Une chorégraphe d’atmosphère

Une chorégraphe d’atmosphère

Le 14 Sep 1991

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D'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives ThéâtralesD'autres imaginaires-Couverture du Numéro 39 d'Alternatives Théâtrales
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ON dit d’elle qu’elle est une choré­graphe d’at­mo­sphère et, en treize ans de car­rière, ce corps n’a cessé de capter toutes les res­pi­ra­tions pour y insuf­fler son énergie.
TRISTAN ET ISOLDE est Le plus récent pro­jet d’Ol­ga Ror­iz. Il s’agit d’une trilo­gie inspirée de l’opéra de Wag­n­er et dont les deux pre­miers volets furent présen­tés au Bal­let Gul­benkian en 89 et 91. La choré­graphe s’at­tache actuelle­ment à mon­ter le troisième acte, fusion et syn­thèse des élé­ments con­tenus dans ISOLDE (bal­let de femmes) et dans LES CHEVALIERS DE LA NUIT (jeu d’hommes). Cette troisième par­tie sera présen­tée en octo­bre à Lis­bonne, pour l’in­au­gu­ra­tion de la sai­son du Gul­benkian, et l’ensemble de la trilo­gie devrait fig­ur­er au pro­gramme de la tournée du Bal­let Gul­benkian à Brux­elles, dans le cadre d’‘Europalia.
La mécon­nais­sance de l’oeu­vre d’Ol­ga Ror­iz à l’é­tranger est explic­a­ble mais tout autant regret­table, à la fois pour la choré­graphe elle-même et pour la cul­ture de son pays.
Le goût pour l’exotisme et la dif­férence sont une tarte à la crème de notre époque. L’incitation de Mai 68 pour l’anti-conformisme a pris une telle ampleur — qui l’au­rait dit il y a vingt ans ? — qu’au­jour­d’hui il est devenu impos­si­ble de n’être ni dif­férent, ni mar­gin­al, ni en dehors du sys­tème. L’en­nui se pose alors en com­posant prin­ci­pal de ce sirop auquel, pour lui don­ner un peu de goût, les pro­gram­ma­teurs ajoutent de cet exo­tisme si sou­vent con­fon­du avec le génie (qui ne fleu­rit qu’à l’é­tranger : « l’herbe est tou­jours plus verte ailleurs » ). Sans exo­tisme, pas de génie : admirable raison­nement où tombent les plus exigeants des philosophes de la dif­férence. L’œu­vre d’Ol­ga Ror­iz n’est pas plus exo­tique que celle d’autres créa­teurs con­tem­po­rains, qu’il s’agisse de Béjart, de Forsythe ou de Sapor­ta. Leur exo­tisme à eux, c’est la recherche de l’o­rig­i­nal­ité ; leur génie con­siste à (par­fois) partager leur univers. Chez Olga Ror­iz, ce souci d’o­rig­i­nal­ité se dou­ble d’une recherche d’authenticité indi­vidu­elle, ce qui n’est pas à pro­pre­ment par­ler nou­veau mais qui doit être souligné si l’on veut com­pren­dre le par­cours de la choré­graphe de TROIS CHANSONS DE NINA HAGEN.
Olga Ror­iz pos­sède un tem­péra­ment nerveux, piqué au vif, proche de celui des chamans ; elle devine son devenir plus qu’elle ne le vit. Chez cette intu­itive s’est toute­fois dévelop­pé le goût de la rhé­torique et, de ce con­flit naît un pen­chant pour le mélo­drame, fréquem­ment com­bat­tu (comme dans SITUATIONS GOLDBERG) mais jamais sur­mon­té. Reste à savoir si dans son for intérieur, la jeune femme qui a débuté enfant en jouant pour d’autres enfants désire per­dre l’enchantement de ce monde mer­veilleux de la pro­jec­tion de soi sur les autres. Un chemin qui mène au baroque…L’autre voie est celle de la représen­ta­tion sur le devant de la scène, de l’ex­po­si­tion d’une image miroir. En se dirigeant vers le théâtre clas­sique et le spec­ta­cle figé, Ror­iz a par­fois exploré cette voie et on peut citer les exem­ples de IDMEN B sur une musique de Xenakis ou de JARDIN D’HIVER présen­té au Car­refour de Rennes.
Mais l’étrangeté du sujet finit tou­jours par rejail­lir sur la choré­gra­phie. Olga cède sou­vent à la pos­ses­sion, un de ses rap­ports fon­da­men­taux à l’oeuvre, tout comme à l’avidité, cette pul­sion irré­press­ible. Ce sont des con­ces­sion du coeur, faites surtout à son mari, le scéno­graphe Nuno Car­in­has. Ses proches sont ahuris par sa vorac­ité pour les expéri­ences, les mis­es en scène, les gen­res, le show, ce qui l’amène à faire des volte-faces, des escapades esthé­tiques. Le temps, qui avec elle passe vite, se charge d’effacer ces change­ments de direc­tion. Ses déboires, dont on croit a pri­ori qu’ils seront lourds de con­séquences, se muent en acci­dents de par­cours oubliés avant même la fin de la sai­son. Peu de gens se sou­vi­en­nent encore des pro­pos glacés à pro­pos du Bal­let Gul­benkian dans un entre­tien (Didário de Lis­boa, 18/7/89) où elle annonçait son départ de l’in­sti­tu­tion dès la fin de la sai­son. Après une série cocasse de mis­es au point peu glo­ri­fi­antes pour Olga Ror­iz, celle-ci res­ta au Gul­benkian et, de plus, héri­ta de l’essen­tiel des créa­tions de la sai­son 89/90.
ISOLDE ouvre la prochaine sai­son, après une ten­ta­tive plutôt ratée de mise hors con­texte de la pas­sion dans GIULIETA GUICCINARDI (l’amour mal­heureux de Beethoven). Le regard esthé­tique austère porté sur le jeu des émo­tions con­dui­sait à un lan­gage gestuel anti-spec­ta­cle que les danseurs, for­més à la mod­ern dance, ne com­pre­naient pas. La per­spec­tive post-mod­erne, avec l’in­clu­sion d’élé­ments hétéro­clites — de Louis Fal­co à Pina Baush — que le décor de Nuno Car­in­has aurait dû ratio­nalis­er, s’ar­rê­tait à un regard extérieur sans trou­ver les chemins de la mémoire aux­quels cette per­spec­tive aurait dû con­duire.
Avec ISOLDE, la pas­sion wag­néri­enne est accep­tée sans détours. Olga Ror­iz l’avoue en dis­ant : « La musique de Wag­n­er est un oura­gan (…). J’ai sen­ti un déclic en moi. D’habi­tude, j’adopte un dis­cours choré­graphique par­al­lèle à celui de la musique ; cette fois, je laisse Le corpspass­er à tra­vers la musique. J’ai opté pour une choré­gra­phie intu­itive. »

JARDIN D'HIVER, d’Olga Roriz. Photo A. Dugas
JARDIN D’HIVER, d’Olga Ror­iz. Pho­to A. Dugas

Chez Ror­iz, l’in­tu­ition mène au baroque. Juste avant cela, Olga s’é­tait plongée dans l’u­nivers intéri­or­isé d’un solo, 1988. Une heure de spec­ta­cle qui résume les sou­venirs d’une année entière et plonge dans la mémoire de toute une vie. Dans 1988 s’af­firme aus­si un lan­gage cor­porel libéré du clas­sique hérité de l’enfance, de la mod­ern dance pra­tiquée au Gul­benkian et de l’in­flu­ence d’autres maîtres.
Le solo suiv­ant, JARDIN D’HIVER, moins réus­si, a souf­fert de la quête de pureté rationnelle de cette intu­itive. Même quête dans SITUATIONS GOLDBERG, qui aurait pu s’intituler SITUATION-LIMITE et où la ratio­nal­ité de Bach n’ar­rive pas à s’im­pos­er au dis­cours de la mémoire d’un corps.
Avant d’en ter­min­er avec les solos, revenons un instant sur les impul­sions wag­néri­ennes. ISOLDE et LES CHEVALIERS DE LA NUIT exal­taient le baroque dans son apothéose mélo­dra­ma­tique. À ceux qui y ver­raient une fil­i­a­tion directe avec le OTTONE, OTTONE d’Anne Tere­sa de Kers­maek­er — et même si Olga Ror­iz ne se cache pas de l’in­flu­ence de cette dernière -, rap­pelons l’ex­is­tence du CALLAS de Rein­hild Hoff­mann. À l’en­ten­dre, Ror­iz est redev­able à des gens comme Lar Lubovitch, Vas­co Wellenkamp, Louis Fal­co, Chris Bruce et Yiri Kylian. C’est peut-être vrai lorsqu’on envis­age la con­cep­tion d’un bal­let comme un spec­ta­cle glob­al, où la choré­gra­phie est indis­so­cia­ble de la mise en scène, des décors, des cos­tumes, des lumières et de l’environnement sonore. Toute­fois, même dans cette optique, ses influ­ences majeures se trou­vent plutôt du côté des expéri­men­ta­tions graphiques de Nuno Car­in­has et élec­tro-acous­tiques d’Anténio Emil­iano, avec qui elle a signé ESPACE VIDE (1986) et surtout TREIZE GESTES D’UN CORPS (1987).
La lib­erté de lan­gage, l’as­somp­tion totale du corps d’Ol­ga ne se con­cré­tisent pour­tant qu’en décem­bre 88, quand elle présente 1988 dans un cycle où elle côtoie Dana Reitz et Elsa Wol­li­at­son. C’est une écri­t­ure glob­ale où la mémoire, les sens, les sons, l’espace et le mou­ve­ment com­posent un ensem­ble organique, dénué de hiérar­chie.

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Écrit par António Melo
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