EN même temps que les compagnies latino-américaines convergent à Paris et à Nancy pour participer aux festivals internationaux1, faisant connaître avec plus ou moins de bonheur l’état de leur théâtre, commencent à arriver aussi quelques jeunes metteurs en scène, qui avaient débuté dans leurs pays respectifs et qui cherchaient à satisfaire leurs inquiétudes créatrices dans un milieu plus stimulant pour l’expérimentation et, peut-être aussi, d’une plus grande stabilité politique.
Le pèlerinage pour venir étudier le théâtre en France est une pratique ancienne en Amérique latine, mais, pour autant que nous sachions, jamais auparavant il ne s’était produit une insertion dans le milieu professionnel français, comparable à celle qui a commencé à se produire de façon manifeste au début des années soixante, même si certains Latino-Américains étaient arrivés la décade précédente. Voici la liste des principaux metteurs en scène par ordre d’arrivée : Alejandro Jodorowsky (1953), Alberto Rody (1954), Rafael Rodriguez Vigouroux (1957), Jorge Lavelli (1960), Víctor García (1962), Antonio Diaz Florian (1968), Alfredo Rodriguez Arias (1969), Gustavo Gac Artigas (1974), Oscar Castro (1976) et Augusto Boal (1978). Il est important de signaler que les metteurs en scène qui sont arrivés en France à la fin des années cinquante et durant les années soixante sont des exilés volontaires, alors qu’un grand nombre de ceux qui sont arrivés la décennie suivante le font pour des raisons politiques et sont accueillis en tant que réfugiés. Cette distinction n’est pas purement formelle, étant donné que la condition d’exilé politique ou non a eu, dans une certaine mesure, une influence sur l’orientation du travail artistique dans le pays d’adoption.
Ce serait une entreprise trop vaste que d’étudier la contribution de chacun de ces metteurs en scène. C’est pour cette raison que nous n’avons choisi que quatre d’entre eux : Rafael Rodriguez Vigouroux, Alberto Rody, Jorge Lavelli et Víctor García, qui nous semblent être les plus représentatifs de la première vague (les exilés volontaires) et dont l’apport artistique s’est révélé avec éclat dans les années 60 où il prit des allures de véritable mouvement, selon l’avis de certains critiques.
Il faut insister sur les conditions favorables offertes par le milieu théâtral français de cette période et qui rendent possible l’insertion professionnelle des hommes de théâtre étrangers. Ils trouvaient en France des conditions propices pour enrichir leur bagage culturel et théâtral, ainsi que pour créer en pleine liberté et parfois avec des moyens économiques qu’ils auraient obtenu difficilement dans leur pays. Nous pensons surtout à certains spectacles de Lavelli, Rody et Garcia. La mise en scène de GILGAMESH faite par ce dernier nous servira d’exemple. Elle a nécessité une adaptation spéciale de la salle (Théâtre de Chaillot), l’installation d’un dispositif scénique complexe et exigé la participation de douze machinistes, cinq accessoiristes, huit électriciens, quatre habilleuses, en plus, naturellement des quatorze comédiens de la distribution et des autres collaborateurs proches du metteur en scène.
La décentralisation théâtrale, la création des Maisons de la Culture, le Concours des Jeunes Compagnies2, l’Aide à la première pièce, l’Université du Théâtre des Nations sont autant de portes d’accès pour les jeunes metteurs en scène latino-américains, qui sauront en profiter avec plus ou moins de chance. Leur présence multiple et active prend même, pour certains critiques français, un air « d’école » ou de « tendance» ; c’est le cas, par exemple, de Lucien Attoun qui publie en 1969 un long article intitulé « L’École argentine de Paris et LE CONCILE D’AMOUR d’Oscar Panizza »3
Réception critique
Attoun commence son commentaire en se référant, en général, aux tendances qui se manifestent parmi les jeunes metteurs en scène, tâche dont il reconnaît la difficulté en raison de la nature même du théâtre, art éphémère par excellence, étroitement lié à son contexte. Ces tendances prennent corps à partir des critères divergents ou convergents sur la conception du théâtre, la fonction de celui-ci dans la société et, en dernier lieu, le modèle même de société dont il est question.
Parmi les différents courants qui émergent, il y en a un dont la filiation lui paraît la plus évidente. Le paragraphe mérite d’être cité intégralement : « Cependant, il serait possible de trouver une communauté de pensée pour quelques-uns d’entre eux dans une attitude commune vis-à-vis du théâtre qui toutefois ne semble pas vouloir participer d’une conception militante de cet art : les Latino-Américains fortement marqués par leur origine, dont l’empreinte dans le théâtre français se fait de plus en plus voyante, et dont l’École argentine de Paris, est, pour l’instant, le moteur le plus dynamique et déjà le plus copié. Les Latino-Américains de Paris défendent avec constance un théâtre musical, cérémonial, liturgique et parfois thérapeutique !»
Néanmoins, le critique prend soin de bien préciser qu’il ne s’agit pas là d’une tendance monolithique, mais qu’elle possède la diversité que l’on attribue dans le domaine de la peinture à l’École russe de Paris. Les représentants du groupe latino-américain seraient : Garcia, Jorodowsky, Lameda, Lavelli, Rody et Savary, qui auraient un héritage culturel commun : «(…) né du métissage entre l’indien hiératique, aux lignes épurées, précurseur de la stylisation, et l’espagnol, angoissé, tragique et théâtral ».
Attoun fait ensuite un compte rendu de l’itinéraire théâtral de chacun d’entre eux en France, en commençant par le péruvien Rafael Rodriguez, avant-garde du groupe, révélé en 1960 par une version surprenante d’OEDIPE ROI. Pour chaque cas, il s’efforce de montrer les singularités respectives. Parmi les noms déjà cités, il remarque trois Argentins : Garcia, Lavelli et Savary, dont le travail artistique a été particulièrement brillant. Finalement, il esquisse la trajectoire de Lavelli et se concentre spécialement sur LE CONCILE D’AMOUR, sa dernière œuvre représentée, «(…) un des plus beaux spectacles qu’on ait vus en France depuis longtemps. »
L’article de Nicole Zand intitulé « Le besoin de vivre »4, bien qu’il ait été publié l’année précédente, paraît répondre directement à celui d’Attoun : « Ils ne sont ni un ‘clan’, ni un ‘groupe’, ni une ‘école’, ni une ‘famille’, ni un ‘mouvement’, ni une ‘chapelle’, ni une ‘cellule’, ni une ‘loge’. On les appelle ‘les Latino-Américains’ ». Un long épigraphe d’Arrabal où il énonce sa conception du « théâtre panique » (fête, rituel, cérémonie), ouvre ce commentaire de N. Zand. Ces idées d’Arrabal seraient communes aux hommes de théâtre latino-américains qui, en moins de cinq ans, auraient pris possession de Paris : «(…) ce sont eux qui, dans le milieu du théâtre, apparaissent comme les hommes à abattre. ou à imiter ».
Nicole Zand fait elle aussi remarquer que la majorité d’entre eux sont argentins : Lavelli, Copi, Savary, Garcia, avec en plus le péruvien Rafael Rodriguez comme précurseur de ce style « néo-baroque », à travers sa mise en scène de SAINT-GENEST de Rotrou. La pénétration latino-américaine aurait déjà commencé en 1960 avec l’arrivée successive des hommes de théâtre déjà cités. Les points communs : connaissance primaire de Brecht, sans identification avec son didactisme ; assimilation du théâtre d’avant-garde (Beckett, Ionesco, etc…) ; et, surtout, une profonde affinité avec Artaud, parfois connu indirectement. Lieu de rencontre privilégié : l’Université du Théâtre des Nations, où les jeunes gens de théâtre des pays les plus divers avaient l’occasion d’échanger leurs expériences à travers un dialogue exemplaire des cultures, réalisé dans un pays neutre. En somme il s’agissait autant de la connaissance de l’autre que de se connaître soi-même et son contexte originel.
Selon, N. Zand, les années soixante marquent l’apogée de Brecht-Beckett-Ionesco et ouvrent les portes au théâtre de la cruauté, au vertige de la « jubilation baroque ». C’est à ce moment particulièrement propice que se sont produites les premières créations latino-américaines : « Elles apportaient toute une culture différente, un peu magique, un peu vénéneuse, une source nouvelle de mythologies exprimées grâce à l’utilisation de tous les langages : gestes, sons, mouvements des corps, cris, modulation des voix. »
Elle pense que le fait d’être des étrangers et de ne pas maîtriser totalement la langue française a paradoxalement contribué à un traitement différent du langage, mettant plus l’accent sur sa qualité de matière sonore et musicale. Par ailleurs, ne se sentant pas directement impliqués dans le contexte social français : «(…) ils se dépolitisaient, pratiquant délibérément l’art pour l’art ».
Certaines déclarations de Lavelli incluses dans l’article confirment pleinement le précédent jugement ; les Latino-Américains de Paris ont pratiqué le dépassement du réalisme, l’évacuation d’éléments rationnels, l’abolition de l’histoire au bénéfice de l’onirique, du fantastique et du sens de la fête. La déclaration suivante de Lavelli illustre l’objectif essentiel qu’il poursuivait alors avec son travail artistique : « Je voudrais que le spectateur ne se reconnaisse que dans les sentiments extrêmes hors de toute contingence quotidienne, qu’il soit pris dans un kaléidoscope de sentiments, comme dans un rituel. »
Ces deux articles que nous venons de présenter ont un grand intérêt, non seulement à cause de la richesse de l’information sur cette période, mais aussi parce qu’ils essaient, pour la première fois, de donner une vue d’ensemble de la présence de metteurs en scène latino-américains en France et d’expliquer d’une certaine façon le phénomène. Écrits vers la fin des années soixante, ils sont des révélateurs significatifs de l’impact produit ces années-là sur le milieu théâtral par Le travail artistique d’hommes de théâtre venus d’Amérique latine. Les coïncidences d’appréciation des deux critiques, sur les Latino-Américains, sautent aux yeux : ils font un théâtre non réaliste, cérémoniel, musical ; ils refusent une conception militante ou politique du théâtre ; ils sont fortement marqués par leur milieu d’origine ; les Argentins, surtout, se distinguent, par leur plus forte personnalité artistique. Les deux critiques sont convaincus que l’importance acquise par les Latino-Américains sur Le plan théâtral est indiscutable.
Arrabal et les Latino-Américains
Il y a trois aspects que seule N. Zand signale de façon explicite, sans toutefois les développer : la communauté d’idées du groupe avec Arrabal ; la profonde affinité avec Artaud ; et l’importance de l’Université du Théâtre des Nations en tant que centre d’échanges très fécond. À notre avis la communauté d’idées avec Arrabal peut être discutable dans des cas précis comme ceux de Rody et de Rodriguez, mais, en général, il a existé une évidente complicité entre cet auteur espagnol et certains Latino-Américains comme Lavelli, Garcfa, Jodorowsky, Lameda et le franco-argentin Savary, qui va beaucoup plus loin que le commun dénominateur de la langue et de la culture hispanique. En premier lieu, il suffit de signaler la longue liste d’œuvres d’Arrabal qui ont été mises en scène par les Latino-Américains, nombre d’entre elles étant des créations mondiales. J. Lavelli est celui qui en compte Le plus : PIQUENIQUE EN CAMPAGNE (France, 1965), LA PRINCESSE ET LA COMMUNIANTE (France, 1966), L’ARCHITECTE ET L’EMPEREUR D’ASSYRIE (France, 1967 ; Allemagne, 1974), SUR LE FIL (France, 1975) et LA TOUR DE BABEL (France, 1979).
Víctor García, pour sa part, a créé avec le succès que l’on sait LE CIMETIÈRE DES VOITURES (France, 1966 et 1967 ; Brésil, 1969), version spéciale qui incluait aussi LES DEUX BOURREAUX, LA COMMUNION SOLENNELLE et ORAISON. Plus tard il a mis en scène L’ARCHITECTE ET L’EMPEREUR D’ASSYRIE avec l’Old Vic de Londres (1970) et aussi LOS DOS VERDUGOS en espagnol, qui n’a pu être représenté, le 11 février 1969, en Espagne, à cause de l’intervention de la police franquiste.
Le premier texte théâtral mis en scène par Jérôme Savary fut LE LABYRINTHE (France, 1967), où Copi jouait également. Ramén Lameda, qui est resté moins longtemps en France, a également monté un spectacle Arrabal composé de BESTIALITÉ ÉROTIQUE et d’‘UNE TORTUE NOMMÉE DOSTOIEVSKI, (France, 1968). Même Rafael Rodriguez, qui n’a pratiquement pas eu de contact ni d’affinité avec Arrabal fut invité à mettre en scène LE JARDIN DES DÉLICES (Belgique, 1976), expérience qui a positivement modifié sa vision du théâtre d’Arrabal. Le seul qui n’a jamais choisi un texte d’Arrabal est Alberto Rody, bien qu’il se soit montré sensible au théâtre espagnol et ibéroaméricain, comme le prouvent ses mises en scène de Figueiredo, Calderón, Triana et Neruda effectuées en France.
De son côté, Fernando Arrabal est conscient de la dette qu’il a envers les « Latino-Américains de Paris » comme le montre le dernier paragraphe de son texte LE THÉÂTRE COMME CÉRÉMONIE « PANIQUE »5 : « Le jeune théâtre français compte plusieurs prestigieux maîtres de cérémonies : Víctor García, Lavelli et Savary. Tous trois s’imposent à nous par la démesure de leur univers baroque qui illumine un monde délirant, plein d’eau claire et de médiums, un monde où les costumes, les décors et la musique et ses instruments jaillissent d’un même ventre, comme les combinaisons d’un unique kaléidoscope sauvage. L’action saute d’une planète à l’autre, d’un cri à un murmure et les spectateurs, prisonniers d’un enclos pour tentations de Saint Antoine, se métamorphosent en mages, victimes et prestidigitateurs vêtus de désespoir et de félicité. »
La complicité d’Arrabal et des Latino-Américains a pris aussi d’autres formes. La plus explicite est la création du Théâtre Panique, fondé par Arrabal, Topor et Jodorowsky, où figure également Savary parmi les compagnons de route du mouvement, si l’on en croit le livre intitulé LE PANIQUE. Par ailleurs, dans la publication Le Théâtre, cahiers dirigés par Arrabal, apparaissent comme collaborateurs Garcfa, Jodorowsky et Lavelli. Cette coexistence et cette collaboration mutuelle atteint son plus haut dec‑é dans les années 60. Postérieur at le phénomène s’est atténué et chacun a suivi son propre itinéraire, interrompu par une mort prématurée dans le cas de Garcia.
Il y a cependant un aspect essentiel concernant les argentins Lavelli, Rody et Garcia, qui pour des raisons évidentes, ne pouvait être perceptible pour des critiques français comme Nicole Zand ou Lucien Attoun. Il s’agit de l’importance qu’a eue dans la formation théâtrale de ces trois hommes « le mouvement du théâtre indépendant ». Au moins les deux premiers ont reconnu à plusieurs reprises être les enfants directs de ce mouvement profondément novateur qui s’est développé en Argentine à peu près entre 1930 et 1960. Le répertoire était composé de classiques et de contemporains européens et américains, mais il a révélé aussi de nouveaux dramaturges nationaux comme Roberto Arlt, Carlos Gorostiza, Agustfn Cuzzani, Juan Carlos Ferrari et Osvaldo Dragün, entre autres.
Le souci de l’espace
Des études consacrées à Jorge Lavelli et Víctor García, des nombreux comptes rendus de journaux et de revues spécialisées concernant Rafael Rodriguez et Alberto Rody, on retient que la pratique de la mise en scène ne fut pas pour eux la simple répétition de formules stéréotypées, mais une constante recherche de nouvelles formes d’expression théâtrale.
Une des préoccupations majeures est l’espace de la représentation. Víctor García fut un de ceux qui poussa le plus loin l’expérimentation dans ce sens, surtout avec les mises en scène du CIMETIÈRE DES VOITURES et de GILGAMESH en France. En Espagne, il fit la mémorable mise en scène de YERMA.
Dans l’article intitulé « Déshumaniser »6, paru en 1968, après ses deux versions du CIMETIÈRE DES VOITURES (Dijon et Paris), il déclarait : « L’essentiel est de trouver une architecture (…). Aujourd’hui, c’est seulement lorsque je suis maître de l’espace, lorsque je l’ai architecturé, que j’y place le texte. »
La conception de Lavelli est très semblable. Pour lui, l’espace de la représentation est comme une page blanche où il faut inscrire « l’écriture scénique » : « Pour moi la mise en scène est avant tout l’architecture et, à partir de cette architecture, pouvoir imaginer un dispositif scénique, un décor, comme moyen de lecture, rien de plus, qui sera la partie la plus intéressante, l’idée de base, l’idée fondamentale de ce que sera la représentation. »7
Alberto Rody a également attribué une grande importance à cet aspect, ainsi qu’en témoignent ses mises en scène. Dans ses débuts en France, il montra une grande prédilection pour les spectacles en plein air, utilisant les possibilités offertes par certains monuments historiques (châteaux) dans le cas de FLAMENCA et LE TEMPS DES TROUBADOURS, ou par les arcades de Céret au festival où furent représentés CREDO SAUVAGE de Guillaume Kergourlay et LE RENARD ET LES RAISINS de Guilherme Figueiredo. Ensuite, pour la seconde version de la pièce de Kergourlay, il transforma complètement la salle à l’italienne du Théâtre de l’Épée de Bois pour installer un dispositif scénique en forme de T, entouré par les spectateurs. Il en fut de même pour la mise en scène de TARD DANS LA NUIT, du même auteur, qui l’obligea à transformer la salle de la Maison de la Culture de Grenoble — relation frontale entre acteurs et spectateurs — en un dispositif en forme d’arène avec une fosse centrale réservée aux musiciens. Pour la scénographie de LA DÉVOTION À LA CROIX de Calderón, destinée au Théâtre Mobile de la Comédie des Alpes, Rody avoue s’être inspiré de la situation géographique de Grenoble, ville entourée de montagnes.
Les héritiers d’Artaud
La majorité des critiques (Colette Godard et Nicole Zand, entre autres) s’accordent à signaler que les metteurs en scène d’origine latino-américaine — arrivés à une période de confrontation entre les postulats théâtraux de Brecht et d’Artaud — ont montré une affinité évidente avec ce dernier, dans certains cas sans connaître directement ses écrits. Les mises en scène de Garcia, Lavelli et Rody, particulièrement, auraient été les meilleures illustrations des principes d’Artaud et auraient contribué à valoriser « le théâtre de la cruauté ».
Mises à part les références déjà citées à propos de Lavelli, Garcia et Rody, voyons un exemple qui englobe les gens de théâtre latino-américains résidant en France : « Artaud a éclaté dans les années 60 avec l’apparition de ce qu’on a appelé l’école latino-américaine, dont restent aujourd’hui principalement Víctor García et Jorge Lavelli. Des exilés venus de pays flamboyants, débridés, baroques, sacrilèges, anti-cartésiens. »8
Pour l’auteur de cet article (qui signe À. S.), les principes essentiels d’Artaud illustrés par les Latino-Américains seraient les suivants : la primauté du jeu sur le texte et du metteur en scène sur l’auteur ; la nécessité de rompre la barrière scène / salle, acteur / spectateur pour instaurer une improvisation individuelle et collective ; recherche d’une expression plus proche des rites du théâtre oriental que de la tradition occidentale «(…) partagée entre Le commerce du divertissement et le culte des chefs-d’œuvre ».
Les notions de « baroque » et de « baroquisme » sont fréquemment utilisées par les critiques pour qualifier les mises en scène réalisées par les Latino-Américains. Plus encore, ils assument parfois euxmêmes ce trait caractéristique.
La prédilection de ces metteurs en scène pour des œuvres de la période baroque est un fait symptomatique : Rotrou, et surtout Calderón. Justement à propos des mises en scène de SAINT-GENEST de Rotrou et de LA DÉVOTION À LA CROIX de Calderón, Rafael Rodriguez et Alberto Rody ont laissé quelques témoignages sur la notion de « baroque ». Pour le premier, ce concept serait lié en France au catholicisme. Le baroque en tant que style artistique aurait connu en France une période brève dont le déroulement fut profondément influencé au niveau du théâtre par les auteurs espagnols du Siècle d’or. Par exemple, le modèle de SAINT-GENEST fut le GINÉS de Lope de Vega, mais dans l’œuvre française, selon Rafael Rodriguez : «(…) l’idée baroque va à fond dans la construction du scénario de la pièce, dans les changements de plan au niveau du langage, dans les ‘tiroirs’, je veux dire dans la pièce à l’intérieur de la pièce à l’intérieur de la pièce. »9
Par conséquent, la mise en scène de Rodriguez s’est efforcée de renforcer ces traits. Pour expliquer sa conception du « baroque » il fait souvent appel aux arts plastiques, et tout particulièrement à la peinture et à l’architecture italiennes. Il précise encore plus sa pensée quand il dit : « En général, ‘le baroque’, si on l’aborde de façon intelligente, n’est pas seulement une sorte de désordre, comme on dirait d’une perle qu’elle est baroque parce qu’elle n’est pas parfaite, mais il correspond à une forme qui a été clairement définie, presque une idéologie avec des principes techniques et pratiques parfaitement définis, parmi lesquels le plus important est la notion de ‘centrifuge’ et non de ‘centripète’.» Cette dernière notion serait spécifique du classicisme, dans lequel les lignes d’un tableau ou d’une construction architecturale convergent vers un centre nettement défini.
À propos de sa mise en scène de LA DÉVOTION À LA CROIX, À. Rody eut aussi l’occasion de délimiter le concept de « baroque » dans un dialogue inclus dans le programme. Quand on lui a demandé directement ce qu’il entendait par ce terme, Rody a précisé que la période baroque vient juste après la Renaissance, établissant une profonde rupture quant à la conception du monde. Et il ajoute : « Le baroque, art par excellence expressif, je dirais même expressionniste dans sa déformation et son idéalisation extrêmes, bannira tout ce qui ne produira pas la violente et douloureuse commotion esthétique souhaitée. Tandis que la pondération était l’une des lois premières de l’art de la Renaissance, le baroque, lui, ne s’épanouira que dans la démesure. La notion classique de la ‘limite’ cédera la place à la tendance violente vers l’exagération propre au baroque. »10 De même que Rafael Rodriguez, il pense que l’aspect dynamique (au point de flirter avec la violence) est une des composantes essentielles du style baroque, ainsi que la dualité réalité/illusion.
Le théâtre de Jorge Lavelli n’a pas non plus échappé à la dénomination de baroque, surtout en ce qui concerne ses mises en scène du MARIAGE et d’YVONNE, PRINCESSE DE BOURGOGNE de Gombrowicz. Il déclarait lui-même après son triomphe au Concours des Jeunes Compagnies (1963) qu’il se sentait attiré par un théâtre de « violences et de transes ».
Quand nous lui avons directement posé la question concernant l’application du terme « baroque », à propos des mises en scène des Latino-Américains résidant en France, Jorge Lavelli nous répondit : « Je crois que le terme ‘baroque’ est ambigu. On ne sait pas très bien ce qu’il veut dire. On parlait de ‘baroque’ lorsqu’il y avait surcharge d’éléments d’opéra. On parlait de ‘baroque’ comme synonyme d’expressionniste pour certaines choses que j’ai faites, où il y avait une relation de force entre les personnages, où tout était basé sur la violence. Il y avait du baroque dans LE MARIAGE de Gombrowicz, car j’imagine qu’il y avait là déjà un monde baroque, chargé de significations, de symboles et de passé, comme un théâtre où se mêleraient l’onirique et le réel. Dès lors, tout ce qui échappe au naturalisme ou au boulevard peut être baroque. » Lavelli avoue que ce type de théâtre l’a attiré et, à en juger par certaines de ses déclarations, il a lui-même utilisé la notion très controversée qui nous occupe. Faisant référence au MARIAGE, il dit : « Ce que je voulais (…), c’était rendre l’univers mystique de l’œuvre, son ‘baroquisme de messe solennelle’ sans perdre la grâce absurde, insolite, inattendue de l’action. »
Au sujet de Víctor García, il est moins fréquent qu’on associe à son travail la notion de « baroque ». On préfère plutôt faire référence à un théâtre de la magie, de l’émotion, du cérémonial, notion qu’il revendique lui-même dans sa conception du spectacle théâtral.
La difficulté d’appliquer des modèles analytiques pour aborder les mises en scène de Víctor García a été expérimentée par l’équipe de chercheurs du CNRS qui suivit tout le processus de mise en scène des BONNES. Dans ses conclusions, Denis Bablet fait justement des réserves en ce qui concerne la notion de « baroque » appliquée aux mises en scène de Víctor García et en tire une conclusion qui révèle la complexité de la tâche et, en même temps, une grande prudence au niveau des jugements de valeurs : « Certes Garcfa refuse le réalisme quotidien et il tend à une très grande économie de signes, quand bien même ses spectacles peuvent paraître ‘baroques’ — terme qui prête à confusion — mais son œuvre scénique n’est pas réductible à ces signes. Elle est tissu de stimuli et de réactions qui peuvent atteindre les couches profondes de l’individu et elle en est d’autant plus fragile : jeu de stimuli-réactions entre le metteur en scène et les acteurs, entre les comédiens même, entre la représentation et le public. Que ce jeu soit, pour un motif ou un autre, soudain déréglé et le spectacle risque d’être réduit à son schéma abstrait. Il cesse d’être ‘habité’.»11
D’après ce jugement de Bablet, la dimension émotionnelle de la mise en scène de Víctor García constituerait un des traits essentiels de son style, sa plus grande force d’impact, mais en même temps sa faiblesse, si les conditions indispensables ne sont pas réunies.
La perception des metteurs en scène latino-américains comme groupe, une perception qui a dominé dans les années 60, a disparu avec le temps. Rody et Garcia sont morts prématurément, en pleine activité créatrice. Quant aux autres, à l’exception de Boal et Gac Artigas, ils ont choisi la France comme pays d’adoption.
- La participation latino-américaine au Théâtre des Nations à Paris a commencé en 1958 avec le Teatro de Buenos Aires, qui a présenté LE CARROSSE DU SAINT SACREMENT de Prosper Mérimée et EL LIMITE d’Alberto de Zavalia, mises en scène de ce dernier. Quant au Festival de Nancy, la première compagnie invitée a été le Théâtre de l’Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM) avec DIVINES PAROLES de Valle-Inclán, mise en scène de Héctor Azar, spectacle qui a gagné le premier prix de la saison 1964. ↩︎
- Pour participer à ce Concours — institué en 1946 par Jacques Jaujard, directeur des Arts et des Lettres, et par Jeanne Laurent, sous-directrice — il n’était pas nécessaire d’avoir la nationalité française, de sorte que les étrangers aussi pouvaient s’y inscrire. L’âge maximum fixé pour les metteurs en scène était de 40 ans et la compagnie participante ne devait pas recevoir une subvention régulière de l’État. Plusieurs Latino-Américains ont profité de cette occasion, dans les années 60 : Rafael Rodriguez présenta LA JACQUERIE de Prosper Mérimée et Jorge Lavelli obtint le premier prix avec LE MARIAGE de Witold Gombrowicz au huitième Concours en 1963. Víctor García participa au neuvième Concours avec UBU ROI d’Alfred Jarry en 1965 et Alberto Rody a mis en scène sa pièce LE CHEVALIER À LA TRISTE CHEVILLE au dixième Concours en 1967. ↩︎
- Lucien Attoun, « L’École argentine de Paris et LE CONCILE D’AMOUR d’Oscar Panizza », Europe n° 480 – 481, avril-mai 1969. ↩︎
- Nicole Zand, « Le besoin de vivre », Le Théâtre, 1968 – 1. ↩︎
- Fernando Arrabal, THÉÂTRE PANIQUE, Christian Bourgois, 1967 ↩︎
- Víctor García, « Déshumaniser », Le Théâtre, 1968 – 1. ↩︎
- Osvaldo Obregón, « Entretien avec Jorge Lavelli », Caravelle n° 40, 1983. ↩︎
- A. S., « La primauté du jeu sur le texte : Artaud a donné le ton », Le Monde, Dossiers et documents n° 46, décembre 1977. ↩︎
- O. Obregón, « Entretien avec Rafael Rodiguez », LA DIFFUSION DU THÉÂTRE LATINO-AMÉRICAIN EN FRANCE DEPUIS 1958, Thèse d’État, Université de Paris III, 1987. ↩︎
- Programme de LA DÉVOTION À LA CROIX de Calderón, Comédie des Alpes, Grenoble, 1969. ↩︎
- D. Bablet, « Tentative de conclusion », Les voies de la création théâtrale, Vol. IV, 1975. ↩︎

