L’IRRUPTION de la nature au théâtre survient soit de façon symbolique (toiles peintes, objets détournés de leur sens premier dont on a sans doute trop abusé dans les années 70) soit par la présence des éléments naturels à l’état brut (eau, terre, feu).
Le travail des Ateliers de l’Echange sur L’ANNONCE FAITE À MARIE de Claudel utilise abondamment cette « présence réelle ». On peut se demander si cette présence d’éléments naturels ne va pas de pair avec un recentrement du théâtre sur le travail de l’acteur. Comme si les mises en scène où se déploie le THÉÂTRE D’IMAGES accentuaient la dimension symbolique des éléments scéniques alors que le retour à l’avantplan de l’acteur s’accompagne presque naturellement de la présence sur le plateau des éléments premiers et vitaux qui constituent l’univers.
Frédéric Dussenne et les Ateliers de l’‘Echange ont fait abondamment usage de ces éléments pour la réalisation de L’ANNONCE.
Le choix de Claudel et de L’ANNONCE les y invitait tout particulièrement puisque la pièce est rythmée par le cycle de la terre, de la semence aux moissons.
Dans une dialectique poétique, on s’aperçoit que dans le deuxième acte qui est solaire, l’eau prime par opposition ; dans le troisième acte de la nuit, c’est Le feu.
Au théâtre, bien entendu, la nature ne peut avoir qu’une existence générale, et les matériaux vrais dans le spectacle sont utilisés de façon brute, morceaux d’éléments jouant pour le tout : la terre est là pour l’extérieur, le seau d’eau pour la fontaine etc.
La présence de ces éléments naturels peut libérer l’énergie de l’acteur vers autre chose, et en même temps, elle approfondit le travail du corps et des sens : goût de l’eau, chaleur du feu, lourdeur de la terre. On sait que le panthéisme est à l’intérieur de la dramaturgie de Claudel, dont le catholicisme est continuellement au bord du taoïsme : le geste posé d’un côté du monde a des répercussions de l’autre côté. (Cette belle image nous est confirmée par les météorologistes d’aujourd’hui pour qui le battement d’ailes d’un papillon aux antipodes peut influencer le temps ici). Le spectacle donne à voir cette « impossible spiritualité de la matière ». Rarement une scène n’est écrite sans référence à l’heure du jour, à la température qu’il fait, si on attend la pluie, s’il y a des étoiles, si la marée est haute ou basse.
L’élément naturel ouvre des perspectives que Le sens des mots fermerait. Tout se passe comme si cet élément matériel mettait constamment en péril le sens du discours : c’est vrai surtout pour le verset qui met constamment l’acteur au bord de l’asphyxie. Le sens du discours est rendu incertain, encombrant, pas fini, insaisissable. Car en plus de la signification qu’il dégage, le verset libère des sonorités, des vibrations. On pense à Marguerite Yourcenar : « Ton corps aux trois quarts composé d’eau, plus un peu de minéraux terrestres, petite poignée. Et cette grande flamme en toi dont tu ne connais pas la nature. Et dans tes poumons, pris et repris sans cesse à l’intérieur de la cage thoracique, l’air, ce bel étranger, sans qui tu ne peux pas vivre. »
Merci à Frédéric Dussenne pour l’entretien qu’il m’a accordé et dont la teneur a servi de guide à ce texte. B. D.


