DEUX femmes vêtues de robes légères marchent dans un bois. Le sol est couvert de feuilles mortes, on comprend qu’il fait froid.
Les deux femmes tiennent en laisse deux grands chiens.
Paysage de terre, terre humide, fangeuse ; brume. Une femme, en guêpière et bas noirs, court. Elle semble épuisée, sans but. Son visage est masqué à demi par un loup noir aux deux grandes ailes, comme un papillon. On peut voir ses seins au détour d’un mouvement, les muscles de ses épaules et de ses longs bras saillent. Elle continue de courir. Il fait froid. Derrière, on aperçoit des poteaux télégraphiques, on devine la ville.
D’autres images : une femme en robe bleue court dans la pénombre de la forêt en criant : « maman, maman, maman ».
Des hommes âgés, vêtus de lourds manteaux gris, marchent dans la terre, on voit çà et là des taches de neige qui contrastent avec la terre. Impression de fatigue, d’inéluctable.
Une femme erre à travers les arbres de la forêt. Chaque arbre porte un numéro.
Les images se succèdent au gré de la musique : fanfare funèbre, jazz mélancolique et déchirant, morceaux classiques.
C’est LA PLAINTE DE L’IMPÉRATRICE, le premier film de Pina Bausch, film sans histoire, mosaïque d’images, de personnages seuls, en couple, en groupe, à l’intérieur ou à l’extérieur, mais surtout à l’extérieur. Et cet extérieur est froid, enneigé, brumeux. Pina Bausch y jette ses danseurs qui s’étendent sur la neige, dansent lentement sous une pluie diluvienne, sous les flocons, et il y a toujours un paradoxe entre les vêtements d’été (robes de mousseline ou robes du soir extrêmement décolletées) et la rigueur atmosphérique.
Il n’y a aucune trame, aucune explication, des bribes de texte ici et là. Et toujours, comme un leitmotiv, la terre, le vent, l’eau, la neige.
Tous les éléments d’un univers sont donc réunis dans ce film qui est en quelque sorte un carnet d’images où l’on retrouve des scènes de différents spectacles de la chorégraphe. Les interprètes du film sont naturellement les danseurs de la compagnie du Tanztheater de Wuppertal auxquels s’ajoutent des vieillards qui marchent dans la neige et une femme, elle aussi âgée, qui danse seule devant un juke-box dans le couloir glauque d’un petit hôtel et clôt ainsi le film. Il est intéressant de noter qu’à travers tous les éléments de nature, on lit constamment la ville, on la sent proche. Les scènes urbaines sont tournées également en hiver, la lumière est basse et invite au suicide. Et l’on comprend l’impact que cet environnement peut avoir sur la créatrice et son groupe.
Mais, curieusement, cette poésie des éléments, cette écriture de la douleur que Pina Bausch entreprend en filmant la terre, l’eau, la neige, émeuvent moins. Peut-être les anachronismes cruels de ces femmes aux robes légères, perdues dans les intempéries, ne parviennentils pas à gommer le réalisme de l’outil cinématographique. Il n’y a pas de transfiguration et au fil des images, la neige reste neige et la terre reste terre. La répétition rend les scènes moins poignantes malgré l’énergie pathétique et l’investissement physique des danseurs.
La terre : LE SACRE DU PRINTEMPS, 1980
C’est pourtant la transfiguration qui est à la base du travail théâtral de Pina Bausch et le choix des éléments naturels sera fondamental dans ses spectacles. Presque tous les éléments répertoriés dans LA PLAINTE DE L’IMPÉRATRICE s’y retrouvent. Transportés dans le théâtre. Et cette subversion de la matière a un impact poétique exceptionnel.
Créé en 1975, LE SACRE DU PRINTEMPS sur la musique d’Igor Stravinsky, est réellement un spectacle emblématique. C’est le dernier spectacle « dansé » de la chorégraphe et on y trouve les bases de son travail futur.
La scène est recouverte d’une épaisse couche de terre brune. C’est là le seul élément de décor. Sur cette terre sera célébré un rite sacrificiel durant lequel une victime désignée par le groupe sera immolée. C’est un rite orgiaque à la fertilité où l’emphase est mise sur le personnage de la femme mais aussi sur le conflit entre les sexes.
Le pouvoir d’évocation de ce dispositif scénique est grand. Il y a d’abord le choc de cette masse de terre compacte, qui s’offre dans sa sensualité, qui dégage une odeur réellement perceptible. Puis, au fil du spectacle, l’élément scénographique va se métamorphoser tout en restant naturellement le même, car cette terre paisible va devenir un véritable champ de bataille, piétiné par la furie des danseurs, lieu de violence. Il y a interaction entre cet élément — maternel au début puis progressivement dévasté — et les corps mêmes des danseurs qui au fur et à mesure vont être maculés, enveloppés par cette terre, comme si l’élément exerçait sur eux un irrésistible pouvoir (à la fin du spectacle, une des danseuses tombe plusieurs fois face contre terre, littéralement happée par la terre).
La terre comme champ de bataille mais aussi la terre comme ventre, comme refuge. L’effet de contraste est puissant. Cette terre qui entrave les danseurs, qui les alourdit dans leurs mouvements, les tire constamment vers le bas et augmente leur épuisement, cette terre où ils s’affrontent et où la cruauté se déchaîne, c’est justement l’élément qui les recueille, qui amortit les chutes, permet le déploiement d’une énergie hors du commun sans qu’il y ait danger physique pour les interprètes. Les danseurs y sont collés, qu’ils soient debout ou couchés. Mais l’attraction ici est bien l’horizontalité. C’est un parti-pris radical, un refus de l’esthétique romantique du tutu, des pointes et des entrechats, esthétique qui accentue la verticalité et cherche dans la danse la dimension aérienne.
On retrouvera la terre dans un autre spectacle : AUS DEM GEBIRGE HAT MAN EIN GESCHREI GEHÔRT (Sur la montagne, on a entendu un cri), créé en 1984. Là aussi, la scène est recouverte de terre. Mais c’est une surface moins dense, comme un champ à peine fauché. SUR LA MONTAGNE est un spectacle mélancolique, dépouillé et la terre est comme une lande désolée où les danseurs évoluent souvent dans des atmosphères de brouillard suggérées par les éclairages.
C’est un véritable gazon anglais qui recouvre la scène dans 1980. Il n’y a ni cadre de scène ni coulisses. On peut voir les danseurs se préparer le long des murs du théâtre avant d’entrer en scène.
Pina Bausch a donc conçu une « aire de jeu ». Sur cette surface plane, odorante, qu’on arrose de temps en temps, la chorégraphe égrène un chapelet de situations qui sont tantôt les stéréotypes des rapports mondains, tantôt des parodies de l’enfance, de la jeunesse, de la vieillesse. Elle analyse tous les rapports entre le début et la fin. Et les rites de la garden-party, les vêtements aux étoffes précieuses, les chaussures à hauts talons, la cérémonie du thé, tout cela prend un caractère dérisoire et tragique. On rit beaucoup lors du spectacle, mais c’est un spectacle de deuil. Pina Bausch nous plonge dans une réalité implacable : elle éclaire très souvent la salle, fait descendre ses danseurs en longues processions dans le public. Elle élargit sans cesse le champ d’action des interprètes et le gazon devient ainsi un espace infini.
On assiste à une ritualisation des gestes quotidiens qui sont immédiatement détournés, vidés de leur sens. Comme dans la plupart de ses spectacles, Pina Bausch n’utilise ici que des éléments contemporains. Mais ce faisant, elle s’éloigne du réalisme et les transforme progressivement en mythes modernes. Le théâtre devient un lieu de contemplation de la douleur.
À la fin de 1980, nous voyons un groupe d’hommes et de femmes élégamment vêtus prendre congé de leur hôtesse avec des phrases extrêmement conventionnelles (« My best regards to your mother »). Enfin la femme reste seule dans l’immensité de cette pelouse où des actions multiples et fragmentées se sont déroulées pendant presque quatre heures.
1980 a été créé quelques mois après la mort de Rolf Borzik, compagnon, collaborateur et scénographe de Pina Bausch. Borzik avait une conception métaphysique de l’élément scénique. Il disait que « ce qu’on voit est seulement une petite partie de ce qui est proposé. Il faut regarder au-delà ». Ce gazon anglais, imaginé par eux, c’est elle seule qui le remplit de son désarroi et de sa solitude.
L’eau : ARIEN (Ars)
C’est un des spectacles que Pina Bausch dit le plus aimer. Difficile à présenter en tournée, car il nécessite des aménagements scéniques particuliers. La scène est en effet remplie d’eau (des techniciens munis de pompes recouvrent l’espace au début du spectacle).
Sur le côté, une véritable piscine où l’eau est assez profonde pour qu’on puisse y plonger et nager. Pour tout décor, quelques chaises, des miroirs, des coiffeuses.
Les danseurs portent des tenues élégantes. Mais la beauté des vêtements est tout de suite dégradée par l’eau dans laquelle ils baignent jusqu’aux chevilles, qui déforme et alourdit. L’eau oppose une résistance — au moindre mouvement, comme le faisait la terre dans LE SACRE DU PRINTEMPS, elle dévoile les corps des danseurs, les « dénude »et les rend plus vulnérables.
Bachelard, dans L’EAU ET LES RÊVES, parle de l’eau comme symbole de mort : « l’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écroule… La mort quotidienne, c’est la mort de l’eau. Pour l’imagination matérialisante, la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre. La peine de l’eau est infinie ».
Il s’agit bien ici de vertige, de mort, de peine infinie. Pina Bausch met en scène un élément extrême, difficile à utiliser, et en ce sens encore plus radical que la terre ; elle y jette ses danseurs comme dans une arène. Il y a constamment dans ce spectacle une atmosphère de catastrophe : le danger permanent de plonger dans les abysses.
Pina Bausch nous parle de l’attraction du vide. L’eau, c’est le miroir dans lequel on se perd. Durant le spectacle, les danseurs sont à maintes reprises traînés vers des miroirs. L’un d’eux fait un bond en arrière, effrayé par sa propre image.
C’est également l’eau du voyage, en l’occurrence un parcours de chaque individu à l’intérieur de lui-même. C’est le propre du travail de Pina Bausch et de ses interprètes : sonder les peurs, les zones d’ombre et les transformer en matière théâtrale. Comme la plupart des œuvres de la chorégraphe, ARIEN est un spectacle long. C’est un périple physiquement et émotivement éprouvant sur des musiques choisies par elle : des airs chantés par Beniamino Gigli, des morceaux de Beethoven et d’autres.
Elle n’oublie pourtant jamais la dimension ludique (on enlève ses vêtements, on se baigne). Il y a un perpétuel jeu de contraste entre la légèreté et la douleur mais on agit toujours comme si tout était normal, comme si l’élément aquatique ne constituait pas un obstacle.
Et pourtant tous les gestes sont déterminés par lui. Dans LE SACRE, les corps étaient en quelque sorte enveloppés par la terre. Ici, ils sont, de façon encore plus patente, enveloppés par l’eau. Le corps luimême est traité comme matière, en lutte ou en accord avec l’élément.
Dans un autre spectacle de Pina Bausch, créé en 1978, IL LA PREND PAR LA MAIN ET LA CONDUIT AU CHÂTEAU. LES AUTRES SUIVENT, on pouvait déjà déceler cette fascination pour l’eau. Le spectacle était très librement inspiré de MACBETH de Shakespeare. Le décor représentait une pièce gigantesque avec de grandes fenêtres et une double porte, remplie de meubles et d’accessoires usés par le temps. À l’avant-scène, une étendue d’eau. C’était l’image d’une eau stagnante, putride, liée à l’idée de la faute et du regret du temps perdu.
Feuilles mortes et fleurs artificielles : BARBE-BLEUE, NELKEN (Εllets)
BARBE-BLEUE (1977) est une œuvre-charnière : c’est le moment où se structurent le langage bauschien et ses combinaisons. Les murs blancs et les immenses fenêtres traversées par la lumière en constituent Le décor. Le sol, blanc également, est recouvert de feuilles mortes.
C’est un univers en déliquescence qui est suggéré par un élément de nature. Mais cet élément est lui-même déjà mort, c’est le symbole d’une autre saison, d’un autre temps. Le thème du spectacle, l’impossibilité de la relation entre les sexes, se développe à l’intérieur de ce cadre, dans un crescendo de cruauté et de violence. L’élément-matière est ici plus « discret » mais n’en perd pas pour autant sa force d’évocation. Il est déterminant, ne fût-ce que par la constance de la rumeur des feuilles, leur craquement sous les pieds des danseurs. L’ambiguïté entre intérieur et extérieur (les parois blanches, les fenêtres, les feuilles) est aussi génératrice d’une tension qui reste permanente durant tout le spectacle.
Dans NELKEN (1982 — 1983), Pina Bausch recouvre la scène de milliers d’œillets (artificiels). C’est le « champ » sur lequel évoluent les danseurs, comme le gazon de 1980. Ici, il n’y a pas de résistance de l’élément scénographique (les fleurs n’entravent pas vraiment la déambulation des danseurs. Elles sont passives, victimes offertes à la démesure des interprètes). À la fin du spectacle, les œillets sont entièrement piétinés.
Ces fleurs gardent toujours leur ambivalence : vision de mort, vision de bonheur. La profusion est ici particulièrement saisissante. Par la multiplication des fleurs, on entre dans le domaine du rêve, de l’irréel. On n’a jamais vu autant de fleurs réunies sur un plateau.
Accumulation, vide
Tout part donc du sol, qu’il soit terre, eau, pelouse, tapis ou champ de fleurs, ou tout simplement dur et nu comme dans CAFÉ MÜLLER (1978), WALZER (1982), RENATE WANDERT AUS (1977), pour ne citer que quelques exemples. Comme le dit Peter Pabst, le scénographe qui travaille avec Pina Bausch depuis 1980 : « Il (le scénographe) ne doit jamais travailler dans les limites de son propre travail scénographique. et tout, selon moi, doit partir du sol. Le sol est la base intégrante d’où naît l’action, comme le gazon de 1980, comme les œillets de NELKEN » !
C’est le sol même qui se remplit, qui se couvre d’éléments qu’on retrouve au fil des spectacles (chaises, tables, vidéo, micros, animaux vrais ou faux). Et plus il se remplit, plus il évoque le vide, un vide intérieur. Comme dans les spectacles de Kantor où, après le tourbillon des machines inquiétantes et autres instruments de torture, il ne reste que la solitude de l’individu face aux souvenirs et à la mort. Ici, on parle bien de souvenirs, mais pour raconter un vide existentiel qui n’est pas uniquement plongé dans le passé, qui est une perpétuelle interrogation face à la vie, un retour désespérant à la page blanche.
Féminin, masculin
Pina Bausch décrit surtout des héroïnes. Les femmes sont les vraies protagonistes de ses spectacles et les hommes ne sont que des êtres antagonistes (on peut le constater également dans son film). Ces hommes revêtent souvent des vêtements féminins qu’ils portent sans emphase, avec distance et résignation. Il est intéressant à cet égard de noter, sans pour cela entrer dans une étude approfondie, que les éléments utilisés par Pina Bausch, la terre, l’eau, sont aussi des éléments féminins. Elle n’utilise presque jamais le feu qui a, lui, une équivalence masculine, et ce faisant, elle raconte toujours la même histoire, une histoire dite à la première personne, même si elle tend à l’universalité : c’est le récit de sa propre expérience.
Dans WALZER, un film est projeté sur un écran disposé au fond du plateau. On assiste à la naissance d’un enfant. Les mains du chirurgien massent longuement le nouveau-né. C’est son expérience de la maternité qu’elle met en scène, une étape d’un parcours féminin. La scène est totalement silencieuse. Pendant la durée du film, les danseurs sont allongés sur le plateau, sur le dos, et l’ensemble de leurs corps n’est plus qu’une forme géométrique dans l’espace, qui devient partie intégrante du sol, matériau en attente. L’homme à la place des éléments et des fleurs.

