Royal de luxe : « Le Théâtre Chaudière »
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Royal de luxe : « Le Théâtre Chaudière »

Le 28 Mai 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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Avi­gnon, été 1990.

UNE ving­taine d’acteurs-machinistes s’affairent autour du Livre, énorme vol­ume de six tonnes, tout droit sor­ti des forges, mi-fer, mi-résine. Ce Livre ren­ferme les pages-décors des prin­ci­pales étapes de l’His­toire de France, non pas l’histoire chronologique des manuels sco­laires, mais celle désor­don­née de la mémoire col­lec­tive.
La gra­tu­ité du spec­ta­cle, la longue attente sous le soleil ardent, la suc­ces­sion des images d’Epinal dépliées au fil des pages, poussent le spec­ta­teur à retrou­ver son regard d’enfant. Chaque dou­ble page ouverte illus­tre une des grandes étapes de notre his­toire. L’esthé­tique de ce théâtre de plein air affiche un bur­lesque out­ranci­er : Jeanne d’Arc passe l’aspirateur, Louis XIV assiste au spec­ta­cle de loin, encadré de deux cit­ron­niers en pot. La moitié des pages a déjà été lour­de­ment feuil­letée quand les câbles se ten­dent de nou­veau sous les efforts con­jugués des artistes arc-boutés aux maniv­elles. Un nou­veau volet de LA VÉRITABLE HISTOIRE DE FRANCE s’entrouvre.
Dans l’interstice des pages s’insin­ue une lumière étrange­ment vivante. Les deux espaces plans s’é­car­tent et dans le même temps s’ani­ment d’in­nom­brables flam­mèch­es.
Sur cette place publique, au milieu d’une foule fes­ti­val­ière, en un étrange autodafé, le feu s’installe au cœur du Livre. Il envahit les sil­hou­ettes métalliques du nou­veau décor, lèche les murs et les toits, glisse sur les bulbes des églis­es. Evo­ca­tion brute de forge, de l’in­cendie his­torique qui détru­isit Moscou en 1812, sous les yeux de Napoléon Bona­parte.
L’ou­ver­ture rapi­de du décor n’empêche pas de revivre ses craintes et ses atti­rances d’en­fant pour le feu. Instan­ta­né­ment se retrou­ve le plaisir secret, oublié des allumettes enflam­mées sur les par­quets de chêne. Rêve d’en­fance vite brisé par la rai­son. Il suf­fit d’un regard posé sur les becs de gaz pour que la mécanique dévoilée ne déploie plus le feu qu’en une frise dérisoire. Les craintes s’a­paisent au sou­venir des précé­dentes décli­naisons d’un feu de comédie. Des flammes peintes et flot­tantes, à l’auréole embrasée d’un Louis XIV de pacotille, il n’y a vrai­ment rien à crain­dre de ce feu apprivoisé. On respire, ras­suré.
Brefs instants durant lesquels une des machines folles, dont Roy­al de Luxe a le secret, s’ap­proche insi­dieuse­ment du Livre. De sa gueule de tôles sur­gis­sent subite­ment d’énormes flammes. Sans dis­con­tin­uer, le mon­stre mécanique crache, par dessus la découpe oxy­dée des toits, un tor­rent de feu.
Cette nou­velle con­fronta­tion au dan­ger devant nos regards de spec­ta­teurs immo­biles, nous ramène vio­lem­ment aux craintes les plus intimes. Dans notre esprit se mêlent la réal­ité du feu et l’irréalité de l’image théâ­trale déclinée en élé­ments féeriques.
Le brasi­er du décor, métaphore de tous les feux, révèle nos peurs et les cristallise. Dans le pub­lic, les corps se recro­quevil­lent en un puis­sant moment de crainte col­lec­tive. La peur raison­née qui s’ob­s­tine à nous rap­pel­er l’ab­sence de dan­ger, et la fas­ci­na­tion pour les flammes nous clouent sur place. Simul­tané­ment, la peur instinc­tive nous pousse à nous écarter, à nous sauver. Réal­ité et fic­tion se heur­tent vio­lem­ment en un nœud d’é­mo­tions con­tra­dic­toires.
Cette con­fronta­tion, cette épreuve du feu con­sen­tante et pas­sive trou­ve son incar­na­tion dans la présence des comé­di­ens qui inter­prè­tent les rôles de Napoléon et d’un grog­nard. Les deux sil­hou­ettes plan­tées en avant-scène, dos au pub­lic, affron­tent le brasi­er, spec­ta­teurs impuis­sants, figés. L’im­age ain­si créée ne s’anime que du seul mou­ve­ment des flammes. Ses con­tor­sions, ses sif­fle­ments, don­nent au feu la dimen­sion d’un per­son­nage mythique. Par­tant de la ter­reur qu’in­spire le feu meur­tri­er dans les lieux clos et surpe­u­plés des salles de spec­ta­cle, Roy­al de Luxe inverse ce sen­ti­ment et crée le para­doxe scénique d’un feu créa­teur, véri­ta­ble per­son­nage. 

Ici, le feu, élé­ment sym­bol­ique, exprime pleine­ment l’ambivalence de son signe. Source de destruc­tion, de mort, une ville minia­ture brûle sous nos yeux. Source de créa­tion, de vie, la scène s’emplit de flammes démesurées et puis­santes. Dans cette image décrochée du temps, un nou­v­el élé­ment vient calmer les peurs, fait bas­culer la vio­lence dans une douceur ouatée, de petits flo­cons de neige arti­fi­cielle volent déli­cate­ment, inter­posent un écran aux mou­ve­ments lents entre les spec­ta­teurs immo­biles et les flammes ser­pen­tines. 

En asso­ciant les con­traires, le feu et la neige, le dan­ger et le calme, la mobil­ité et la fix­ité, les peurs et les désirs, cette ultime vision des deux pages napoléoni­ennes inscrit dans les mémoires une image par­faite. 

« Toute eau nous est désir­able ; et, certes, plus que la mer vierge et bleue, celle-ci fait appel à ce qu’il y a en nous entre la chair et l’âme, notre eau humaine chargée de ver­tu et d’e­sprit, le brûlant sang obscur. » Paul Claudel, « Le fleuve »
in CONNAISSANCE DE L’EST

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Écrit par Jean-Philippe Vallepin
Chercheur dans le domaine de la représen­ta­tion théâ­trale.Plus d'info
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Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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