A prison, figure de l’existence humaine ; image pascalienne de ces prisonniers qué l’on conduit un à un vers quelque destination inconnue. Prison de la Maya, de l’universelle Illusion. Image chrétienne de la prison des sens, de la geôle du Péché dont délivrent la Pénitence et la Mort.
Au début du XIXè siècle cette Prison à symboles polymorphes rencontre un autre mythe, historique celui-là et dont Voltaire est bizarrement l’initiateur, le mythe du Masque de fer. Qu’il y ait eu dans les prisons françaises de la deuxième moitié du XVII siècle un prisonnier tellement anonyme qu’on l’avait étroitement masqué, la chose est attestée. Mais la suggestion sardonique de Voltaire est que ce prisonnier était un frère jumeau de Louis XIV, emprisonné et masqué pour éviter que le roi de France, fils aîné de l’Église ne se retrouve double, ce qui eût fâcheusement déchiré la robe sans couture de la monarchie française. Cette fable avait pour Voltaire un intérêt complexe : montrer à la fois, contre le providentialisme de Bossuet, le rôle du hasard dans l’histoire, — et la présence du crime dans les dynasties les plus légitimes.
Cette invention de Voltaire, infiniment peu probable autrement, a passionné les romantiques : sans compter deux ou trois drames ou mélodrames, elle a trouvé sa formulation chez Hugo et chez Vigny. Mais chez Hugo la fable du Masque de fer rencontre le souvenir du prisonnier Sigismond et de LA VIE EST UN SONGE. C’est la même fable, celle d’une jeune existence innocente sacrifiée à la raison d’État, à ses craintes plus ou moins réelles, plus ou moins fantasmatiques.
Hugo qui connaissait bien l’Espagne et l’espagnol emprunte avec son frère Abel à la Bibliothèque royale (aujourd’hui Bibliothèque nationale), les 19 mai et 23 juin 1821 (il a 19 ans) deux recueils de pièces de théâtre d’auteurs divers, dont Calderón.
LES JUMEAUX, pièce inachevée, écrite dans l’été 1839, porte la marque puissante de LA VIE EST UN SONGE : le thème essentiel en est la souffrance et la révolte d’un être jeune, innocent, rayé du registre des vivants, et qui tout à coup se trouve — provisoirement extrait de sa prison —, dans le rêve d’une existence brillante et heureuse, pour être très vite replongé dans la nuit. Le Masque comme Sigismond trouve aide, tendresse et amour dans une très jeune femme ; et les souffrances de la prison sont à la fois exaltées et allégées par la fulgurante révélation de l’amour.
Similitude du thème, la prison de l’innocence, condamnée parce que son existence représente une menace pour le royaume ou pour la royauté. Prison qui touche à l’identité même et qui dénie le droit même à l’être, à la personne, au nom et au visage. Similitudes troublantes dans la formulation. La première scène où apparaît le prisonnier est marquée des mêmes plaintes ; Sigismond (1,27) : « Je veux savoir, Ô cieux, / puisque vous me traitez ainsi, / quel crime j’ai commis / contre vous en naissant ; (…) puisque de l’homme le crime / majeur est d’être né. ». Le Jumeau : « Oh ! Je souffre un bien lâche martyre (…) Le jour où je suis né, j’avais commis mon crime et j’étais condamné ». Sigismond se dit « un monstre humain », le Masque un peu plus mollement une « âme fatale ». À la « rage » de l’un répond la « rage » de l’autre et son « blasphème » (JUMEAUX IT, 1). Les deux prisonniers sont enfermés dans une tour, la tour classique du prisonnier, vraiment inutile dans LES JUMEAUX. L’un et l’autre se définissent comme des morts-vivants. Sigismond : «(…) je vis misérable, / squelette vivant, / vivant à l’agonie ». Le Jumeau : « Je suis un mort pensif qui vit dans son cercueil » (I, 1) et un peu plus loin : « Vivants laissez les morts dans leur royaume. Ce masque est mon visage et je suis un fantôme » (I, 2). D’une façon tout à fait bouleversante, les plaintes du Jumeau font écho à l’admirable tirade de Sigismond dans LA VIE EST UN SONGE :
Sigismond :
«La bête vient au monde,
(…)
Le poisson vient au monde, (…)
Le ruisseau vient au monde, et,
couleuvre glissant parmi les fleurs,
à peine se fait-il serpent d’argent
qu’il chante la majesté
des champs ouverts à son sillage.
Et moi, plus animé de vie,
j’aurais moins de liberté ?
(…)
Quelle loi, justice ou raison
peut-elle dénier aux hommes
si doux privilège,
si vitale faveur,
que Dieu a pourtant accordés à la bête,
au poisson, à l’oiseau, au ruisseau ?» (1,2)
Le Jumeau :
«Quoi, l’homme fait sa gerbe et l’abeille son miel !
Quoi ! Le fleuve s’enfuit ! quoi ! le nuage passe !
L’hirondelle des tours s’envole dans l’espace,
La nature frissonne et chante dans les bois,
Et rien ne dit au monde et rien ne crie aux hommes
Vous êtes tous heureux ! vous êtes libres, vous !»
Pour l’un comme pour l’autre la Femme est révélation douce-amère de la vie et du bonheur possible. Sa présence apaise les tourments de la prison :
Sigismond :
[à Rosaure, habillée en homme]
«toi, toi seul es venu surprendre
l’ardeur de ma colère,
l’éblouissement de mes yeux
l’émerveillement de mes oreilles. »
Le Jumeau : « Son approche [celle d’Alix] endort tout dans mon âme fatale ». Et la chanson d’Alix (« C’est elle ! Je l’entends !») répond peut-être au cri de Sigismond et à son insistance sur la voix : « Ta présence me surprend, ta voix m’attendrit et me trouble ». Pour l’un comme pour l’autre, le passage se fait de l’ouïe au regard :
Sigismond :
«Mais qu’ils [mes yeux} voient et que j’en meure »

