La prison de l’innocence

La prison de l’innocence

Le 10 Juil 1992

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Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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A prison, fig­ure de l’ex­is­tence humaine ; image pas­cali­enne de ces pris­on­niers qué l’on con­duit un à un vers quelque des­ti­na­tion incon­nue. Prison de la Maya, de l’universelle Illu­sion. Image chré­ti­enne de la prison des sens, de la geôle du Péché dont délivrent la Péni­tence et la Mort.
Au début du XIXè siè­cle cette Prison à sym­bol­es poly­mor­phes ren­con­tre un autre mythe, his­torique celui-là et dont Voltaire est bizarrement l’ini­ti­a­teur, le mythe du Masque de fer. Qu’il y ait eu dans les pris­ons français­es de la deux­ième moitié du XVII siè­cle un pris­on­nier telle­ment anonyme qu’on l’avait étroite­ment masqué, la chose est attestée. Mais la sug­ges­tion sar­donique de Voltaire est que ce pris­on­nier était un frère jumeau de Louis XIV, empris­on­né et masqué pour éviter que le roi de France, fils aîné de l’Église ne se retrou­ve dou­ble, ce qui eût fâcheuse­ment déchiré la robe sans cou­ture de la monar­chie française. Cette fable avait pour Voltaire un intérêt com­plexe : mon­tr­er à la fois, con­tre le prov­i­den­tial­isme de Bossuet, le rôle du hasard dans l’histoire, — et la présence du crime dans les dynas­ties les plus légitimes.
Cette inven­tion de Voltaire, infin­i­ment peu prob­a­ble autrement, a pas­sion­né les roman­tiques : sans compter deux ou trois drames ou mélo­drames, elle a trou­vé sa for­mu­la­tion chez Hugo et chez Vigny. Mais chez Hugo la fable du Masque de fer ren­con­tre le sou­venir du pris­on­nier Sigis­mond et de LA VIE EST UN SONGE. C’est la même fable, celle d’une jeune exis­tence inno­cente sac­ri­fiée à la rai­son d’État, à ses craintes plus ou moins réelles, plus ou moins fan­tas­ma­tiques.
Hugo qui con­nais­sait bien l’Es­pagne et l’es­pag­nol emprunte avec son frère Abel à la Bib­lio­thèque royale (aujourd’hui Bib­lio­thèque nationale), les 19 mai et 23 juin 1821 (il a 19 ans) deux recueils de pièces de théâtre d’au­teurs divers, dont Calderón.
LES JUMEAUX, pièce inachevée, écrite dans l’été 1839, porte la mar­que puis­sante de LA VIE EST UN SONGE : le thème essen­tiel en est la souf­france et la révolte d’un être jeune, inno­cent, rayé du reg­istre des vivants, et qui tout à coup se trou­ve — pro­vi­soire­ment extrait de sa prison —, dans le rêve d’une exis­tence bril­lante et heureuse, pour être très vite rep­longé dans la nuit. Le Masque comme Sigis­mond trou­ve aide, ten­dresse et amour dans une très jeune femme ; et les souf­frances de la prison sont à la fois exaltées et allégées par la ful­gu­rante révéla­tion de l’amour.
Simil­i­tude du thème, la prison de l’innocence, con­damnée parce que son exis­tence représente une men­ace pour le roy­aume ou pour la roy­auté. Prison qui touche à l’identité même et qui dénie le droit même à l’être, à la per­son­ne, au nom et au vis­age. Simil­i­tudes trou­blantes dans la for­mu­la­tion. La pre­mière scène où appa­raît le pris­on­nier est mar­quée des mêmes plaintes ; Sigis­mond (1,27) : « Je veux savoir, Ô cieux, / puisque vous me traitez ain­si, / quel crime j’ai com­mis / con­tre vous en nais­sant ; (…) puisque de l’homme le crime / majeur est d’être né. ». Le Jumeau : « Oh ! Je souf­fre un bien lâche mar­tyre (…) Le jour où je suis né, j’avais com­mis mon crime et j’é­tais con­damné ». Sigis­mond se dit « un mon­stre humain », le Masque un peu plus molle­ment une « âme fatale ». À la « rage » de l’un répond la « rage » de l’autre et son « blas­phème » (JUMEAUX IT, 1). Les deux pris­on­niers sont enfer­més dans une tour, la tour clas­sique du pris­on­nier, vrai­ment inutile dans LES JUMEAUX. L’un et l’autre se définis­sent comme des morts-vivants. Sigis­mond : «(…) je vis mis­érable, / squelette vivant, / vivant à l’agonie ». Le Jumeau : « Je suis un mort pen­sif qui vit dans son cer­cueil » (I, 1) et un peu plus loin : « Vivants lais­sez les morts dans leur roy­aume. Ce masque est mon vis­age et je suis un fan­tôme » (I, 2). D’une façon tout à fait boulever­sante, les plaintes du Jumeau font écho à l’admirable tirade de Sigis­mond dans LA VIE EST UN SONGE : 

Sigis­mond :
«La bête vient au monde,
(…)
Le pois­son vient au monde, (…)
Le ruis­seau vient au monde, et,
couleu­vre glis­sant par­mi les fleurs,
à peine se fait-il ser­pent d’ar­gent
qu’il chante la majesté
des champs ouverts à son sil­lage.
Et moi, plus ani­mé de vie,
j’au­rais moins de lib­erté ?
(…)
Quelle loi, jus­tice ou rai­son
peut-elle dénier aux hommes
si doux priv­ilège,
si vitale faveur,
que Dieu a pour­tant accordés à la bête,
au pois­son, à l’oiseau, au ruis­seau ?» (1,2)

Le Jumeau :
«Quoi, l’homme fait sa gerbe et l’abeille son miel !
Quoi ! Le fleuve s’en­fuit ! quoi ! le nuage passe !
L’hi­ron­delle des tours s’en­v­ole dans l’espace,
La nature fris­sonne et chante dans les bois,
Et rien ne dit au monde et rien ne crie aux hommes
Vous êtes tous heureux ! vous êtes libres, vous !»

Pour l’un comme pour l’autre la Femme est révéla­tion douce-amère de la vie et du bon­heur pos­si­ble. Sa présence apaise les tour­ments de la prison : 

Sigis­mond :
[à Rosaure, habil­lée en homme]
«toi, toi seul es venu sur­pren­dre
l’ardeur de ma colère,
l’éblouissement de mes yeux
l’émerveillement de mes oreilles. »

Le Jumeau : « Son approche [celle d’Alix] endort tout dans mon âme fatale ». Et la chan­son d’Alix (« C’est elle ! Je l’entends !») répond peut-être au cri de Sigis­mond et à son insis­tance sur la voix : « Ta présence me sur­prend, ta voix m’at­ten­drit et me trou­ble ». Pour l’un comme pour l’autre, le pas­sage se fait de l’ouïe au regard :

Sigis­mond :
«Mais qu’ils [mes yeux} voient et que j’en meure »

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Écrit par Anne Ubersfeld
Pro­fesseur et cri­tique théâ­tral, auteur d’une étude con­sacrée au théâtre de Vic­tor Hugo de 1830 à 1839 : LE...Plus d'info
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Par François Regnault
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