« Jamais, de lui-même, Ajax n’a pu s’égarer au point de se ruer sur des troupeaux.
Ce mal lui vient des dieux. La fille de Zeus s’est acharnée à le perdre. La vierge au regard qui fige, a enveloppé Ajax dans une brume de démence, si bien qu’il a souillé ses mains du sang de bêtes innocentes. »
AJAX, Sophocle
ATHÉNA /AGNES SOURDILLON répand sur le sol un mince filet de poussière érubescente, comme la trace d’un sang fraîchement versé qui se serait mêlé à la terre fécondée, mettant Ulysse sur la voie de l’ouragan sanglant qu’elle a déchaîné et qui tourbillonne encore autour d’Ajax.
La vision d’Ajax /Gilbert Marcantognini, en proie à une fièvre meurtrière, naît de cette semence. Ajax, manifestement en démence, habite soudain l’espace où hommes et dieux se rencontrent — ne se rencontrent pas. Son corps d’athlète est maculé du cruor laissé par le sacrifice des bêtes mortes. Derrière lui, sur le mur noir, les silhouettes imprimées d’un corps d’homme, qui plusieurs fois s’y serait jeté, après s’être baigné dans le sang.
Ajax face à nous, les bras dans la jale pleine de la boue sanguinolente qui, on le pressent, pourrait bientôt nous éclabousser et venir poisser la robe couleur d’éclaircie dont est revêtue Athéna.
Ajax, prêt au dripping, au geste chargé de hasard, désordonné et vain, mais qui par l’intervention divine trouvera sa finalité dans la création picturale.
Dans la violence du geste d’Ajax — projection frontale — se dévoile une vitre le séparant d’Athéna, frontière verticale de l’au delà du crime, où la salissure n’a pas prise. L’espace de la démence ne viendra pas contaminer l’espace de la déesse inspiratrice des arts.
Châtiment divin de sa démesure, la tache marque le corps d’Ajax, désignant sa faute.
Comme le bouclier d’Athéna, lorsqu’elle y place la tête terrifiante de la Méduse, la vitre devient miroir de vérité, pétrifiant Ajax en un simulacre d’étreinte divine, révélatrice de toute l’horreur de son acte.
Dans cette éructation — caillots de sang mêlé d’organes — le réel nous assaille par le biais d’une matière trafiquée, objet d’une fine recherche. Stéphane Braunschweig voulait que la seule représentation du sang dans AJAX naisse d’un geste double : à la fois de destruction et de construction. à la Pollock.
L’impact sur la vitre est lié à La nature de la matière ; la sciure de bois trempée dans une peinture acrylique rouge constituait la substance idéale : matière qui permet une adhérence douce, elle n’abîme pas le plancher du plateau, et au contraire de la terre, ne tache pas ; matière qui peu à peu se détache du corps, et au contraire de la terre, ne brûle pas l’épiderme en séchant. Matière projetée sur la vitre : figuration du sang, mais aussi all-over incarnat. La vitre se fait le support d’une peinture physique qui engage tout le corps d’Ajax dans un mouvement créateur. L’éclaboussure devient la trace d’un événement, comme la ligne de Pollock est aussi une trace, c’est-à-dire l’empreinte que laisse sur la toile un passage, empreinte et suite d’empreintes, indication et suite d’indices1.
Dans AJAX, Athéna est sacrée reine de la Matière.
La poussière écarlate qui guide les pas d’Ulysse, comme une préfiguration du crime, et qui a l’apparence de la terre, est la sciure et le sang mêlés d’Ajax-Pollock, après qu’ils aient été séchés et filtrés. Pour que le sang versé par cet Ajaxéquarrisseur ne coule pas sur la scène, on l’a mêlé de sciure, semblable à celle qui, répandue sur le sol carrelé des boucheries, évite glissade et bavures. Ajax peut toujours s’agiter dans sa boue, la peau brûlante du sang séché d’innombrables victimes, puisque rien ne tache, puisque tout restera toujours propre.
Athéna veille, qui résorbe l’épanchement sanglant de la démesure.
- cf. l’article de Hans Namuth, « L’atelier de Jackson Pollock », Macula, 1978, récit d’une performance où Pollock projetait la peinture sur une vitre le séparant de l’objectif d’une caméra placée derrière. ↩︎

