Ajax- Pollocker : de sciure et de sang
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Ajax- Pollocker : de sciure et de sang

Le 14 Mai 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
40
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« Jamais, de lui-même, Ajax n’a pu s’é­gar­er au point de se ruer sur des trou­peaux.
Ce mal lui vient des dieux. La fille de Zeus s’est acharnée à le per­dre. La vierge au regard qui fige, a envelop­pé Ajax dans une brume de démence, si bien qu’il a souil­lé ses mains du sang de bêtes inno­centes. » 

AJAX, Sopho­cle 

ATHÉNA /AGNES SOURDILLON répand sur le sol un mince filet de pous­sière érubescente, comme la trace d’un sang fraîche­ment ver­sé qui se serait mêlé à la terre fécondée, met­tant Ulysse sur la voie de l’oura­gan sanglant qu’elle a déchaîné et qui tour­bil­lonne encore autour d’Ajax.
La vision d’Ajax /Gilbert Mar­can­togni­ni, en proie à une fièvre meur­trière, naît de cette semence. Ajax, man­i­feste­ment en démence, habite soudain l’espace où hommes et dieux se ren­con­trent — ne se ren­con­trent pas. Son corps d’athlète est mac­ulé du cruor lais­sé par le sac­ri­fice des bêtes mortes. Der­rière lui, sur le mur noir, les sil­hou­ettes imprimées d’un corps d’homme, qui plusieurs fois s’y serait jeté, après s’être baigné dans le sang.
Ajax face à nous, les bras dans la jale pleine de la boue san­guino­lente qui, on le pressent, pour­rait bien­tôt nous éclabouss­er et venir poiss­er la robe couleur d’éclaircie dont est revêtue Athé­na.
Ajax, prêt au drip­ping, au geste chargé de hasard, désor­don­né et vain, mais qui par l’in­ter­ven­tion divine trou­vera sa final­ité dans la créa­tion pic­turale.
Dans la vio­lence du geste d’Ajax — pro­jec­tion frontale — se dévoile une vit­re le séparant d’Athéna, fron­tière ver­ti­cale de l’au delà du crime, où la salis­sure n’a pas prise. L’e­space de la démence ne vien­dra pas con­t­a­min­er l’espace de la déesse inspi­ra­trice des arts.
Châ­ti­ment divin de sa démesure, la tache mar­que le corps d’A­jax, désig­nant sa faute.
Comme le boucli­er d’Athéna, lorsqu’elle y place la tête ter­ri­fi­ante de la Méduse, la vit­re devient miroir de vérité, pétri­fi­ant Ajax en un sim­u­lacre d’étreinte divine, révéla­trice de toute l’hor­reur de son acte.
Dans cette éruc­ta­tion — cail­lots de sang mêlé d’or­ganes — le réel nous assaille par le biais d’une matière trafiquée, objet d’une fine recherche. Stéphane Braun­schweig voulait que la seule représen­ta­tion du sang dans AJAX naisse d’un geste dou­ble : à la fois de destruc­tion et de con­struc­tion. à la Pol­lock.
L’im­pact sur la vit­re est lié à La nature de la matière ; la sci­ure de bois trem­pée dans une pein­ture acrylique rouge con­sti­tu­ait la sub­stance idéale : matière qui per­met une adhérence douce, elle n’abîme pas le planch­er du plateau, et au con­traire de la terre, ne tache pas ; matière qui peu à peu se détache du corps, et au con­traire de la terre, ne brûle pas l’épiderme en séchant. Matière pro­jetée sur la vit­re : fig­u­ra­tion du sang, mais aus­si all-over incar­nat. La vit­re se fait le sup­port d’une pein­ture physique qui engage tout le corps d’Ajax dans un mou­ve­ment créa­teur. L’é­clabous­sure devient la trace d’un événe­ment, comme la ligne de Pol­lock est aus­si une trace, c’est-à-dire l’empreinte que laisse sur la toile un pas­sage, empreinte et suite d’empreintes, indi­ca­tion et suite d’indices1.
Dans AJAX, Athé­na est sacrée reine de la Matière.
La pous­sière écar­late qui guide les pas d’Ulysse, comme une pré­fig­u­ra­tion du crime, et qui a l’ap­parence de la terre, est la sci­ure et le sang mêlés d’Ajax-Pollock, après qu’ils aient été séchés et fil­trés. Pour que le sang ver­sé par cet Ajaxéquar­ris­seur ne coule pas sur la scène, on l’a mêlé de sci­ure, sem­blable à celle qui, répan­due sur le sol car­relé des boucheries, évite glis­sade et bavures. Ajax peut tou­jours s’agiter dans sa boue, la peau brûlante du sang séché d’in­nom­brables vic­times, puisque rien ne tache, puisque tout restera tou­jours pro­pre.
Athé­na veille, qui résorbe l’épanchement sanglant de la démesure. 

  1. cf. l’article de Hans Namuth, « L’ate­lier de Jack­son Pol­lock », Mac­u­la, 1978, réc­it d’une per­for­mance où Pol­lock pro­je­tait la pein­ture sur une vit­re le séparant de l’ob­jec­tif d’une caméra placée der­rière. ↩︎
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Écrit par Fabienne Simon
Chercheur dans le domaine de la représen­ta­tion théâ­trale ; elle a tra­vail­lé plus par­ti­c­ulière­ment sur les ques­tions du cos­tume...Plus d'info
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