU COMMUN IMAGINÉ est mon premier acte audacieux tentant de concilier ces deux idées en matière chorégraphique.
A. P. R.: Ensuite, tu as commencé à avoir des idées en ce qui concerne l’encadrement du spectacle où l’improvisation et l’imprévu gardent une place. Comment cela est-il devenu nécessaire ?
M. V.: C’est plutôt apparu comme inévitablement naturel. Je crois qu’après avoir réalisé que je pouvais rendre la danse communicationnelle, partagée par une communauté, ces nécessités se sont imposées naturellement.
A. P. R.: Après LA TORRÉFACTION, on constate un tournant, caractérisé par une certaine rupture avec l’Atelier.
M. V.: Il n’y a pas eu rupture. Je continue à y travailler mais j’ai éprouvé le besoin de faire d’autres choses.
A. P. R.: Pourquoi as-tu décidé de travailler à ce nouveau spectacle en dehors de l’Atelier ?
M. V.: Depuis sa création il y a onze ans, l’Atelier est un espace doté d’une atmosphère de bien-être et de joie, c’est un espace sans traumatismes. Or, pour LA TROISIÈME CHAMBRE, la construction n’était pas communautaire. Il s’agit d’un thème qui me concerne, d’un thème privé.
A. P. R.: Existe-t-il des sujets, des thèmes interdits à l’Atelier ?
M. V. : Je le crois, oui. Avec LA TROISIÈME CHAMBRE, j’ai voulu travailler sur moi, sur mes paniques, mes obsessions, mes idées, des images que je ne pouvais transposer dans l’Atelier. Mais nous sommes toujours très liés. Ils feront partie du prochain spectacle. Plus que jamais, je suis attachée à l’idée de danse pour une communauté. Comme l’Atelier représente pour moi un espace libre de traumatismes, il y a des thèmes que je ne peux y traiter…
A. P. R. : Donc, la danse produite à l’Atelier est liée à la félicité, c’est une sorte d’élégie, alors que LA TROISIÈME CHAMBRE parle du malheur, du désamour…



