Le goût de la pomme
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Le goût de la pomme

Entretien de Philippe van Kessel

Le 18 Mai 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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LE vrai et le faux sont au cœur de la représen­ta­tion théâ­trale. C’est de leur artic­u­la­tion, leur oppo­si­tion que le théâtre advient, qu’il rem­plit sa fonc­tion cri­tique, qu’il pro­cure de l’é­mo­tion. La présence sur le plateau d’élé­ments naturels (eau, terre, ali­ments, ani­maux) ne s’inscrit-elle pas dans cette dialec­tique du vrai et du faux en exac­er­bant tout ce qui ren­force l’aléatoire de la représen­ta­tion ? 

En suiv­ant le par­cours de quelques mis­es en scène de Philippe van Kessel, on voit com­ment, chez lui, il y a alter­nance, oppo­si­tion entre des spec­ta­cles où l’on retrou­ve des élé­ments très for­mal­isés (dans le décor, le jeu des comé­di­ens, l’u­nivers sonore et visuel) et des spec­ta­cles beau­coup plus frag­iles, où le style de jeu est plus « généreux », plus offert. Cette alter­nance se retrou­ve même par­fois au sein d’un seul spec­ta­cle et a abouti à la représen­ta­tion con­jointe de deux pièces de Hein­er Müller, jouées à la suite l’une de l’autre — mais dans deux espaces dis­tincts — dont l’une, LA BATAILLE, appa­raît comme une épure très for­mal­isée et l’autre, GERMANIA, MORT À BERLIN, comme un tra­vail plus con­cret débouchant sur un jeu plus « jeté ».

Philippe van Kessel : 

ELLA de Her­bert Achtern­busch, 1980 

L’im­age que pro­pose Achtern­busch m’a tout de suite séduit et j’ai trans­for­mé la reven­di­ca­tion de l’écri­t­ure qui impli­quait la présence de 3, 4 poules en un spec­ta­cle à grande dis­tri­b­u­tion puisqu’outre les deux comé­di­ens, une ving­taine de poules se retrou­vaient dans la « cage-scène ».
La présence ani­male con­tribuait à la mise en scène pro­posée par Achtern­busch :les plumes, les œufs, le rap­port des poules avec les œufs, la cuisinière au gaz allumée qui met­tait par­fois le feu aux poules qu’il fal­lait étein­dre, les odeurs, la tourbe, les spec­ta­teurs du pre­mier rang qui en sor­tant avaient par­fois le pan­talon mac­ulé de fiente, tout cela don­nait au spec­ta­cle un car­ac­tère aléa­toire car même si on éduquait les poules pour qu’elles s’éveil­lent vers le début de la représen­ta­tion (on avait com­plète­ment inver­sé leur rythme biologique), le comé­di­en était sur le qui-vive, ces parte­naires gal­li­nacés le met­taient con­stam­ment en dan­ger, la présence des poules à quelques mètres du spec­ta­teur con­tribuait à la vio­lence du texte et du spec­ta­cle. 

LÉONCE ET LÉNA de Büch­n­er, 1991 

C’est la pre­mière fois que j’ai tra­vail­lé avec, dans la tête, l’idée de la nature. Pen­dant des mois, j’ai été han­té par des jardins, un jardin. Le décor de Gildas Bour­det con­jugue une sorte de castelet (pein­tures en aplat com­plète­ment fauss­es, des maisons de poupée fauss­es), des toiles peintes (l’I­tal­ie) et des élé­ments tout à fait naturels : l’eau et le gravier.
Le gravier m’in­téres­sait pour le crisse­ment qu’on entendait quand il était foulé par les comé­di­ens ; mais il était peint, c’é­tait du gravier de théâtre. 

LES ESTIVANTS de Gor­ki, 1988 

L’é­tang dans LES ESTIVANTS m’a été sug­géré par Les images des lacs sué­dois ou des lacs comme ceux qu’on a pu voir dans LE COUTEAU DANS L’EAU de Polan­s­ki. Mais plus qu’une présence de la nature, l’eau est un matéri­au de jeu — on s’asperge, on passe dedans, elle con­tribue à la vio­lence lorsqu’un per­son­nage y est pro­jeté — ou elle a une présence sym­bol­ique (dans Léonce et Léna on s’y sui­cide en se met­tant la tête dedans).

LA TRAGÉDIE DU VENGEUR de Cyril Tourneur, 1987 

Un talus, avec de la vraie terre. La terre, comme la tourbe dans ELLA est un élé­ment très pal­pa­ble pour les comé­di­ens. On se couche dedans, on joue. Mais surtout la nature ren­voie à la van­ité de l’architecture (tou­jours amenée un jour ou l’autre à dis­paraître). Dans LA TRAGÉDIE DU VENGEUR, le talus, minable, était à l’avant-plan et der­rière se dres­sait le palais, très archi­tec­turé. On jouait sur ce con­traste-là. 

Bernard Debroux : 

LE PUPILLE VEUT ÊTRE TUTEUR de Peter Hand­ke, 1982 

Au début du spec­ta­cle, le pupille mange une pomme, en silence, entière­ment, puis en sort une deux­ième de sa poche et la mange encore. Com­mencer le spec­ta­cle comme cela brouille les cartes. On sait qu’on joue une his­toire imag­inée et en même temps, la pomme est vraie, comme sa couleur, comme le bruit de la mas­ti­ca­tion. Plus tard une bouil­loire sif­fle, un son éton­nant dans une propul­sion de vapeur d’eau. Puis le tuteur bal­ance de l’encens dans la salle. Pas un mot dans ce spec­ta­cle. Durant de longs instants, les deux acteurs (Rudi Van Vlaen­deren et Yves Hun­stad) font vibr­er nos cinq sens : ils s’épient donc se regar­dent, ils s’é­car­tent et écoutent ensem­ble le sif­fle­ment de la bouil­loire ; ils se bat­tent donc se touchent. Nous humons l’encens. Dix ans après, sans l’avoir mangée, j’ai encore en bouche le goût de cette pomme verte.

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Bernard Debroux
Écrit par Bernard Debroux
Fon­da­teur et mem­bre du comité de rédac­tion d’Al­ter­na­tives théâ­trales (directeur de pub­li­ca­tion de 1979 à 2015).Plus d'info
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Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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