L’art comme exorcisme ?
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L’art comme exorcisme ?

— Entretien —

Le 11 Sep 1991
Article publié pour le numéro
D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives ThéâtralesD'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
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ANTONIO PINTO RIBEIRO : Com­ment s’in­ti­t­ule le spec­ta­cle auquel tu tra­vailles ?

Vera Man­tero : LES QUATRE PETITES FÉES DE L’APOCALYPSE. 

A. P. R.: Comme celui que tu as fait pour les derniers stu­dios choré­graphiques du Bal­let Gul­benkian ? 

V. M.: Oui, mais les deux spec­ta­cles auront peu en com­mun. À com­mencer par les danseuses, dif­férentes des précé­dentes et sélec­tion­nées après des audi­tions. 

A. P. R.: C’est la pre­mière fois que tu recrutes tes danseuses de cette manière. On sait que ces audi­tions furent longues, étalées sur plusieurs jours. Il paraît que tu t’entretenais longtemps avec les can­di­dates…

V. M.: Seule­ment à la fin, avant la dernière sélec­tion. Avant cet ultime choix, les audi­tions étaient axées sur des exer­ci­ces. 

A. P. R.: Que recher­chais-tu dans ces con­ver­sa­tions ? 

V. M.: L’in­térêt des can­di­dates. 

A. P. R.: En quoi con­sis­taient les exer­ci­ces ? 

V. M.: Je voulais con­naître le poten­tiel d’im­i­ta­tion de mes mou­ve­ments par ces danseuses. Ensuite, j’es­sayais de décou­vrir leurs capac­ités à créer elles-mêmes, même si ce n’était pas de la danse-danse. Je leur demandais de faire quelque chose qui leur soit pro­pre. 

A. P. R.: Et main­tenant, com­ment tra­vaillez-vous ? Tu as une méth­ode ?

V. M.: Plusieurs. Les répéti­tions peu­vent par­fois sem­bler chaotiques…Je répète divers­es méth­odes. Nous con­tin­uons à beau­coup par­ler. 

A. P. R.: De quoi ? 

V. M. : De leur vie, de ce qui leur est impor­tant, de la manière dont elles voient les choses, des images qu’elles ont en elles… 

A. P. R.: Que fais-tu de toute cette matière ? 

V. M.: Je l’u­tilise dans la com­po­si­tion des mou­ve­ments. 

A. P. R.: Tu tra­vailles à par­tir de ces images ?

V. M.: Oui, sur les images qu’Amalia ramène de la mer, de son rap­port avec les pêcheurs, sur la folle rela­tion entre Mar­ta et son rouge à lèvres… Elle ne peut vivre sans son rouge à lèvres. Ensuite, je tra­vaille sur les dia­logues choré­graphiques, j’es­saye des dia­logues

A. P. R.: D’où vient cette méthodolo­gie ?

V. M.: Mon récent séjour à New York m’a beau­coup apporté. Aujourd’hui, il me paraît clair que les méth­odes à employ­er dépen­dent de leur final­ité. Mais il y a un principe… 

A. P. R.: Ethique, je sup­pose. 

V. M.: Oui. Lors des répéti­tions, l’idée que l’on doit être bien dans la danse est tou­jours présente.
Dans l’acte de créa­tion, il faut se faire du bien à soi-même. Même la méth­ode de relax­ation que j’u­tilise est une résul­tante de ce principe d’ac­tion choré­graphique. Mais je répète que ce que je fais en ce moment, c’est expéri­menter, expéri­menter, expéri­menter…

A. P. R.: Ton principe d’action fondé sur une con­cep­tion du bien-être pen­dant le tra­vail, tes fuites à la cam­pagne, ton mépris pour la vie urbaine, tes préoc­cu­pa­tions en ce qui con­cerne la san­té, le corps des danseurs te rap­prochent d’une esthé­tique écologique…

V. M.: Ce sont effec­tive­ment des choses aux­quelles je suis attachée. Je ne sais pas si elles transparais­sent dans mon tra­vail, mais elles m’im­por­tent. Ce n’est d’ailleurs pas sim­ple­ment une préoc­cu­pa­tion per­son­nelle ou à l’é­gard de mes danseuses. En fait, cer­tains com­porte­ments me gênent beau­coup. Je ne peux sup­port­er cette course quo­ti­di­enne des gens de la mai­son au tra­vail, du tra­vail à la mai­son, du tra­vail au spec­ta­cle, du spec­ta­cle au train…

A. P. R.: Tu pro­pos­es une rela­tion plus rit­uelle avec le spec­ta­cle ? 

V. M.: Je ne sug­gère rien, sinon que l’enseignement et l’é­d­u­ca­tion appren­nent une autre rela­tion à l’art. Une rela­tion plus proche, avec une plus grande lib­erté créa­trice. L’art doit avoir une fonc­tion plus libéra­trice. 

A. P. R.: L’art comme exor­cisme ? 

V. M.: En un cer­tain sens…Mais aus­si comme décou­verte. Du créa­teur et du pub­lic. 

A. P. R.: Pens­es-tu que la danse per­me­tte un autre type de con­nais­sance, en marge de la con­nais­sance rationnelle ? Une voie mar­ginale, comme la sex­u­al­ité par exem­ple ? 

V. M.: Oui… Et l’exorcisme, c’est l’ex­er­ci­ce par lequel on se libère de la répres­sion quo­ti­di­enne. 

A. P. R.: Tu insistes sur l’op­tion écologique ? 

V. M.: Nous vivons de manière très pau­vre, pau­vris­sime. Nous ne prof­i­tons vrai­ment pas de la vie. J’ai l’im­pres­sion que, n’en ayant qu’une, nous la gaspillons. 

A. P. R.: Quels sont tes rap­ports avec les autres arts ? Avec la musique ? 

V. M.: Dans ce spec­ta­cle, il n’y aura pas de musique. Seule­ment le son pro­duit par les danseuses. J’ai envie d’es­say­er la parole comme autre élé­ment… 

A. P. R.: Tu ne crains pas l’ef­fi­cac­ité du verbe ? Que son poids obscur­cisse le mou­ve­ment ? 

V. M. : Je ne sais pas, j’es­saye. 

A. P. R.: La musique ? 

V. M.: Elle fonc­tionne pour moi comme une Muse qui m’ou­vre à des struc­tures que j’aimerais inté­gr­er à la danse. Il s’a­gi­rait de l’amener à une autre dimen­sion. Il en va de même avec la pein­ture : j’aimerais l’‘amener à la danse tout en lui con­ser­vant les mêmes per­spec­tives, les mêmes tons, les mêmes vol­umes… 

A. P. R.: Quelle est ta danse ? 

V. M.: Je ne peux encore le dire. 

A. P. R.: Et à pro­pos de la danse des autres ? 

V. M.: L’an­née dernière, à New York, je regar­dais des vidéos de Pina Bausch en con­tinu. Je ne m’’arrêtais que pour regarder Trisha Brown. Je ne m’en fatiguais pas. 

A. P. R.: Qu’’aimes-tu chez elles ? 

V. M.: Chez Trisha, la per­fec­tion totale du mou­ve­ment. 

A. P. R.: Et chez Pina ? 

V. M.: Je pense être fascinée par ses acteurs, par les appels qu’ils sus­ci­tent, cette atmo­sphère si forte qu’ils créent. Ils expri­ment des choses sans que nous nous aperce­vions qu’elles sont uni­verselles, d’une manière si peu tra­di­tion­nelle. On se sent comme assail­li ! 

A. P. R.: Tes choré­gra­phies, y com­pris les plus abouties formelle­ment, se présen­tent tou­jours comme l’ébauche d’une ques­tion, d’un prob­lème… 

V. M.: Sans doute, oui. Je me remets con­tin­uelle­ment en ques­tion. Par­fois, j’aimerais que les choses soient plus flu­ides mais, pour cela, il faut toute une vie. Je ne suis pas vrai­ment académique. Tou­jours à essay­er quelque chose sans jamais y arriv­er, à cause de mon scep­ti­cisme. Sans par­ler du marché de la danse, des pres­sions et des rythmes imposés par les pro­duc­teurs. 

A. P. R.: Tu veux par­ler de ton rap­port au temps… 

V. M.: J’ai peur de per­dre ma maîtrise du temps, ma lenteur. Je fonc­tionne beau­coup comme un écrivain, d’après l’image que l’on a de l’écrivain, de sa lenteur. En fait, ce que j’aimerais le plus, c’est avoir du temps, beau­coup de temps devant moi. 

Entre­tien réal­isé par Anto­nio Pin­to Ribeiro 

Vera Man­tero

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