Le caillou énigmatique
LE noir épais reste obstinément opaque tandis que côté cour une jeune femme assise dans un fauteuil se tait dans la compagnie d’un homme fort. Couple esseulé qui se détache discrètement dans l’obscurité totale. Soudain, un bruit à peine décelable traverse la scène en diagonale : il fend la nuit et déchire son silence. Léger éclair sonore. C’est un caillou que l’homme debout essaie de rattraper. Il ne réussit pas toujours, mais cela n’a pas d’importance. Mais d’où vient-il ce caillou ? Qui l’a lancé ? Ni l’œil ni l’oreille ne parviennent à identifier la source de son impulsion première. Elle reste secrète. Ainsi débute LA MORT DE DANTON de Büchner dans la mise en scène de Grüber. Avant le déferlement de l’histoire, le trouble de l’énigme première, celle du caillou sans réponse. Serait-il la métaphore de tout être dans le monde même s’il s’appelle Danton ? Sans doute car le spectacle s’achève sur la jeune femme morte dont le corps dans le fauteuil de jadis dessine la courbe d’une peinture de Füssli : LE SOMMEIL. L’homme ne lui tient plus compagnie et nul caillou ne tinte plus dans la nuit qui la recouvre. La nuit ultime qui succède à La nuit initiale, la nuit d’avant l’utopie révolutionnaire. Grüber plus que quiconque possède le génie d’engendrer au théâtre ces images-noyau autour desquelles une mise en scène s’ordonne et une mémoire se constitue. Elles ont la force d’un vers essentiel arraché à l’ensemble du texte. d’une énigme rayonnante.
Ces derniers temps un autre caillou se chargea d’un pouvoir égal, mais, cette fois-ci, parce qu’il resta silencieux. L’homme fort était le même interprète, André Marcon, seul sur le plateau de l’Odéon, en train de dire/lire le texte de Valère Novarina, L’INQUIÉTUDE. Des pierres, disposées ici et Là, suggèrent un ciimat plus qu’elles ne dessinent un paysage ; elles désignent une errance plus qu’elles ne soulèvent une interrogation. Des mots et des pierres. Des mots — pierres. Il faut s’y cogner, se blesser, s’y faire mal tout en riant parfois. À l’instant où l’on cherche ironiquement à définir l’homme, Marc Blézinger, le metteur en scène, demande à l’interprète de jeter un caillou dans la trappe ouverte d’où un écho lointain revient comme d’un de ces puits aux profondeurs démesurées qui renvoie le son avec un troublant retard. Puits mystérieux dont l’eau trop lointaine ne reflète plus l’image et appelle la chute du caillou pour attester ainsi sa présence. Puits noir. Presque fermé sur lui-même. L’interprète y lance un second caillou, et le spectateur attend son écho. Vainement. Nul son ne retourne et la répétition ne s’installe pas : le puits a happé la pierre, la pierre sans écho ! Le caillou de Blézinger est la réponse au caillou de Grüber. Les deux se complètent comme deux parenthèses. L’un trouble la nuit, l’autre s’y engouffre pour ne plus revenir. Le silence souterrain se ferme sur lui. Ainsi il y a le caillou dont on ignore l’origine et l’autre dont on ignore le lieu d’accueil.
Dans ELECTRE, mise en scène par Deborah Warner, en guise d’introduction c’est aussi avec un caillou jeté dans un caniveau que la tragédie commence : l’assimilation avec l’héroïne bafouée reste possible, bien que non entièrement explicite. Au terme de la vengeance, Electre retrouve le caillou du début, le prend dans ses doigts et le regarde en l’interrogeant. Enigme dernière. Trois cailloux… trois assimilations à l’homme sans écho ni origine, à l’homme seul entouré de questions sans réponse. Dans ces trois cailloux ce qui fascine c’est la présence, comme disait Bachelard, du « sujet transporté dans les choses », un sujet anonyme, sujet originaire. Le caillou ne le définit pas mais dit secrètement sa place dans le monde, place infinitésimale.
La pierre météoritique
Pour BÉRÉNICE, mise en scène par Grüber, Gilles Aillaud place à la base de la construction qui évoque le Panthéon romain une immense pierre blanche, bien polie, ovale. Elle est là sans justification ni légitimité dramaturgique évidente. Les personnages la contournent et les mots ne la prennent pas en compte, on la voit sans la voir, on l’oublie et on y revient pour l’interroger ou pour reposer son regard. Elle a la splendeur lisse d’un galet sorti des mers, mais galet géant, démesuré, rond : si la matière est naturelle, les proportions, de même que le polissage la dénaturalisent car la pierre de Grüber-Aillaud tient de la construction mentale, de la proposition philosophique, de la question première. C’est l’œuf initial, l’omphalos. Le même que Brancusi sculpta en traçant par le milieu la ligne légère à peine saisissable d’un profil de femme. Il l’appela LA MUSE, celle qui surgit de l’œuf premier comme la déesse des vagues. La pierre de BÉRÉNICE est une sculpture, elle est aussi sans conteste, l’énigme. De quoi ? De tout. Cette énigme qui gît au cœur des choses, l’énigme sans solution.
Par la pierre, la nature fait irruption au théâtre, et, comme toujours, elle perturbe une convention. Elle provoque une rupture car si le mur du Panthéon sur la scène du Français ne peut être que décor, la pierre, elle, apporte la vérité des matériaux et déstabilise Le règne du faux. Mais, intuition admirable, cette pierre n’a rien de brut, elle porte la trace de l’esprit qui l’a arrondie et l’a rendue parfaite. Ainsi, par sa pureté, elle apparaît comme un équivalent des alexandrins tandis que par sa nature elle intervient comme une dénégation de l’artifice scénographique. Cette pierre, carrefour entre la splendeur maîtrisée de l’alexandrin et la douleur d’une passion, affirme une parenté et impose une étrangeté, une lumière et un mystère.
Sur la suggestion de Gilles Aillaud, semble-til, une pierre géante fut aussi placée sur le sol de la chapelle des Pénitents Blancs pour la reprise de L’INQUIÉTUDE de Novarina à Avignon. Pierre brute cette fois-ci, arrachée à une carrière et reprise telle quelle. La main de l’homme ne l’a pas travaillée, ni domestiquée, elle l’a transportée seulement pour la poser là devant nous. Pierre violente, non maîtrisée, pierre sauvage. Elle s’accorde maintenant non pas avec la poétique racinienne, mais avec la langue toute en ruptures de Novarina. Et comme celle-ci, cette pierre semble être un météorite, projeté de nulle part, fruit d’une dislocation et non pas d’une érosion, d’une force et non pas d’une maîtrise. C’est d’un arrachage qu’il s’agit et non d’un mûrissement.
Il y a aussi une pierre dans LA TEMPÊTE de Brook. Pierre de dimensions réduites cette fois-ci, pierre presque marginale qui se détache à l’angle du jardin zen brookien. Pierre brute, certes, mais par l’emplacement rattachée à la culture car qu’est-ce qu’un jardin sec sinon une vision artificielle de la nature obtenue à l’aide de ses matériaux originaires disposés selon un ordre spirituel ?Ce n’est pas à la suite du travail opéré:sur elle que la pierre témoigne du passage de l’homme, mais par sa mise en place dans une étendue hautement organisée. Par son aspect la pierre de LA TEMPÊTE rappelle la pierre brute de L’INQUIÉTUDE, tandis que par sa position elle évoque l’omphalos de BÉRÉNICE.
La pierre de dimensions importantes se retrouve, ces dernières saisons, dans de nombreux spectacles. Elle préserve toute sa puissance car elle n’est pas encore érigée en « mythologie », dans le sens barthésien du terme, de la scène moderne. Yannis Kokkos l’emploie dans IPHIGÉNIE de Racine, Andreï Serban dans HIPPOLYTE d’Euripide — mais en soulignant qu’il s’agit de pierres fabriquées théâtralement —, Claude Régy et Roberto Plate dans LES MAÎTRES CHANTEURS. La grosse pierre est toujours une présence. Jamais un partenaire.
Les cailloux bougent et leur secret gît dans le mouvement tandis que les grosses pierres restent immobiles, et leur pouvoir vient de la masse présente sur le plateau. Le caillou qui se déplace et la pierre indéplaçable réalisent, chacun à sa manière, le rapport entre motricité et réalité du matériau. La scène joue également avec les deux.
Le rocher scénographique
Si la scène supporte les cailloux et la pierre, pour des raisons techniques elle ne peut être que réfractaire au rocher. Une alternative se présente alors : soit le chercher dans sa vérité à l’extérieur, soit le dresser comme un décor sur le plateau.
Brook, surtout à Avignon, mais en Australie aussi, aime les rochers des carrières, leur présence et leur résonance. Ces rochers accueillent le spectacle, le rapportent à leur origine lointaine, l’inscrivent dans un foyer particulier, celui des commencements. Ils ont une valeur d’ambiance, ils proposent un cadre, mais bien qu’extérieurs à l’œuvre présentée, ils l’élèvent et l’inscrivent dans une durée immémoriale. Ici la distinction acteurs — spectateurs cesse d’opérer car tous sont également impliqués dans un même paysage. Ces rochers que la scène ne peut contenir, agissent sut la perception du spectacle, mais ils n’en font pas partie directement. Ils rehaussent sa portée épique mais restent inexistants sur le plan dramaturgique. Conscient de cet écueil Brook cherche la continuité entre le cadre et le spectacle afin de nouer une liaison et d’assurer une intégration.
Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret avec la collaboration de trois scénographes, Gilles Aillaud, Titina Maselli, Nicky Rieti pour les trois spectacles qui, ensemble composent LE CAS MÜLLER présenté au Cloître des Carmes à Avignon en 1991, ont élevé côté cour un rocher. Un rocher qui malgré l’attention extrême portée au rendu des matériaux ne laisse aucun doute quant à son artifice. Mais le jour reviendra où la tradition des rochers théâtraux, rochers faux qui surgissent d’une mer mentale comme chez Patinir, vont retrouver leur place sur scène car, à côté de la forêt, le rocher et la montagne furent les motifs naturels privilégiés des peintres du décor du XIXè siècle. En Allemagne, la coutume de la toile peinte à été restaurée ces derniers temps et si en Autriche on aime souvent grimper pour des spectacles qui se donnent dans les grottes, Zadek et son scénographe Grützke, Luc Bondy et Erick Wondel peignent glaciers et montagnes. Comme les rochers, la scène ne les admet qu’insupportablement faux, ils se présentent, dirait Jean-Claude Liéber comme la limite du théâtre. Comme la cime ultime.
Le rocher du CAS MÜLLER se trouve au carrefour du vrai et du faux, de l’indiscutable évidence de l’un et de l’autre, entre la carrière et la toile peinte. Si chez Brook les rochers des Taillades ou de la carrière Boulbon n’ont nulle mission dramaturgique, le rocher des Carmes n’a de valeur que dramaturgique. L’un tient de l’encadrement, l’autre de l’accompagnement, l’un précède le spectacle, l’autre n’existe que par le spectacle, la force du premier vient de son indépendance, celle du second de sa dépendance.
Les rochers des carrières et les glaciers des toiles peintes ne se métamorphosent pas : ils apportent la vérité de la nature ou son écho plastique sans suivre le cours du temps. Il y est fixé définitivement et le spectacle se déroule dans son sillage arrêté une fois pour toutes. Le rocher Müller, par contre, en se transformant sert de partenaire aux trois œuvres. Pour MÉDÉE il est creusé et chaque choriste entouré de bandelettes, pareil à une momie égyptienne, a son siège taillé dans le faux granit du décor. Le rocher est habité. Ensuite, pour QUARTETT il sera déserté de même que les personnages abandonnés de leur passion. Un rocher évidé… Et enfin pour HAMLET-MACHINE il sera dénoncé, le camouflage à été retiré et tout faux semblant écarté, il ne reste plus qu’un squelette, squelette de théâtre, un squelette de lattes et de planches. C’est ainsi que le rocher accompagne le chemin müllérien de Prométhée à Hamlet, de la révolte à la bureaucratisation, en passant par l’amour désagrégé. Oui, c’est cela, le rocher raconte l’histoire d’une déception. Il est le récit scénographique d’une perte.
Si l’on revient à la triade proposée initialement — caillou — pierre — rocher — on peut observer l’autorité du singulier. Chaque fois dans tous les exemples cités c’est l’unicité qui l’emporte, jamais le pluriel. Celuici construit toujours une ambiance tandis que l’autre impose une question. Au théâtre n’est énigmatique que la pierre solitaire.
De Prométhée à Beckett
Les années 60 furent les années du feu. Les années des torches qui traversent la nuit, des flammes qui se révoltent, des êtres qui se consument.. Le feu et son incandescence affirment alors un optimisme de la rébellion contre l’obscurité, un incendie des passions contre la neutralité des affects. Il apporte le romantisme auquel la scène bretchtienne de l’époque était réfractaire : si elle voulait éclairer l’histoire par la raison, le feu, lui, appelait à la déraison que seul l’excès satisfait. D’un côté on envisageait l’avenir, de l’autre une consommation du présent. Le feu, parce qu’il brûle et ne dure pas, disait à lui seul la confiance dans l’acte et le corps. Le feu était artaudien.
Dans les années 70, chez Kantor la pierre paraît. La femme de LA CLASSE MORTE accouche de deux cailloux dans un berceau-cercueil, objet mécanique, dont le bruit insupportable remplace les cris du nouveau-né. Il n’y a plus de vie à engendrer et la classe sera morte à jamais. La pierre l’emporte. Ces années là, furent aussi celles du brouillard en France et du sable en Allemagne : années où l’incertitude pointe et où le doute s’installe. Le brouillard efface les corps et le sable n’enregistre pas les traces. Qui arrive et qui vient de passer ? Les deux questions restent en suspens. Où va-t-on, d’où vient-on ? Rien de plus muet… Mais cette inquiétude n’est alors que constat d’un état, diagnostic d’un trouble, et la jouissance provient de sa reconnaissance ; c’est pourquoi Bernard Dort rêvait d’un côté d’un Brecht envahi par la fumée et son fameux cyclo blanc rendu trouble par le brouillard et de l’autre côté d’un Wagner sorti des brumes afin d’accéder à la clarté brechtienne.
Ces dernières années, sans que son usage soit généralisé, on observe le recours à la pierre. Une pierre qui rappelle que le cœur du monde reste secret. Que la question ultime sera à jamais dépourvue de solution. Mais cette pierre-là s’oppose au feu qui appelait à une éthique de l’intensité, de même qu’au brouillard qui permettait au doute de regagner ses droits. La pierre n’apporte pas de réponse, elle suscite seulement des interrogations. Ces interrogations auxquelles l’être doit depuis toujours se confronter. Quelques exemples récents : Alain Ollivier fait se coucher les bonnes de Genet sur un lit de pierres, lit mythologique loin de toute assimilation possible avec un intérieur bourgeois. Bruno Meyssat inscrit son AJAX dans un espace entièrement couvert de pierres, Grüber/Aillaud font déambuler les chœurs d’HYPÉRION de Maderna dans la proximité de deux rochers surgis des mers, indifférents à tout et en même temps excessivement présents.
La pierre sur scène ne serait-elle pas la preuve qui atteste le passage de la perspective prométhéenne des années 60 à la réalité beckettienne du présent : le feu s’est éteint et la minéralisation s’est généralisée. Comme dans LE LIVRE DE JOB, mis en scène par André Engel, où, après la simulation de l’incendie — le feu échoue en effet théâtral — le plateau se recouvre de cailloux et de pierres, paysage de l’abandon. Ici il ne s’agit pas de créer une ambiance mais d’imposer un climat, celui du combat dernier, de la résistance suprême, celui d’après Prométhée qu’Engel avait enflammé il y 15 ans à Nancy pour arriver maintenant à ce Job beckettien dépourvu de tout sauf des pierres.
Le chemin débouche sur la désertification finale, celle d’un Job sans autre perspective qu’une croyance absurde ou une sagesse suprême, celle d’un Prospéro apte à reconnaître dans le sable, les cailloux et les pierres, le reflet du ciel. Le Prométhée des années 60 s’est éteint et il ne reste plus que les sages pétrifiés des années 90.

