CATHERINE Naugrette-Christophe : Richard Demarcy, dans chacun de vos spectacles, vous intégrez divers éléments de la nature, depuis l’eau qui recouvrait le plateau de DISPARITIONS jusqu’aux feuilles qui jonchent la scène dans LES DEUX BOSSUS ET LA LUNE, cet hiver au Roseau Théâtre. Il y a même dans LES MIMOSAS D’ALGÉRIE, alors que tout se passe apparemment dans un lieu clos, dans une chambre, la présence des fleurs, des mimosas…
Richard Demarcy : Il y a en indication scénique un grand bouquet de mimosas qui correspond à ce printemps d’Algérie. Les fleurs sont là, dans le titre, et effectivement, elles étaient présentes sur le plateau à Lyon, en décembre, dans la mise en scène de Gilles Chevassieux.
C.N.-C.: Donc là, ce sont les fleurs.
R. D.: Les fleurs et l’odeur.
C.N.-C.: Dans d’autres pièces, DISPARITIONS où ALBATROS, il s’agit plus particulièrement de l’eau.
R. D.: Oui, dans VOYAGES D’HIVER aussi. Mathieu Galey me disait avec un sourire, avant de partir — je dis avant de partir, puisqu’il est parti dans un « au-delà », et c’est peut-être notre « eau » qu’il va retrouver dans cet » eau-delà » — qu’il y avait tout le temps de l’eau dans mes spectacles. Non, il n’y en a pas tout le temps, mais il y a une fidélité. Pour moi c’est la matière-reine. Il y en a qui sont « feu » au théâtre. Moi, non, c’est l’eau. C’est vrai que DISPARITIONS a été le grand événement aquatique, à la faveur du texte de Lewis Carroll. LA CHASSE AU SNARK est une épopée maritime, l’eau est présente dans Le texte, comme dans tout l’univers carrollien (c’est un Verseau, il y en d’autres…). La mare de larmes dans ALICE AU PAYS DES MERVEILLES est un événement magique. Pleurer, puis nager dans ses larmes, dans cette flaque qui est restée grande, quand on est devenue petite, à la tête de ces animaux, avec ce bestiaire fantastique…
C.N.-C.: N’y avait-il pas du feu dans les pièces qui ont précédé DISPARITIONS ?
R. D.: Oui, dans les pièces sur la Révolution portugaise. Il y avait du feu, de la paille et une vache dans la bataille pour la réforme agraire. Je suis, je dirais, revenu à l’eau, que j’avais déjà utilisée un peu dans LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE, que je réutilise curieusement aujourd’hui, au Roseau-Théâtre, dans l’arrosage des feuilles mortes à l’entrée des spectateurs. Je l’ai déjà fait et je le reprends car c’est une chose qui me touche. Les vraies feuilles mortes au sol que l’on arrose quelques instants avant le début de la pièce elle-même, c’est déjà l’eau, l’eau qu’on présente avec des effets de pluie. Il y a une manière de manier l’eau au théâtre, comme au cirque, quand on jette de l’eau à un éléphant. C’est un geste important. Celui qui le fait, qu’il soit machiniste ou acteur, doit produire un certain geste : l’eau ne se suffit pas à elle-même.
C.N.-C.: Il y a donc pour vous une histoire des limites de la nature au théâtre…
R. D.: La nature apporte beaucoup au théâtre, mais il est vrai qu’il y a une histoire de ses limites. La nature ne se suffit pas à elle-même au théâtre. Elle n’est pas animée. Elle est fixe, puisqu’elle n’est pas théâtrale, alors que le théâtre, c’est précisément l’art du mouvement. La nature donne un tremplin poétique. La flaque de DISPARITIONS est magique, mais seulement quelques instants. Il faut ensuite lui conférer une âme. Faire bouger la flaque d’eau par exemple pour créer des anamorphoses sur les murs.
C.N.-C.: N’est-ce pas là plus particulièrement le rôle de l’acteur ?
R. D.: L’invention, le développement, la recherche sont du côté de l’acteur. Animer la nature non animée, l’intégrer à l’art du mouvement qu’est le théâtre et créer finalement du mouvement, faire que la nature intervienne, comme dans les grands contes, et qu’elle ait un rôle magique, voilà le travail de l’acteur. Grâce à lui, la nature intervient dans la représentation presqu’à l’égal d’un personnage. L’eau fait glisser Ernest du toit, dans ALBATROS, le fait tomber dans le bac à poissons, et il devient crocodile. Et si le spectateur croit à cette métamorphose, c’est qu’il y a la force de l’eau, son pouvoir magique. La nature est partout au théâtre. Elle est présente immensément. Déjà dans les textes, à travers les métaphores du texte shakespearien, roi, soleil, lion, le bestiaire shakespearien. Tchekhov a un bestiaire d’oiseaux extraordinaire, râle d’eau, mouette… Ces œuvres seraient désincarnées sans cet univers de nature extrêmement fort.
C.N.-C.: Dans quelle mesure le spectateur prend-il part à cette présence de la nature ?
R. D.: Le théâtre est un art vivant. Il faut repenser au spectateur, toujours, et à ce que la nature éveille en lui comme effets profonds d’un inconscient corporel et psychique. L’eau est en nous. Elle nous porte dès avant la naissance.
C.N.-C.: Faut-il montrer la nature vivante au théâtre, l’introduire sur scène et non pas la représenter ?
R. D.: Il ne s’agit pas de tomber dans une sorte de production naturaliste puisque mon théâtre est un théâtre onirique et poétique, un théâtre du baroque et de la théâtralité. Le spectateur a besoin qu’on dépasse très vite le réalisme. Mais la nature m’importe en tant qu’élément vrai à faire entrer au théâtre. D’ailleurs on peut dire que la nature couche avec le théâtre depuis des millénaires et ne s’en sort pas, comme je crois que la nature couche avec l’art, ne s’en sort pas et ne s’en sortira pas. L’art n’est pas la nature, dépasse de beaucoup la nature mais est pris dans des méandres avec la nature, inextricablement. On ne peut les démêler. Heureusement : il y a là une matière inépuisable.
C.N.-C.: Je relisais un texte que vous aviez écrit pour Alrernatives théâtrales en 1983 et dans lequel vous rangiez au nombre des « Alchimies de théâtre » certains éléments de nature privilégiés comme l’eau, les feuilles mortes, la terre, les cataclysmes et Les animaux. Vous sentez-vous toujours en accord avec cette nomenclature ?
R. D.: Je l’élargirais sûrement aujourd’hui… Au long de vingt années de théâtre, d’autres éléments sont apparus. D’autant plus qu’il s’agit là d’une nomenclature des éléments scéniques. Le texte en fournit beaucoup plus. L’eau : oui, bien sûr ; la terre aussi. Pas n’importe quelle terre. Quand on a fait QUATRE SOLDATS ET UN ACCORDÉON, c’était de la terre rouge, que nous avons fait venir du Portugal pour le Festival d’Automne. De la terre du Portugal : cette terre a une qualité. C’est la terre rouge du sud, comme on en trouve déjà du côté d’Avignon, mais plus rouge encore comme dans le sud de l’Italie. Ce spectacle racontait un coup d’état et la terre rouge aurait pu être rougie par le sang. Nous avions joué là-bas sur cette terre pendant deux mois, elle nous avait portés, c’était Le tapis volant, il allait de soi qu’il fallait garder la même terre. Il y a aussi le sable, le sable blanc de Fontainebleau. Je vais faire un spectacle à Lyon en mars avec Teresa Motta, qui s’appelle LES CHEVEUX DU SOLEIL, et j’ai demandé du sable blanc, mais comme celui que l’on connaît autour de Fontainebleau, qui a une qualité particulière, sur lequel il y peut y avoir une certaine lumière, parce que cela ne marche pas tout seul, le sable : après il y a un travail avec cet élément de base.

