Effets de rupture

Effets de rupture

Les fleurs, les aliments, les animaux au théâtre

Le 19 Mai 1992

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
40
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

« ON con­naît les tableaux de Chiri­co, ces jux­ta­po­si­tions con­trastées de tem­ples antiques, d’in­stru­ments de lab­o­ra­toire et d’ob­jets usuels, d’où émane une si grande force de sug­ges­tion. M. Artaud a adop­té une méth­ode ana­logue dont il a tiré un sai­sis­sant par­ti. Le décor est com­posé de quelques objets vio­lem­ment vrais, dont le rap­proche­ment entre eux ou le rap­proche­ment avec les cos­tumes des acteurs, le texte réc­ité par eux fait jail­lir une poésie incluse en eux et jusqu’alors invis­i­ble (…). Il s’agit pro­pre­ment de la réin­té­gra­tion d’une magie (…), de la remise à jour de rap­ports nou­veaux entre les êtres et les choses »1.
Les pro­pos tenus par Ben­jamin Crémieux au sujet du décor du SONGE de Strind­berg mon­té par Antonin Artaud au Théâtre Alfred Jar­ry en 1928 posent avec justesse et pré­ci­sion les ter­mes de toute prob­lé­ma­tique du vrai au théâtre, a for­tiori de toute prob­lé­ma­tique du vivant. Évo­quer le vivant et le végé­tal au théâtre, fleurs, ali­ments ou ani­maux, traiter des élé­ments d’origine vivante intro­duits tels quels, dans toute leur réal­ité, sur 1 scène d’un théâtre, qu’il s’agisse pêle-mêle d’une rose, d’un poulet ou bien encore d’un cheval, c’est en effet ten­ter d’établir par quelles « jux­ta­po­si­tions con­trastées », l’in­tro­duc­tion d’ob­jets ou d’êtres « vio­lem­ment vrais »au théâtre per­met la « remise à jour de rap­ports nou­veaux ». Con­stru­ire une réflex­ion autour de la « si grande force de sug­ges­tion » pro­duite par l’irruption du vivant dans le monde de la fic­tion théâ­trale, c’est en bref étudi­er les effets de rup­ture.
Il ne sera donc pas ques­tion ici de fleurs en papi­er, ni d’al­i­ments en car­ton-pâte, encore moins d’an­i­maux feints ou peints, sinon pour les com­par­er et établir la vio­lence de leur dif­férence avec les fleurs naturelles, la nour­ri­t­ure fumante et odor­ante, les ani­maux vivants, tous ces représen­tants d’une nature authen­tique qui, par leur rap­proche­ment inat­ten­du avec la fic­tion théâ­trale, font jail­lir une poésie jusqu’alors « invis­i­ble ». 

« Je dis une fleur ». 

De tous les élé­ments naturels ou vivants intro­duits au théâtre dans leur vérité orig­inelle, les fleurs sont peut-être les plus ambiguës et les plus rich­es d’un dou­ble point de vue séman­tique et poé­tique, en même temps que les plus lim­itées dans l’ordre de l’effet de nature, c’est à dire de rup­ture. Elles peu­vent à la fois offrir au pub­lic l’une des plus belles images de la nature au théâtre, être l’un des sym­bol­es qui fonc­tion­nent le mieux, et appa­raître comme un frag­ment de réel pris­on­nier de son image et de ses fig­ures. À tel point que bien sou­vent, le spec­ta­teur doute (comme dans la réal­ité d’ailleurs, devant la vit­rine du fleuriste) plantes arti­fi­cielles ou vraies fleurs ? Jusqu’à ce que le doute se résolve dans le plaisir esthé­tique procuré par la beauté de la fleur, réelle ou fausse. Au théâtre, la fleur n’ex­iste qu’à tra­vers son image. Comme l’écrit Mal­lar­mé, elle est la notion pure : « Je dis une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun con­tour, en tant que quelque chose d’autre que les cal­ices sus, musi­cale­ment se lève, idée même et suave, l’ab­sence de tous bou­quets »2.
Il y aurait ain­si trois images de la fleur au théâtre, trois usages des fleurs en tant que naturelle­ment représen­tées, ces trois images étant d’ailleurs vari­a­tions autour du même. Il y aurait la fleur : une fleur, l’image-fleur, le sin­guli­er. Puis le bou­quet, com­posé mais décom­pos­able : un cer­tain nom­bre de fleurs en un cer­tain ordre assem­blées. Enfin les fleurs, mul­ti­ples, innom­brables, à perte de vue et de per­spec­tive.
Ce dernier exem­ple est sans doute le plus rare, le plus orig­i­nal aus­si mais le plus restreint en ce sens qu’il ne peut s’agir que d’une expéri­ence-lim­ite, dif­fi­cile­ment répétable ou imitable, si ce n’est dans le cadre d’une même démarche, chez un même artiste. On le trou­ve bien sûr chez Pina Bausch, un peu horsthéâtre, du côté de la danse, dans NELKEN (1983), avec la mul­ti­tude des œil­lets épan­dus à même le sol, dans les tons de rouge, rose et blanc. Ici l’effet de rup­ture est plus fort que dans le cas des bou­quets ou des fleurs isolées. Le nom­bre seul des œil­lets impose, imprime le poids de la nature sur la scène. Tout en évo­quant d’autres images : la prairie, le champ de fleurs, debout ou couchées, sur pied ou fauchées. C’est l’ex­cès de nature au théâtre qui fait de ces fleurs une évi­dence si sen­si­ble. Leur jux­ta­po­si­tion avec les corps des danseurs, les pieds des danseurs qui les foulent, met par ailleurs en valeur leur fragilité de fleurs. C’est aus­si une belle image, une image poé­tique tant par les couleurs que par l’al­liance des fleurs, des corps et des mou­ve­ments. Enfin, c’est un sym­bole. La fragilité est celle des fleurs comme des corps. Il se pro­duit un échange de qual­ités entre les fleurs et les corps, métonymique­ment rap­prochés dans l’espace, échange créa­teur de beauté mais aus­si généra­teur d’ambiguïté. Il faut se méfi­er de l’apparente unic­ité du sym­bole flo­ral, qui peut devenir source d’ironie, voire de provo­ca­tion. La fleur ne dit pas for­cé­ment la femme mais s’ap­par­ente égale­ment aux corps trav­es­tis des danseurs. L’im­age mémorable du champ d’œillets chez Pina Bausch est bien une image d’ambivalence.
Jon­chant l’aire de danse ou de jeu (on se sou­vient égale­ment de Bob Wil­son et du champ de tulipes de CIviz WARS), les fleurs attirent par leur beauté et par leur sym­bol­ique, à la fois pri­maire et sophis­tiquée. Au sein d’un bou­quet, elles pos­sè­dent sinon la même force, la même évi­dence née du nom­bre et du désor­dre, du moins la même richesse sym­bol­ique et de pareilles valeurs esthé­tiques. Dans l’ÉLECTRE mise en scène par Antoine Vitez à Chail­lot en 1986, il y avait ain­si une véri­ta­ble rhé­torique des fleurs et des bou­quets. En effet, si les fleurs appa­rais­sent d’abord sous la forme d’un bou­quet apporté par Chrysothémis, peu après le début de la pièce, elles ne quit­tent plus ensuite l’espace scénique mais accom­pa­g­nent de leur présence et de leurs sym­bol­es toute la représen­ta­tion. Les fleurs que porte Chrysothémis con­stituent tout d’abord les « offran­des » envoyées par Clytemnestre pour être déposées sur la tombe de l’époux assas­s­iné, Agamem­non. C’est un gros bou­quet de ros­es blanch­es, qui dès son appari­tion, déclenche une série d’im­ages. Chrysothémis sert con­tre elle les ros­es blanch­es comme un bou­quet de mar­iée (mais elle est habil­lée de noir). Puis elle les pose sur le Lit et les draps blancs. En fait, ce n’est pas son bou­quet de mar­iée à elle, la fille, c’est celui de la mère. Mieux, ce bou­quet, ces fleurs blanch­es, liées ou détachées, fonc­tion­nent comme une métonymie de Clytemnestre, et vont être comme elle à la fois aimées et haïes. Elec­tre à son tour caresse les fleurs, en prend une, la jette par terre, les prend toutes, les jette en l’air : belle image de théâtre et sym­bole des sen­ti­ments vio­lem­ment con­tra­dic­toires qu’elle éprou­ve pour sa mère. Chrysothémis essaye de les ramass­er. Elec­tre les jette à nou­veau. Les fleurs blanch­es jonchent le sol, annonce de la mort de la mère. Elec­tre rem­place alors les fleurs comme offrande par un autre élé­ment naturel : des mèch­es de leurs cheveux. Les fleurs sont ensuite ramassées à la hâte et dans la pénom­bre par une ser­vante, fille du Chœur, tan­dis que l’or­age éclate et qu’Egis­the passe.
Le sec­ond bou­quet appa­raît dans les bras de celle qu’il représente : Clytemnestre, en robe rouge avec ses ros­es blanch­es. Dès lors le bou­quet lac­com­pa­gne, peut-être comme l’é­cho dérisoire de la chan­son qu’il évoque dans la mémoire des spec­ta­teurs, et qu’au­raient pu ou dû lui chanter ses filles, « Tiens ma jolie Maman, voici des ros­es blanch­es, toi qui les aimais tant»… Le bou­quet redou­ble l’image de Clytemnestre. Lors de la dis­pute entre la mère et la fille, Elec­tre la ren­verse sur le lit avec son bou­quet : lorsque Clytemnestre se relève, femme et fleurs sont défaites. Les ros­es blanch­es offrent à la fois une image de mariage et de pureté, de souil­lure et de mort. Tan­dis qu’Electre, croy­ant son frère mort, se lamente sur la ter­rasse, l’une des femmes du Chœur marche de long en large sur la scène en ser­rant le bou­quet con­tre elle, puis Elec­tre par­le de la mort d’Oreste tout en manip­u­lant incon­sciem­ment une fleur. Enfin, les ros­es devi­en­nent sym­bol­es de résur­rec­tion et de joie. Pen­dant toute la durée de la révéla­tion (Oreste est en vie), Pylade porte une fleur à la bouche.
Les fleurs dans ELECTRE représen­tent donc tan­tôt le tri­om­phe de l’héroïne éponyme qui appa­raît, après le dou­ble meurtre d’Egisthe et de Clytemnestre, coif­fée d’une couronne tressée avec les ros­es blanch­es, et la défaite de la mère, le crime con­tre nature, le mat­ri­cide. Les mêmes ros­es gisent sur le sol au milieu du car­nage, à côté des pieds nus de la reine morte : blancheur de la chair et des fleurs le long desquelles coule lente­ment un flux de sang rouge. Les fleurs et le sang, ou l’irruption inquié­tante de la nature au théâtre, sous forme d’oxymore.
L’ex­ploita­tion poé­tique et sym­bol­ique des fleurs et du bou­quet dans la mise en scène d’ELECTRE en 1986 rap­pelle ain­si les nom­breuses images flo­rales qui par­courent l’œuvre d’An­toine Vitez, comme la rose blanche de BÉRÉNICE (1980) ou les mar­guerites du FAUST de 1981, qui fonc­tion­naient aus­si, davan­tage même, grâce à l’onomastique, comme des fig­ures métonymiques de la femme, avec lesquelles l’héroïne (Mar­guerite) se met­tait à jouer : « Je l’aime, un peu, beau­coup, pas­sion­né­ment »..
La mise en scène du MISANTHROPE par Chris­t­ian Col­in à Gen­nevil­liers (1991) présente égale­ment un emploi intéres­sant du bou­quet au théâtre. Si l’image des fleurs est moins présente et moins pro­fonde que dans ELECTRE par exem­ple, l’ironie avec laque­lle elle est amenée et util­isée met sub­tile­ment en avant leur sym­bol­ique amoureuse et sociale. Tan­dis qu’au sec­ond acte, Célimène est apparue au début de la scène des por­traits avec un petit bou­quet offert par l’un de ses soupi­rants, un acte plus tard, Alces­te arrive avec un énorme bou­quet qu’il bran­dit pour le don­ner à Célimène. L’énor­mité du bou­quet illus­tre sa jalousie (le grand et le petit bou­quet) et la naïveté de son amour. Mais de façon tout aus­si sym­bol­ique, Célimène ignore le bou­quet et aban­donne Alces­te aux mains d’Arsinoé. Le bou­quet devient alors l’image de l’embarras du Mis­an­thrope, qui s’assied encom­bré par ces fleurs inutiles. Lorsqu’Arsinoé lui dit :
« Don­nez-moi seule­ment la main jusque chez moi.
Là je vous ferai voir une preuve fidèle
De l’in­fidél­ité du cœur de votre belle », Alces­te laisse tomber son bou­quet devant la porte par où dis­parut Célimène : le bou­quet devient un signe du deuil amoureux. Il réap­pa­raî­tra une troisième fois à l’acte IV, scène 4, dans la scène des bil­lets, quand l’un des petits mar­quis jet­tera en arrivant un bou­quet de fleurs blanch­es et rouges aux pieds de Célimène, en signe de mépris et de colère. Mais, mesquiner­ie oblige, il le récupér­era en par­tant : un bou­quet peut tou­jours servir. Les bou­quets du Mis­an­thrope de Col­in vien­nent ryth­mer les divers moments du dépit amoureux.
On en arrive ain­si à des jeux très dis­tan­ciés avec les fleurs au théâtre, dépas­sant le bou­quet lui-même pour en manip­uler les sym­bol­es et les codes, au risque peut-être de per­dre la nat­u­ral­ité elle-même de la fleur, la présence de la fleur. Sans doute celle-ci ne peut-elle appa­raître qu’à de très rares moments, lors d’ex­péri­ences extrêmes et uniques, comme dans NELKEN ou par exem­ple L’ITINÉRAIRE DE NUIT AU SEIN DES RUINES ÉBLOUIES, représen­té par le Théâtre de l’Acte à Toulouse en 1987. L’une des séquences, des sta­tions de ce par­cours mon­trait en effet la dis­sec­tion d’un tour­nesol géant. À tra­vers cette fleur dev­enue le syn­onyme du corps humain sur­gis­sait brusque­ment et pour un unique moment l’image même de la souf­france, d’une inquié­tante étrangeté en même temps que d’une étrange famil­iar­ité : l’image vio­lem­ment vraie du tour­nesol mar­tyrisé fonc­tion­nait là aus­si comme la fig­ure du corps.

Le théâtre à table  

Moins inquié­tantes, moins poé­tiques aus­si mais plus con­crètes, les images ali­men­taires au théâtre : la présence des ali­ments sur la scène, quand le théâtre se met à table.
Avec la nour­ri­t­ure, on s’éloigne du végé­tal pour se rap­procher du règne ani­mal, présent sous sa forme métonymique, découpé, rôti, mas­tiqué, absorbé. On est tou­jours très proche du corps de l’ac­teur, davan­tage même puisque c’est le comé­di­en qui mange les ali­ments sur la scène, le cru ou le cuit. Le corps de l’acteur est ren­du à lui-même, est mon­tré comme corps à tra­vers l’acte de manger, fonc­tion vitale s’il en est. La con­fronta­tion de l’al­i­ment et du corps met l’ac­cent sur le corps en tant que tel, sou­vent même sur ce que Bakhtine nomme le bas cor­porel. La force ou la faib­lesse du per­son­nage lui-même peu­vent ain­si se man­i­fester par les réac­tions d’un corps engloutis­sant et dég­lutis­sant, ain­si Mac­beth allant se récon­forter d’une canette de bière entre chaque assaut d’in­cer­ti­tude ou de remords dans la mise en scène de Matthias Lang­hoff à Chail­lot en 1990.
En même temps, la nour­ri­t­ure porte en elle les élé­ments d’un réal­isme du quo­ti­di­en. La soupière fumante et les quartiers de viande des mis­es en scène d’An­toine sont célèbres comme autant d’avancées du nat­u­ral­isme au théâtre. Les ali­ments pos­sè­dent une valeur de matéri­al­ité, une qual­ité de « nat­u­ral­ité » telles que leur seule présence con­fère un aspect con­cret et quo­ti­di­en aux scènes les plus fan­tas­tiques ou dra­ma­tiques. Lorsque les sor­cières sor­tent leurs usten­siles de cui­sine, leurs planch­es à découper et leurs râpes à légumes afin de mieux pra­ti­quer leur cui­sine infer­nale dans le MACBETH de Lang­hoff, elles pren­nent irré­sistible­ment des allures de ménagères dynamiques et l’image réal­iste tend à l’emporter sur l’at­mo­sphère fan­tas­tique. De même, lorsque le petit Mac­duff qui va se faire assas­sin­er par les vilains Pères Noël con­duits par Mac­beth, mange tran­quille­ment les corn-flakes Kel­log, tout en les arrosant copieuse­ment de lait. D’une cer­taine façon, la nour­ri­t­ure ras­sure tou­jours, même dans les sit­u­a­tions les plus trag­iques. À con­di­tion bien sûr que le fes­tin ne se méta­mor­phose pas en can­ni­bal­isme, comme dans TITUS ANDRONICUS, ou bien encore L’ORDINAIRE de Vinaver.
Au quo­ti­di­en, les ali­ments con­tribuent à rap­procher le monde de la scène de celui des spec­ta­teurs aux­quels ils ren­voient le miroir vivant de leur exis­tence de tous les jours, davan­tage même qu’un miroir ou qu’une image. La nour­ri­t­ure au théâtre, lorsqu’elle est cuite, qu’elle est chaude et qu’elle sent bon, intro­duit une troisième dimen­sion dans l’univers de per­cep­tions sen­sorielles des spec­ta­teurs : la dimen­sion olfac­tive. Chaque spec­ta­teur percevra le spec­ta­cle non seule­ment visuelle­ment et audi­tive­ment, mais aus­si par son odor­at, dans son corps. Le fumet du civet de lapin pré­paré sous nos yeux, en temps réel, par le valet de MADEMOISELLE JULIE, dans la mise en scène de Lang­hoff (1988), décidé­ment ama­teur de nour­ri­t­ure au théâtre, se répand peu à peu dans le Théâtre de l’Athénée tout entier, abolis­sant la sépa­ra­tion entre scène et salle en ren­dant le monde de la fic­tion presque vivant, vivant de la même vie que les spec­ta­teurs présents. D’où l’effroi de ceux-ci à la fin de la pièce, quand on coupe la tête de l’oiseau et que le sang gicle. L’oiseau paraît vrai, comme était vrai tout à l’heure le civet. Il y a con­t­a­m­i­na­tion du réel.
Le théâtre du quo­ti­di­en se con­stru­it à tra­vers les images et Les sen­sa­tions provo­quées par les ali­ments réels auprès d’un pub­lic qui se sent faire par­tie de la scène et du jeu, devenus étrange­ment vrais. Dans le petit espace du Théâtre Ouvert, l’odeur de café et de nour­ri­t­ure accom­pa­g­nant la représen­ta­tion des VOISINS de Vinaver (1986) peut être partagée par les spec­ta­teurs devenus en quelque sorte eux aus­si les « voisins » des per­son­nages. Entre la scène et le pub­lic, la présence et l’odeur des ali­ments parvi­en­nent ain­si à créer, out­re un effet de réel, une atmo­sphère de con­vivi­al­ité — que l’on pense au temps où l’on mangeait aus­si dans la salle -, dont la lim­ite serait d’ailleurs la frus­tra­tion : la fringale du spec­ta­teur par l’odeur alléché. Cer­tains spec­ta­cles jouent ain­si sur une telle frus­tra­tion, comme dans LE PIÈGE d’Em­manuel Bove, adap­té et mon­té par l’Aquarium en 1990. Le per­son­nage qui est à table sur scène trinque par-dessus la tête des spec­ta­teurs avec l’in­ter­locu­teur invis­i­ble qui est cen­sé dîn­er avec lui et se situer der­rière le pub­lic.
Non con­tent de manger au nez et à la barbe des spec­ta­teurs, on trinque aus­si sur leur dos. L’ef­fet pro­duit par la nour­ri­t­ure peut être à l’inverse d’accentuer la sépa­ra­tion entre la salle et la scène, ou bien d’in­clure le pub­lic dans une sorte d’entre-deux gênant et ren­forcer sa sen­sa­tion de voyeurisme. Après tout, l’acte de se nour­rir ne par­ticipe-t-il pas de l’in­tim­ité du corps ? Y assis­ter, le con­tem­pler et même le sen­tir, le ressen­tir, mais ne pas l’accomplir soi-même, c’est un peu vio­l­er cette intim­ité. De même, lorsqu’on devient le spec­ta­teur de la faim des autres, et que la nour­ri­t­ure manque sur la scène, qu’il n’y a plus de bouil­lie, de bis­cuits ou de rahat­louk­oum, mais seule­ment quelques carottes, ou quelques os de poulet pour lesquels on se damn­erait, comme chez Beck­ett.

LE MARCHAND DE VENISE, mise en scène de Peter Zadek, 1990. Photo Enguerand.
LE MARCHAND DE VENISE, mise en scène de Peter Zadek, 1990. Pho­to Enguerand.


De toutes les façons, il existe un pou­voir, une vio­lente évi­dence de la nature brute incar­née par les ali­ments sur la scène. Depuis un siè­cle env­i­ron qu’ils sont apparus au théâtre, leur présence étonne tou­jours. Cette irrup­tion du réel naturel sur Le plateau ne passe jamais inaperçue. L’ac­tion de manger sur scène est à chaque fois ressen­tie dans son étrange force de réal­ité, comme lorsque Krapp, le per­son­nage de LA DERNIÈRE BANDE vient manger lente­ment sa banane sous les yeux du pub­lic, bouchée par bouchée. Il y a intru­sion d’un proces­sus de vie au sein d’un univers de l’artificiel, du fic­tif et du faux. Non pas faire sem­blant, mais cuisin­er ou manger réelle­ment instau­re un agir et une tem­po­ral­ité qui ne peu­vent se fon­dre ni se con­fon­dre avec les actions et le temps du théâtre, d’où un effet de sur­prise, voire même de ver­tige, qui se résout sou­vent de façon ludique, par le jeu. Lorsque Krapp extirpe une sec­onde banane de sa poche, l’aliment devient source de gag.
La sur­prise et Le rire seront alors d’au­tant plus grands que l’effet de rup­ture sera impor­tant. Dans la mise en scène du MARCHAND DE VENISE par Peter Zadek (Nan­terre-Amandiers, Fes­ti­val d’Au­tomne 1990), le pub­lic ne s’at­tend en aucun cas à voir appa­raître, au sein de l’u­nivers gris et métallique des milieux financiers de Wall Street dans lequel Zadek a choisi de situer la pièce, de la nour­ri­t­ure, surtout sous la forme d’un poulet rôti. Il s’agit de la scène 2 de l’acte IT et de l’en­trée de Lancelot Gob­bo et de son père. Certes, les spec­ta­teurs ont eu une pre­mière sur­prise en voy­ant arriv­er Gob­bo, vieil aveu­gle men­di­ant et gâteux por­tant au cou une inscrip­tion le désig­nant comme un vétéran du Viet­nam, mais l’ef­fet ne se pro­duit vrai­ment qu’au moment où, en guise de cadeau à offrir au maître de son fils, il sort de son panier un objet envelop­pé dans du papi­er alu­mini­um qui laisse sub­odor­er quelque ali­ment. Lancelot s’en saisit alors et bran­dit un poulet rôti qu’il attrape par la cuisse. Le corps du poulet tombe sur le sol. À par­tir de là se con­stru­it une espèce d’im­pro­vi­sa­tion comique. Le poulet, objet incon­gru, se met à gliss­er et à s’échap­per sans cesse des mains de Lancelot qui ne sait plus qu’en faire, en par­ti­c­uli­er lorsqu’ar­rive son nou­veau maître, Bas­sanio, avec son cos­tume chic et son attaché-case. Tan­dis que le père se bal­ance d’avant en arrière entre les deux, Lancelot et Bas­sanio s’af­fron­tent autour du poulet, celui-ci pas­sant de l’un à l’autre pour atter­rir finale­ment dans l’attaché-case de Bas­sanio. L’ef­fet comique de ce poulet, d’ailleurs né du texte :
« Lancelot : Lui don­ner un cadeau ! Don­nez-lui plutôt une corde pour se pen­dre ! Je meurs de faim à son ser­vice ». (II, 2), se fonde bien sur une manip­u­la­tion comique et une image dou­ble­ment incon­grue : la jux­ta­po­si­tion vio­lem­ment con­trastée d’un objet naturel et mange­able et d’un décor de théâtre représen­tant le monde froid et arti­fi­ciel des busi­ness­men new-yorkais. Le poulet représente en out­re le monde et l’origine sociale de Lancelot, les class­es pop­u­laires dont il est issu et qu’il veut oubli­er. Lorsque l’on escamote le poulet gênant dans l’attaché-case, tout ren­tre dans l’ordre. Décidé­ment, la nature peut se révéler dérangeante au théâtre : le retour du refoulé en quelque sorte. 

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
2
Partager
auteur
Écrit par Catherine Naugrette-Christophe
Doc­teur d’État en études théâ­trales. Auteur de plusieurs textes sur le théâtre et la ville de même que...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
#40
mai 2025

Le théâtre de la nature

20 Mai 1992 — La question de la représentation de la nature s’est posée à Brook, comme à d’autres metteurs en scène, plusieurs fois…

La ques­tion de la représen­ta­tion de la nature s’est posée à Brook, comme à d’autres met­teurs en scène,…

Par Emmanuelle Saunier
Précédent
18 Mai 1992 — LE vrai et le faux sont au cœur de la représentation théâtrale. C'est de leur articulation, leur opposition que le…

LE vrai et le faux sont au cœur de la représen­ta­tion théâ­trale. C’est de leur artic­u­la­tion, leur oppo­si­tion que le théâtre advient, qu’il rem­plit sa fonc­tion cri­tique, qu’il pro­cure de l’é­mo­tion. La présence sur le…

Par Bernard Debroux
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total