La festa d’Elx
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La festa d’Elx

Le 26 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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TOUS les ans, dans la ville d’Elche (ou « Elx » en valen­cien) se célèbre, les 14 et 15 août, une fête sin­gulière, unique en Europe. Elle com­mé­more la mort, la dor­mi­tion et l’assomption de la Vierge, couron­née dans le tableau final par la Sainte Trinité. Cette fête de longue et vieille mémoire se représente dans la basilique San­ta Maria, trans­for­mée alors en théâtre. Totale­ment chan­tée et jouée par de jeunes garçons et par des hommes, c’est le dernier ves­tige des « mys­tères » et fêtes liturgiques du Moyen Âge encore vivant — et d’une vital­ité for­mi­da­ble, soutenue par la pop­u­la­tion toute entière de la ville. Quoi d’é­ton­nant à ce qu’au milieu de notre monot­o­ne course à la nou­veauté, ce Mys­tère témoigne d’une orig­i­nal­ité vieille de plus de six siè­cles !
Comme il ne fait pas par­tie inté­grante de l’of­fice religieux, ce n’est pas vrai­ment un « mis­tère » comme l’ont été nos Mys­tères médié­vaux français, mais un drame ou fête liturgique. De sujet religieux, il emprunte pour se man­i­fester la cul­ture pop­u­laire locale. Elche est située près d’Alicante, en Espagne. Sa palmeraie immense est célèbre et l’on retrou­ve la palme au cen­tre du jeu dra­ma­tique, ain­si que les divers­es influ­ences — arabes, juives et chré­ti­ennes — qui ont tour à tour dom­iné la ville. C’est dire sa richesse et la dif­fi­culté de déter­min­er ses orig­ines, entourées tel un con­te d’en­fant de déli­cieux mys­tères … 

Les gens d’Elche sont dif­fi­ciles à inter­roger, tout à la joie jalouse de « leur » fête ! Chaque fois que j’ai pu ten­ter de me ren­seign­er sur ses orig­ines et son his­toire, j’obte­nais le même type de réac­tions : d’une part, c’est bien sûr le plus beau et Le plus ancien Mys­tère du monde, et d’autre part, une série de légen­des et d’anecdotes sim­i­laires mais chaque fois dif­férentes. Il faut bien alors s’en remet­tre aux quelques écrivains spé­cial­isés ; mais là encore c’est un théâtre d’ombres : doc­u­ments vus mais dis­parus, ou bien con­servés par La fes­ta d’Elx ESPANA OCULTA, « Peti­ciôn de Llu­via para los cam­pos », Tierta­fuera, 1984. Pho­to Cristi­na Gar­cia Rodero / Agence Vu. leurs déposi­taires anonymes, noms d’au­teurs avancés sans aucune cer­ti­tude, etc. L’analyse mod­erne est bien près de retourn­er à l’école de la tra­di­tion, pour laque­lle la parole trans­mise fait loi.
Cer­taines dates sem­blent du moins recon­nues. Un doc­u­ment de 1266 prou­verait l’ex­is­tence du Mys­tère au XII­Iè siè­cle, 24 ans après la libéra­tion de la ville de l’emprise arabe, par don Alfon­so de Castille ; et ce dernier, fin let­tré, en serait l’auteur. Cette thèse est très con­tro­ver­sée. La seule véri­ta­ble cer­ti­tude le situe au XVè siè­cle selon les doc­u­ments vis­i­bles à Elche. Le man­u­scrit (« Con­sue­ta ») le plus ancien date de 1625, tran­scrit par Mar­ti de Mon­si. Il com­porte le texte de 258 vers, la musique et les anno­ta­tions de mise en scène, entrées, sor­ties et mou­ve­ments des acteurs. Il est écrit en valen­cien ancien, vari­ante du cata­lan et a été remanié de nom­breuses fois avant cette date, par les maîtres de chapelle qui dirigeaient l’exé­cu­tion de l’œuvre.
L’ar­gu­ment — dor­mi­tion et assomp­tion — prend sa source dans les évangiles apoc­ryphes de Saint Jean l’évangéliste et du « pseu­do » Matéo, ain­si que dans la « Légende dorée ». Mais nul doute qu’il se soit aus­si inspiré de légen­des et tra­di­tions anci­ennes même pré-chré­ti­ennes.
Mais ce sont là dis­cus­sions de spé­cial­istes. Les gens d’Elche ne s’ar­rê­tent pas à ces « détails ». Ils « savent », par delà les dif­férences, de façon intu­itive. Depuis des généra­tions ils se trans­met­tent leur tra­di­tion, de père en fils, chaque famille pos­sé­dant ses doc­u­ments pro­pres, se les pas­sant de mains en mains. Cela ne va d’ailleurs pas sans heurt. Les par­tic­i­pants vien­nent de milieux très var­iés : arti­sans, ouvri­ers, nota­bles ou com­merçants, cul­ti­va­teurs. Et ils ne sont pas tou­jours d’accord sur l’évolution ou sur la direc­tion artis­tique du Mys­tère, et c’est une occa­sion à chaque fois saisie de débats sans fin. Ain­si ce vieux mon­sieur, attablé à la ter­rasse d’un café du cen­tre ville, avec qui nous par­lions inter­pré­ta­tion. Il jouait Saint Jean et n’é­tait pas du tout d’ac­cord avec son suc­cesseur. Et de nous démon­tr­er de façon fort sonore com­ment tel pas­sage se chante, puis tel autre. Cinq min­utes plus tard, vingt per­son­nes étaient attroupées, dont cinq ou six chan­taient ensem­ble ! C’est peut-être cette con­stante inquié­tude alliée à une pas­sion ter­ri­enne et tenace qui porte le Mys­tère à la pointe même de tous les cœurs et lui per­met de sur­vivre envers et con­tre tout. L’ex­em­ple le plus frap­pant est la lutte menée con­tre le pape lui-même.
Con­statant un grand nom­bre d’abus et de dégénéres­cences, le pape, au XVIIÈ siè­cle, décide d’in­ter­dire toute man­i­fes­ta­tion théâ­trale à l’in­térieur des lieux réservés au culte. La fête de Notre-Dame de l’Assomption aurait donc dû cess­er. Elle con­tin­ua, les habi­tants refu­sant l’in­ter­dic­tion, et cela durant des années, jusqu’à ce que le pape … cède. Urbain VIII autorise en 1632 la célébra­tion du Mys­tère d’Elche. La ténac­ité n’a jamais fait défaut à la ville. La « Fes­ta », con­fiée d’abord à des par­ti­c­uliers, puis à une con­frérie, est depuis 1931 déclarée mon­u­ment nation­al par le gou­verne­ment espag­nol. Inter­rompue pen­dant quelques temps par des con­di­tions his­toriques dif­fi­ciles ou faute d’ar­gent, elle n’a jamais per­du sa fil­i­a­tion directe, inscrite et véhiculée dans les mémoires. C’est le seul exem­ple con­nu en Occi­dent d’un art médié­val sacré, act­if et inin­ter­rompu.

La dame qui vient de l’eau 

Comme toute vraie tra­di­tion, le Mys­tère d’Elche a comme point de départ une orig­ine légendaire et non humaine. En dehors des représen­ta­tions du mois d’août, chaque année se com­mé­more la venue de la Vierge à Elche.
Dans la nuit du 28 au 29 décem­bre 1370, Fran­cis­co Can­to, garde-côte, sur­veil­lait la plage. Il aperçut alors une bar­que her­mé­tique­ment close, qui vint s’é­chouer sur le sable, une inscrip­tion gravée sur son cou­ver­cle : « Soc per Elig » (je suis pour Elche). Il cou­rut aus­sitôt aver­tir les autorités, qui décou­vrirent dans la bar­que une image de la Vierge, pau­vre­ment vêtue, un man­u­scrit de la « Fes­ta » et une let­tre deman­dant de célébr­er chaque année l’assomption selon les modal­ités indiquées. Aus­si les 28 et 29 décem­bre une pro­ces­sion est organ­isée à tra­vers la vieille ville, suiv­ant la stat­ue con­sacrée de la Vierge Marie. Les moin­dres détails de la légende sont répétés : un homme joue le rôle de Can­to, habil­lé de rouge, mon­té sur un cheval blanc. De la mer il galope jusqu’au vil­lage où l’at­tend une foule silen­cieuse, sur la place de la Mairie. Dès son arrivée, il proclame : « La Vierge est venue, la Vierge est venue !» et tous de lui répon­dre : « Viva Maria », terme peutêtre fam­i­li­er, mais puisque les man­u­scrits eux-mêmes la nom­ment « La Maria » !
La pro­ces­sion est un amal­game incroy­able de cos­tumes et d’ac­ces­soires les plus hétéro­clites : masques de car­naval, anges minus­cules aux ailes de papi­er, majorettes, hommes graves en prière por­tant la palme ou une bougie, Can­to sur son cheval, sérieux, décidé, fan­fares mil­i­taires, une repro­duc­tion de la bar­que de la Vierge, le tout entouré de pétards fumants lancés par les gamins. La ville entière y assiste, y par­ticipe, généra­tions mélangées. J’ai vu une chose boulever­sante : un homme en pri­ant a soudain éclaté en san­glots, vite réprimés, la palme entre les mains et face à la Vierge. Per­son­ne pour s’é­ton­ner, aucune hys­térie col­lec­tive. Ce ne sont là que choses nor­males, et d’un quo­ti­di­en qui dépasse notre sci­ence-fic­tion mod­erne.
Les répéti­tions du Mys­tère com­men­cent dès Pâques, jusqu’au moins d’août, quand tous atten­dent la journée du 14. Ici, com­ment décrire l’indescriptible ? L’effervescence est poussée à son parox­ysme, con­trastant étrange­ment avec la lenteur et la fer­veur toute intérieure des acteurs de la représen­ta­tion. Imag­inez l’am­biance d’un match de foot­ball, asso­ciée à la pro­fondeur et la pré­ci­sion de la main du chirurgien mani­ant le scalpel, voilà la pre­mière sen­sa­tion irré­press­ible. Obtenir un bil­let n’est pas chose facile, trou­ver une place assise tient vrai­ment du mir­a­cle. La foule est là bien avant le début, dans une cohue et un bruit envahissants, igno­rant les pan­car­tes « silen­cio » sus­pendues au-dessus de l’autel. Et rien ne sert de se leur­rer : le début du Mys­tère n’ar­rête rien, au con­traire. Chaque épisode de l’histoire est salué de cris, de pleurs ; beau­coup man­gent des sand­wichs, boivent, dans un inces­sant mou­ve­ment de mille éven­tails — car il fait très chaud. Les gens d’Elche sont chez eux, ils se recon­nais­sent, chaque minute est vécue au-delà d’eux-mêmes, dans la total­ité de la basilique. Tout pour eux est évo­ca­teur et ils par­ticipent à tout, de tout leur être.
Il ne s’agit pour­tant pas de reli­giosité mal­adive, beau­coup des spec­ta­teurs et même des acteurs n’é­tant pas des croy­ants ou pra­ti­quants. La ville d’Elche était même réputée un moment comme le fief des libres penseurs. Mais « leur » Maria, au-delà des dogmes, reste une image d’amour de laque­lle nul ne peut se détach­er.
Le Mys­tère, célébré au MoyenÂge était sen­si­ble­ment dif­férent de celui présen­té de nos jours. L’ap­pari­tion au XVIÈ siè­cle de la musique poly­phonique boulever­sa l’ensemble de l’œu­vre. Les par­ties par­lées se sont trans­for­mées en chants ; seuls ceux de la Vierge et des anges, dont les mélodies rap­pel­lent la liturgie byzan­tine, sont restés intacts.
L’e­space médié­val s’é­tendait sur la croix hor­i­zon­tale, tracée sur le sol de la basilique. L’in­tro­duc­tion de la machiner­ie, située au-dessus de la coupole, per­mit la créa­tion de l’axe ver­ti­cal, axe spir­ituel par excel­lence, tracé du cen­tre de la croix au sol jusqu’au cen­tre de la coupole, ciel sym­bol­ique d’où sur­gis­sent les appari­tions divines et angéliques. Cet axe, de 25 mètres de hau­teur, per­met le voy­age céleste, accom­pli par la Vierge lors de son assomp­tion, enlevée sur « l’Aracelli », nuage sym­bol­ique. Les vis­i­ta­tions des anges emprun­tent le même par­cours, per­chés sur la « Magrana », appor­tant à la Vierge la palme blanche, mes­sage divin de paix.
La « Fes­ta » est séparée en deux actes, deux journées. La pre­mière « la Vespra » dure une heure quar­ante, et la sec­onde « la Fes­ta » env­i­ron une heure. Il n’y a pra­tique­ment aucune action, si ce n’est l’entrée des pro­tag­o­nistes : Saint Jean, Saint Pierre, les apôtres, Saint Thomas qui arrive en retard, les Juifs d’abord hos­tiles, puis con­ver­tis. Décrire la représen­ta­tion ne peut se faire en trois mots ; autant l’action est lente, autant les détails sont minu­tieux et d’une très com­plexe élab­o­ra­tion. Le point cul­mi­nant, le couron­nement de la Vierge par la Sainte Trinité, est accueil­li par un délire dans le pub­lic, moment d’é­mo­tion suprême.
Les cos­tumes sont tail­lés grossière­ment, les acces­soires sont sans recherche. Il y a de toute manière un refus évi­dent de réal­isme, pro­pre à l’art médié­val, et qui forme son car­ac­tère « naïf ». Il s’agit non de mon­tr­er ni de faire croire, mais de sug­gér­er, à tra­vers une réal­ité grossière, des vérités éter­nelles. C’est bien là le pro­pre de tout art tra­di­tion­nel : don­ner un sup­port à l’e­sprit pour qu’il s’élève au-delà des formes sen­si­bles. En ce sens, la célébra­tion du Mys­tère d’Elche est une sorte de médi­ta­tion en acte, à laque­lle cha­cun par­ticipe avec vigueur et ent­hou­si­asme. Et aucun des spec­ta­teurs ne s’y trompe : s’il est beau, c’est qu’il est vrai…

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Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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mai 2025

Le théâtre de l’hispanité

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