Une tempête sur le sable des Bouffes
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Une tempête sur le sable des Bouffes

Le 20 Mai 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de la nature-Couverture du Numéro 40 d'Alternatives Théâtrales
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La ques­tion de la représen­ta­tion de la nature s’est posée à Brook, comme à d’autres met­teurs en scène, plusieurs fois dans sa car­rière. Chaque fois il y a répon­du à la façon ori­en­tale, non pas directe­ment mais par une autre ques­tion. Non pas : « Com­ment représen­ter la nature qui con­stitue le décor de ce texte ? », mais : « Que représente cette nature dans le texte ? ». Qu’est la forêt dans TIMON, dans LE SONGE, dans LE MAHABHARATA ? Selon les nuances mis­es à jour dans les répons­es, les modal­ités de représen­ta­tion changent et se diver­si­fient. Dans LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ (1968), Brook avait choisi le cirque comme métaphore de la nature. La forêt y est un lieu mys­térieux, peu­plé de présences invis­i­bles, lieu à la fois red­outable et fasci­nant, lieu de la magie dont le cube blanc, décor/métaphore du cirque, don­nait un équiv­a­lent par­fait. De nos jours, le cirque recèle cette puis­sance d’imaginaire, de mys­térieux et de con­tact avec l’invisible que représen­tait jadis la nature. TIMON présen­tait un désert beck­et­tien, une sorte de no man’s land. La forêt, dans ce cas, ren­voie à l’idée de lieu inhab­it­able par l’homme. LE MAHABHARATA ver­ra reparaître cet espace déser­tique en ten­ant lieu.

Pour LA TEMPÊTE, le lieu naturel est un lieu prim­i­tif — lieu où la civil­i­sa­tion n’a pas œuvré — opposé à l’espace investi par l’homme et ses lois. L’île est encore régie par ses pro­pres lois. On retrou­ve un des cou­ples brook­iens : civilisation/sauvagerie. De plus, Brook fait de l’île un être véri­ta­ble, un per­son­nage qui joue son rôle. Il procé­dait déjà ain­si dans LA CERISAIE où la mai­son et son verg­er con­sti­tu­aient une présence vivante et active. Dans LA TEMPÊTE, la ques­tion de la nature se com­plex­i­fie, englobant aus­si la sur­na­ture, le sur­na­turel. Pour Brook, comme on va le voir, ces deux plans ne doivent pas être séparés, et il faut voir l’o­rig­i­nal­ité de sa démarche dans la recherche d’une con­ti­nu­ité de l’un à l’autre.
Brook évoque ses options rel­a­tives à l’axe de la nature dans sa pre­mière mise en scène de LA TEMPÊTE : « Exprimer de manière con­va­in­cante un monde sur­na­turel : cela avait été la vraie dif­fi­culté. J’avais eu beau utilis­er tous les effets du théâtre visuel, je sen­tais instinc­tive­ment que ce ne pou­vait être la bonne direc­tion ». « Dans l’Angleterre de Shake­speare, le lien avec la nature, avec le monde sur­na­turel, n’avait pas été brisé. Les anci­ennes croy­ances sur­vivaient. Le sen­ti­ment du mer­veilleux était tou­jours là ». La ques­tion, tra­ver­sant de part en part le théâtre de Brook, est de savoir com­ment représen­ter à nou­veau ce lien vivant et que nous avons per­du. Par ailleurs, LA TEMPÊTE lui est « une énigme », une « fable », « où rien ne peut être pris à la let­tre, car si nous restons à la sur­face de la pièce, sa qual­ité essen­tielle nous échappe. Ni dans la mise en image, ni dans l’action, le réal­isme ne peut nous aider, puisque cette île n’a pas d’ex­is­tence, (..….) l’île est tout à la fois le monde et un sim­ple rocher, un lieu d’il­lu­sions et de rêves que cha­cun voit comme il peut, comme il veut. Et pour­tant le thème essen­tiel n’est pas l’il­lu­sion théâ­trale, n’est pas la scène mais la vie ; les illu­sions de la vie explorées, avec les touch­es les plus légères, à tra­vers une vision pleine de com­pas­sion de la comédie humaine et tout un réseau de cha­rades et de jeux ». Cette fois-ci, il ne s’est donc pas agi d’u­tilis­er les ressources du théâtre visuel pour exprimer la nature et le sur­na­turel. Mais la représen­ta­tion de la nature passe oblig­a­toire­ment par un choix de décor, et donc, la ques­tion du réal­isme, du mimétisme et de l’artifice se pose quoi qu’il en soit.
Comme tou­jours chez Brook, la scène est très peu occupée : c’est un espace vide. Pour­tant, à peu d’exceptions près, tout ce que réclame le texte est mon­tré. La nature, omniprésente dans LA TEMPÊTE, est évo­quée sans aucun moyen tech­nique sophis­tiqué, aucun matéri­au com­plexe : seuls quelques objets sim­ples la font exis­ter. 

La métonymie plutôt que l’il­lu­sion réal­iste 

L’essen­tiel de la représen­ta­tion de la nature dans LA TEMPÊTE relève du sym­bole et la modal­ité cen­trale en est la métonymie. La métaphore est util­isée mais s’at­tache plutôt à la représen­ta­tion du sur­na­turel. Si le décor est naturel, il n’est pas réal­iste. L’île n’est pas fig­urée mimé­tique­ment. Un rec­tan­gle de bam­bou délim­ite deux espaces (intérieur/extérieur) de deux types de sols (terre battue à l’ex­térieur, sable clair à l’intérieur) et, posé au fond à droite, un gros cail­lou, le rocher.
Si les bam­bous désig­nent les con­tours de l’île, le for­mal­isme rec­tan­gu­laire casse la référence réal­iste à l’île comme bloc informe ou rond au milieu de la mer. De plus, si l’action ne se déroule pas en dehors des bam­bous, les per­son­nages évolu­ent cepen­dant dans cet espace : c’est aus­si l’île. La scène entière est l’île. Mais la terre battue pénètre large­ment dans l’espace du pub­lic : l’île c’est donc aus­si la scène ex la salle, le théâtre. D’où l’idée du théâtre comme flot dans le monde, où peu­vent se jouer les dernières pas­sions prim­i­tives et essen­tielles de l’homme… Le théâtre, édi­fice con­stru­it, est lui-même métaphore de la nature. D’un côté, le thème insu­laire s’é­tend au max­i­mum, de l’autre il se con­cen­tre car, de manière imagée, l’île c’est le sable et l’espace délim­ité. Et, sym­bol­ique­ment, le rocher la désigne. Il se trou­ve au milieu du sable comme l’île au milieu de la mer : le sable est aus­si la mer. Les élé­ments se trou­vent en équa­tion para­doxale (terre=eau : ambiva­lence élé­men­taire. On voit d’emblée l’île, mais comme au loin, à l’hori­zon. Dans les scènes suiv­antes, le sens du sym­bole île/rocher per­dure quand la dom­i­nante est alors Le cail­lou. Le rec­tan­gle, s’il désigne l’île, ren­voie encore à ses dif­férentes par­ties. Le change­ment de lieu n’induit pas de change­ment de décor. Con­stante brook­i­enne. Ain­si Brook pro­pose-t-il au spec­ta­teur la par­tie et le tout, l’élé­ment métonymique et le sym­bole. Une vision unifiée super­pose les dif­férents niveaux de lec­ture des signes : Brook se ral­lie à une pen­sée non dis­so­ciée, car­ac­téris­tique de la pen­sée « prim­i­tive », et de la recherche d’une esthé­tique naïve. La couleur verte de la cage de scène des Bouffes, égale­ment métonymique, n’est pas de même nature ; c’est un signe « Con­stru­it ». Il ne s’agit pas de nous la faire pren­dre pour du feuil­lage. Signe con­stru­it, il n’est pas mon­tré comme tel, car qui ne con­naît pas les Bouffes n’en perçoit pas l’a­jout… Et c’est de nou­veau un signe biva­lent car dans la pre­mière scène il réfère à la mer entourant le navire. Cette couleur forme un par­a­digme, décliné dans les cos­tumes des per­son­nages invis­i­bles, les feuilles et les brins d’herbe. Par « touch­es » elle per­met à Brook l’évo­ca­tion dans l’imaginaire du spec­ta­teur plus que la représen­ta­tion imposée de la nature, vision restric­tive ou pour le moins dirigée… Métonymique encore la représen­ta­tion sonore de la tem­pête, de la mer et de l’orage. Le gros bam­bou bal­ancé de droite et de gauche par Ariel entrant en scène fig­ure la mer. Le spec­ta­teur le traduit immé­di­ate­ment mal­gré la dis­tance de l’im­age à son référent, aidé en cela par le bruit du roulis et des vagues dû au glisse­ment de billes dans le tube. Fer­mé et étroit, il dit néan­moins l’é­ten­due de la mer, ce qui con­fère ici à la métaphore un relief par­ti­c­uli­er. Brook donne à voir et à enten­dre le mou­ve­ment et le bruit de l’eau. De même que la couleur évoque la nature, le son évoque le phénomène. Un redou­ble­ment métonymique se des­sine car le son est dou­blé par la musique, et celle-ci est jouée sur scène. Par cet effet, Brook détru­it sans provo­ca­tion toute pos­si­bil­ité de rac­crocher LA TEMPÊTE à un réal­isme quel­conque. Les feuilles, les brins d’herbes et les feuil­lages con­stituent les autres métonymies. La nature entoure, enveloppe Fer­di­nand per­du sur l’île (I, 2), Brook l’évoque à l’aide de deux feuilles, et l’il­lu­sion est par­faite quand, comme s’il écar­tait de LA TEMPÊTE, spec­ta­cle de Peter Brook. Pho­to Gilles Abegg. mul­ti­ples bran­chages, Fer­di­nand écarte le bras de l’homme invis­i­ble qui les tient. Ces élé­ments peu­vent référ­er aux feuilles et herbes du monde, n’était leur ambiguïté car Brook brise l’il­lu­sion référen­tielle en les faisant ren­voy­er au sur­na­turel qui habite l’île et à la per­cep­tion de la nature qu’ont les hommes. On ne sait (II, 1), qui de Gon­za­lo, Anto­nio ou Sébas­t­ian en a la juste per­cep­tion : elle impose à cha­cun la per­cep­tion qu’il en a. De nou­veau, la nature évo­quée par Brook ne ren­voie pas au réel. Elle n’est pas conçue comme une don­née du monde mais comme un élé­ment con­stru­it à par­tir de la per­cep­tion qu’en ont les hommes. Le thème essen­tiel, nous dit Brook, est l’il­lu­sion, les illu­sions, non du théâtre mais de la vie. Par ailleurs, ces élé­ments n’ex­is­tent pas seuls. Le brin d’herbe n’est pas posé sur scène mais tenu par un per­son­nage. Cet usage de la métonymie man­i­feste l’esthé­tique et la démarche brook­i­enne dans sa volon­té affir­mée d’essentialisation et de con­cen­tra­tion issue de l’ex­péri­ence shake­speari­enne : « le théâtre, nous dit Brook, est le miroir con­cen­tré de la vie ». Mais il n’est pas celui que Stend­hal pro­po­sait de « promen­er le long d’un chemin ». La vie ne s’y reflète pas. Elle s’y retrou­ve en con­ti­nu­ité, en con­tiguïté aus­si, avec une qual­ité dif­férente, plus dense. 

Le naturel et le sur­na­turel sans solu­tion de con­ti­nu­ité 

Exprimer le sur­na­turel en même temps que le naturel et restituer le lien que l’homme shake­spearien avait avec eux, rend LA TEMPÊTE pas­sion­nante à Brook. On croise de nou­veau un des grands axes de son théâtre : la volon­té de faire sur­gir l’invisible, un théâtre de l’in­vis­i­ble ren­du vis­i­ble, qu’il définit comme théâtre sacré. Dans la dual­ité sacré/brut, tou­jours évo­quée et dans laque­lle Brook tente de faire tenir sa pra­tique, la matéri­al­ité ren­ver­ra au théâtre brut.
Brook exprime le sur­na­turel tra­ver­sant le naturel par l’inanimé mû par l’animé : l’ac­teur manip­ule les métonymies de la nature. Ce n’est pas l’artifice qui représente le sur­na­turel, mais l’homme lui-même. Com­ment mieux évo­quer le lien étroit du naturel et du sur­na­turel ? Car de même que le rocher référait « para pro toto », les hommes verts sont à la fois la nature et la sur­na­ture. Ils sont esprits appor­tant la table chargée de mets, charmes arrê­tant Fer­di­nand se ruant sur Pros­pero et, en quelque sorte, incon­scient de Sébas­t­ian quand il est poussé au meurtre par Gon­za­lo et qu’une épée appa­raît dans sa main. Ici, nature et nature humaine sont syn­onymes. Brook réin­scrit la nature dans une tem­po­ral­ité humaine, un « temps court », et, simul­tané­ment, la capac­ité humaine de traduire le sur­na­turel ancre l’homme dans la tem­po­ral­ité sans borne du monde ; d’où la restau­ra­tion vivante du lien homme/nature/surnature dans la représen­ta­tion.
Faire du corps de l’ac­teur le sup­port de l’évo­ca­tion du sur­na­turel, c’est de nou­veau pro­pos­er une vision du monde unifiée, réc­on­cil­iée. C’est aus­si le thème cen­tral de LA TEMPÊTE : la restau­ra­tion d’un ordre per­du, la con­fi­ance en la vie après l’ex­péri­ence de la souf­france et du repen­tir. C’est enfin une utopie théâ­trale chère à Brook.

Le naturel et l’élémentaire 

À. Ubers­feld affirme la dual­ité du rôle de l’objet : un « être-là », une présence con­crète, et une fig­ure rhé­torique. On a vu le car­ac­tère métonymique, métaphorique et sym­bol­ique de l’objet naturel chez Brook, il faut main­tenant se pencher sur son « être-là » car c’est, à vrai dire, ici, son mode cen­tral d’ex­is­tence.
L’e­space vide con­tem­po­rain est en règle générale le lieu du signe, mais, le plus sou­vent, lieu du signe con­stru­it. Or chez Brook ce qui fait signe, ce sont essen­tielle­ment des objets qui ont une exis­tence pro­pre dans le monde. De plus, ce sont très sou­vent des objets non con­stru­its par l’homme, de véri­ta­bles élé­ments naturels. Chez Brook, ils pré­domi­nent net­te­ment : l’eau, la terre, le sable, les bam­bous… Dans la représen­ta­tion, l’objet est un élé­ment naturel, appar­tenant au monde. Le rocher est un rocher, le sable, du sable vrai…
Ces élé­ments naturels ne sont pas non plus, comme sou­vent lorsque représen­tés dans les spec­ta­cles con­tem­po­rains, des objets de la représen­ta­tion. La nature, comme on l’a vu plus haut, n’est pas con­sid­érée comme extérieure, rajoutée. Elle appar­tient au théâtre parce qu’elle appar­tient à la vie, au monde. La nature c’est aus­si le ter­rain com­mun à l’hu­man­ité.
Dans sa quête de l’o­rig­ine, d’un théâtre des sources où le con­tem­po­rain con­textuel est refusé au prof­it de l’atemporel essen­tiel et tran­scul­turel, Brook choisit comme don­nées de base de ses spec­ta­cles celles du monde. Chaque fois ce sont des don­nées brutes pos­sé­dant leur charge émo­tion­nelle et sen­suelle pro­pre, indépen­dam­ment d’un sens que leur con­fér­erait la représen­ta­tion. Parce qu’au delà des signes dont la mise en scène les fait por­teurs, ils entre­ti­en­nent avec le spec­ta­teur un rap­port vrai, préex­is­tant à la représen­ta­tion. Leur présence détru­it l’il­lu­sion théâ­trale pour tir­er le spec­ta­teur dans le champ de l’ex­péri­ence. Ils lais­sent des traces réelles — comme eux — sur la scène et le spec­ta­teur. L’eau mouille : la bagarre près du lac a pu éclabouss­er les spec­ta­teurs du MAHABHARATA du pre­mier rang ; dans LA TEMPÊTE, quand Cal­iban fait éclater sa patate douce, les spec­ta­teurs en reçoivent des morceaux, la terre ou le sable, le spec­ta­teur en emporte à la semelle de ses souliers quand il s’en va ; le feu du MAHABHARATA, On peut, si on en est assez près, en ressen­tir la chaleur… On ne voit pas du théâtre : on le voit, on le sent, on le vit. Il faut soulign­er que l’élé­ment naturel ne s’in­scrit pas dans la mémoire des spec­ta­teurs de la même manière que d’autres élé­ments de la représen­ta­tion et que le jeu du pri­maire et de l’élémentaire apporte une désta­bil­i­sa­tion du spec­ta­teur, un vague sen­ti­ment de dan­ger.
On le voit, les élé­ments naturels sur scène ten­dent à pro­duire l’én­ergie qui fera du spec­ta­cle une expéri­ence. Ain­si « l’espace vide » estil un espace « naturel » main­tenant une ten­sion entre représen­ta­tion de la nature d’une part, et élé­ments naturels d’autre part. Il n’est ni mimé­tique, ni « sim­u­lacre d’un lieu du monde ». C’est un lieu du monde où il se passe quelque chose, et non pas où quelque chose est représen­té. La nature de Brook est une métonymie de son théâtre. Et plus encore que tout autre, l’élé­ment terre ou sable importe, il est omniprésent. 

La terre et le sable 

L’ « espace vide » est avant tout la matéri­al­ité des sols : « le théâtre est un art auto-destruc­teur, il est écrit sur du sable » dit Brook dans L’ESPACE VIDE. Ce pro­pos qui définit la spé­ci­ficité de l’art théâ­tral pos­sède une réal­ité effec­tive dans son théâtre. Il s’écrit matérieile­ment sur du sable — LES IKS, CARMEN, LE MAHABHARATA — et passe par les sols bruts et naturels du plein air : ORGHAST, LA CONFÉRENCE DES OISEAUX… On l’a vu, le sable et la terre sont des élé­ments mou­vants sur lesquels les acteurs lais­sent des traces, sur lesquels le spec­ta­cle con­stru­it une mémoire et qui recè­lent une mémoire mil­lé­naire. Ce sont égale­ment des sym­bol­es de l’éphémère et de l’informel, ce qui ren­force l’at­tache­ment que Brook leur porte. L’écrit sur le sable peut dis­paraître d’un coup de vent, l’homme peut mod­el­er le sable, mais de manière tou­jours frag­ile et pas­sagère : assis au milieu de pâtés de sable, Gon­za­lo les détru­it brusque­ment (II, 1), comme, en fait, il détru­it dans son mono­logue les règles du monde et, pour le spec­ta­teur, se lit claire­ment la fragilité et la rel­a­tiv­ité de toute con­struc­tion humaine face à l’état naturel. Détru­its les pâtés, le sable demeure ce que, de tout temps, il a été.
Mais sable et terre pos­sè­dent une puis­sance de sacré et de magie qui par­fait leur valid­ité théâ­trale. Dans la civil­i­sa­tion aus­trali­enne, par exem­ple, le sable sup­porte l’écri­t­ure d’un art sacré. En Afrique, per­pétuelle référence dans le tra­vail de Brook, il est omniprésent dans les pra­tiques religieuses. Il est por­teur d’imag­i­naire égale­ment dans nos civil­i­sa­tions, comme la terre. Celle-ci est aus­si bien sym­bole nyc­to­mor­phe (angoisse des hommes face à la mort, lien de la terre avec l’idée de l’enfer) que sym­bole de fer­til­ité et de fécon­dité, ce qui, aux Bouffes du Nord, ne manque pas de pro­duire une redon­dance avec la roton­dité du théâtre et le choix du cer­cle, élé­ment féminin omniprésent, fig­ure priv­ilégiée du théâtre brook­ien. Quant au sable, il se rat­tache à l’espace sans repère du désert où s’abolit toute loi humaine. C’est le lieu des aven­turi­ers et des hors-la-loi, mais aus­si des sages et des ermites, de la quête d’i­den­tité, de l’isolement, de la ren­con­tre avec soi-même.
Ain­si, sable et terre for­ment un par­a­digme brook­ien cen­tral qui appar­tient à son esthé­tique, sa pra­tique théâ­trale et à sa démarche artis­tique : dès les débuts du CIRT, Brook part en Afrique avec ses comé­di­ens où bien des entraîne­ments ont eu lieu dans le désert. Si le naturel et l’élémentaire sont des don­nées de base du théâtre de Brook, si son théâtre est un véri­ta­ble théâtre des élé­ments, c’est dans LA TEMPÊTE que l’on peut en décel­er toute la puis­sance d’imaginaire puisqu’aussi bien il nous dit un élé­ment avec l’autre, l’eau avec le sable.

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Écrit par Emmanuelle Saunier
Chercheur dans le domaine de la représen­ta­tion théâ­trale. Elle a récem­ment signé un tra­vail sur les rap­ports entre...Plus d'info
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