Histoire et enjeux du théâtre portugais depuis 1974
LA vigilance castratrice des différents pouvoirs politiques, économiques et religieux a porté un préjudice irréparable à la pleine affirmation du théâtre portugais dans la société à laquelle il appartient, et la situation durant la longue période salazariste en est l’exemple le plus récent ; on déplore l’inexistence d’une politique théâtrale sérieuse qui proposerait des solutions acceptables pour la communauté théâtrale ; le soutien financier au théâtre est insuffisant, particulièrement dans le cas de la décentralisation ; les professionnels du théâtre connaissent des difficultés quotidiennes en ce qui concerne les installations et les équipements, la formation, la production, la gestion, la promotion, etc ; l’économie et la culture portugaises souffrent d’une situation périphérique et d’accidents de parcours ; malgré tout cela, il a été possible de poursuivre une pratique constante et souvent marquée par une créativité qu’il importe de reconnaître, et dont nous tenterons de présenter ici Les voies les plus intéressantes de ces dernières années.
Le 25 avril 1974 a permis la prolifération des pratiques théâtrales ainsi que la reprise de langages dramaturgiques et scéniques que la censure avait interdits en tout ou en partie.
Mais, au théâtre, la révolution avait commencé dans la décennie précédente, lorsque quelques groupes universitaires dirigés pat de jeunes metteurs en scène de talent, étrangers et nationaux, avaient démontré les possibilités d’intervention et même de subversion du théâtre, tant du point de vue politique qu’esthétique.
Ces groupes sont à l’origine de ce qu’on appellera os grupos independentes, les groupes indépendants, appellation issue des expériences du théâtre espagnol et ibéro-américain. Ils vont constituer le secteur de production le plus important et proposer une alternative au théâtre existant (le Théâtre National et le théâtre commercial) dont le caractère passif et routinier était devenu inacceptable.
Après le 25 Avril, l’apparition de nouveaux groupes ainsi que l’essor de ceux qui existaient déjà (mieux mais encore insuffisamment soutenus financièrement), l’avènement de nouvelles valeurs dans le champ du teatro de revista (le théâtre de revue, seul aspect du théâtre commercial doté d’une certaine originalité et capable d’intéresser un public vaste et diversifié), résurgence de ce qui avait débuté quelques années plus tôt, l’ouverture au répertoire étranger et l’enrichissement de la dramaturgie nationale, l’élargissement de l’activité professionnelle aux centres éloignés des principaux milieux urbains, ce qui permit pour la première fois la couverture encore partielle et insuffisante du territoire national, la multiplication des groupes amateurs très importants eux aussi sur l’échiquier traditionnel de notre création théâtrale — tous ces facteurs aident à définir les pistes suivies par le théâtre portugais actuel, et ce qui durant cette période tenait plus du domaine du virtuel que du réel.
Les fonctions du théâtre indépendant (Teatro independente)
Si nous voulions établir un tableau (qui ne pourrait être qu’aléatoire) des réalisations proposées par les groupes indépendants, peut-être serions-nous surpris par les choix et la cohérence du répertoire ainsi que par la relation entre ce répertoire et la dramaturgie, la mise en scène (avec ses principales composantes : la scénographie, les costumes, l’éclairage) et le travail des acteurs. Il faut d’ailleurs remarquer l’apparition récente de jeunes acteurs talentueux et compétents, qui est à relier au renouvellement des pratiques pédagogiques introduites dans la seule école officielle du pays : l’École Supérieure de Théâtre et de Cinéma. Ce fait revêt une importance d’autant plus grande que la formation était et reste un des grands problèmes du théâtre au Portugal.

Dans ce tableau imaginaire de la pratique des groupes indépendants, nous pourrions vérifier que des groupes comme le théâtre À Cornucópia1 dirigé par Luis Miguel Cintra et Le théâtre A Comuna2 dirigé par João Mota, ont maintenu tout au long de leur histoire une cohérence à tous les niveaux de création, ce qui explique : leur reconnaissance sur l’échiquier théâtral, bien que chacun obéisse à des styles de production et à des esthétiques qui lui sont propres.
D’autres groupes ont maintenu une grande capacité de réponse à la demande de publics moins . spécifiques. C’est le cas du théâtre expérimental de Cascais très marqué lui aussi par la personnalité de son directeur, Carlos Avilez. On lui doit la création de textes importants du répertoire étranger (des auteurs comme Genet, Brecht, Gombrowicz, Büchner) ainsi qu’un grand intérêt pour la dramaturgie portugaise. Il en va de même pour la Casa da Comedia, caractérisée par la multiplicité de ses projets, dont l’un des derniers a bénéficié d’un surprenant succès commercial : WHAT HAPPENED, MADALENA IGLÉSIAS ?, texte et mise en scène de Filipe La Féria (1989). Filipe La Féria a produit à la Casa da Comedia quelques spectacles qui ont connu un certain retentissement et qui parfois même ont provoqué le scandale avec des oeuvres de Marguerite Duras, Mishima, Marguerite Yourcenar, et d’auteurs portugais tels Augustina Bessa Luis et Mário Cláudio.
Entretemps, d’autres groupes sont nés avec des propositions parfois moins novatrices du point de vue de la dramaturgie ou de l’écriture scénique mais avec des travaux réalisés dans un cadre de production bien structuré. C’est le cas du Teatro Hoje3 (Théâtre Aujourd’hui) dirigé par Carlos Fernando qui, bien qu’il dispose d’un espace peu approprié, présente des cycles de pièces de Joe Otton et Tennessee Williams. C’est le cas du Novo Grupo, dirigé par João Lourenço. Celui-ci dispose d’une salle excellente, un des rares théâtres construits récemment à Lisbonne. Ce groupe présente sous la direction de João Lourenço, assisté par une traductrice et dramaturge qualifiée, Vera San Payo Lemos, un théâtre de qualité. João Lourenço est le metteur en scène qui a monté le plus de textes de Brecht, créant quelques spectacles remarquables. C’est à lui et au Novo Grupo que le Théâtre National D. Maria IT doit l’un de ses seuls grands spectacles des dernières décennies : la co-production de MÈRE COURAGE ET SES ENFANTS, créée en 1986.
Même s’ils sont respectés pour leur travail, d’autres groupes ont une activité moins régulière, affaiblie parfois par des vicissitudes d’ordre économique. Le théâtre A Barraca, dirigé par Maria do Céu Guerra et Helder Costa, groupe qui a accueilli Augusto Boal et son théâtre Coringa, est à l’origine de quelques spectacles qui ont eu un grand succès, par exemple un travail exceptionnel sur Gil Vicente, É MENINO OÙ MENINA ? (1980) et O BAILE (Le bal), une adaptation de Helder Costa de la pièce de Penchenat (1988). Le Teatro Estudio de Lisbonne, dirigé par Luzia Martins et Helena Félix, décédée récemment, tenta dans les années 60 de présenter un théâtre de répertoire avec un intérêt particulier pour le théâtre anglais. Mais des problèmes d’origines diverses, comme la censure, ou d’autres, d’ordre artistique , ont fini par le rendre inopérant.
En dehors de Lisbonne
Si, à partir des années 60, les expériences les plus intéressantes ont été réalisées par les groupes indépendants de Lisbonne, on ne doit pas oublier la contribution des groupes et artistes installés en dehors de la capitale. Ils ont eux aussi participé à l’évolution esthétique du théâtre portugais. C’est le cas, dès 1975, du Centre Culturel d’Évora (C. C. E. jet, plus tard, d’autres groupes comme le Teatro Laboratério de Faro, le Teatro d’Animação de Setúbal, CENA (Braga) et plus récemment le Teatro de Portalegre. Mais c’est surtout au Teatro da Rainha, situé dans une petite ville au nord de Lisbonne (Caldas da Rainha) que l’on devra l’une des expériences les plus créatives et les plus modernes des années 80, expérience qui n’a d’ailleurs pas reçu l’appui mérité. Parmi les auteurs, retenons entre autres Christopher Hein, Heiner Müller, Goldoni, Marivaux, Sean O’Casey.
La crise vécue par le groupe, comme celle vécue à un autre niveau par le C. C.E., sera surmontée grâce à la fusion des deux compagnies qui ont constitué le Centre Dramatique d’Évora. Celui-ci dispose, au siège du Centre Culturel, de la belle salle du Théâtre Garcia de Resende.
Théâtre amateur avant le 25 Avril, le Grupo de Campolide finit par se professionnaliser et s’installer sur la rive sud du Tage, une zone ouvrière mais aussi, à cette époque, le dortoir de la ville. Le groupe changea son nom pour s’appeler Companiha de Teatro de Almada. Depuis quelques années la compagnie dispose d’un théâtre de poche construit par la municipalité, ce qui lui a permis de consolider sa structure, de multiplier ses activités et de diversifier ses projets dont la composante politique s’est atténuée. Son répertoire pour 1991 paraît aller dans ce double sens, avec l’oeuvre originale d’un auteur portugais, LES SUPPLIANTES de Fonseca Lobo, une pièce à partir d’Euripide qui fait le procès de la tyrannie des généraux argentins à travers la lutte des femmes de la Place de Mai, MOZART ET SALIERI de Pouchkine et DES JOURS ENTIERS DANS LES ARBRES de Marguerite Duras. Dans la périphérie de Lisbonne, dans une zone à forte densité de population, quatre municipalités, dont Almada, principalement dirigées par le PC, ont fondé le Centre Dramatique Intermunicipal Almeida Garrett. À cet effet, un espace polyvalent de grande qualité (le Teatro da Malaposta) a été construit et une compagnie réunissant quelques-uns des meilleurs comédiens portugais a été constituée. Des auteurs comme Ostrovski et Shakespeare et des pièces nationales inédites constituent son répertoire, parfois compromis par Le : conformisme de mises en scènes insatisfaisantes.

Après Lisbonne, c’est Porto, centre de la plus importante zone industrielle et commerciale du pays qui réunit le plus grand nombre de groupes professionnels, mais la situation pourrait être compromise en raison d’une politique officielle qui conditionne l’activité de ces groupes.
En crise depuis longtemps, ayant même récemment suspendu son activité, le Teatro Experimental do Porto a été le point de départ, dans les années 50, d’un mouvement de modernisation du théâtre portugais sous l’impulsion d’António Pedro, grand créateur de théâtre, mais aussi artiste multiforme.
Après le 25 avril 1974, d’autres groupes ont surgi parmi lesquels la Seiva Trupe dirigée par António Reis et Júlio Cardoso. La Seiva Trupe est devenue l’unité de production ayant le plus grand impact sur le public, grâce surtout à la diversification de ses projets qui vont du théâtre de revue à l’adaptation musicale de classiques littéraires et au répertoire plus traditionnel.
D’autres groupes sont davantage tournés vers la recherche formelle. On doit à O TEAR, qui dut abandonner pour diverses raisons sa tentative de décentralisation à Viana do Castelo, certaines tentatives expérimentales poussées à l’extrême, chose rare au Portugal, surtout en ce qui concerne le son et le travail des acteurs. Son directeur, le metteur en scène Castro Guedes, est à l’origine des seules tentatives d’un théâtre meyerholdien enregistrées au Portugal et d’une révision des textes de Gil Vicente. Le groupe Cena a fini par s’installer à Braga où il a réalisé, avec l’appui de la municipalité, un travail de qualité complété par un ensemble d’initiatives parallèles de grand intérêt.
Enfin, Os Comediantes, groupe né d’un éclatement du TEAR, s’est également consacré à un travail de recherche dramaturgique et de création plastique. Ces deux groupes ont proposé récemment des spectacles en co-production sur des textes de Molière et de Bernard Marie Koltès mis en scène par Rogério de Carvalho.
Le spectre de la crise




