« Nel mezzo del cammin di nostra vita »
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« Nel mezzo del cammin di nostra vita »

Dante, INFERNO, I 1.

Le 22 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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— Entre­tien —

JEAN TORRENT : D’une œuvre que Frédéric Amat a peinte en pen­sant au CHEVALIER D’OLMEDO, vous dites qu’elle est très « lorqui­enne ». La pièce de Lope de Vega était au réper­toire de la Bar­ra­ca, le théâtre ambu­lant de Gar­cia Lor­ca. Quel lien unis­sait les deux poètes ?

Lluís Pasqual : Peut-être l’unique sujet de toute la poésie est-il celui de l’amour et de la mort. Lope et Gar­cia Lor­ca sont des poètes qui ont tous deux une grande facil­ité, elle jouait même par­fois con­tre eux. Ils étaient en quelque sorte des médi­ums, comme s’ils écrivaient sous la dic­tée de quelqu’un. Cer­taines pièces de Lope sont, je ne dirais pas mau­vais­es, mais presque. Lui-même dit qu’il pou­vait écrire une come­dia en 24 heures et que plus d’une cen­taine ont été écrites ain­si. Gar­cia Lor­ca avait aus­si cette facil­ité. Un autre trait com­mun est leur capac­ité de pass­er, de façon spu­do­ra­ta, sans tran­si­tion, du lyrisme au quo­ti­di­en. Cela sig­ni­fie qu’ils ont une main extra­or­di­naire­ment libre, un esprit libre dans l’écri­t­ure et la com­po­si­tion d’une pièce de théâtre. Et ils sont tous deux, même si c’est un mot que je n’aime pas beau­coup appliqué à l’écri­t­ure, très élé­gants.
Pour les acteurs, les pas­sages abrupts et répétés du quo­ti­di­en au lyrique exi­gent une très grande agilité. On ne peut entr­er dans LE CHEVALIER D’OLMEDO que par la porte de la poésie. Il faut savoir quand se pos­er des ques­tions et lesquelles, mais aus­si lesquelles ne jamais se pos­er. Lors de la pre­mière ren­con­tre entre le Cheva­lier et Inès, celle-ci dit à Tel­lo, le valet du Cheva­lier : « Ami Tel­lo », et Tel­lo lui répond « Ma reine » Il n’y a pas d’explication rationnelle à chercher, c’est comme ça. Chez Flaubert, les divers­es couleurs d’yeux de Madame Bovary sont une inco­hérence du même ordre. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a une vérité pour tous les per­son­nages, c’est tou­jours une vérité poé­tique. On a per­du l’habi­tude de faire du théâtre écrit en vers. Très sou­vent, l’acteur analyse le per­son­nage, la liste des sen­ti­ments qu’il doit maîtris­er, et il rap­proche le per­son­nage de lui, de sa vérité. Or dans le théâtre comme celui de Lope de Vega, la vérité de l’ac­teur est en général trop petite. Il ne faut pas que l’ac­teur s’approprie une vérité du per­son­nage, il faut aller vers elle, parce que la vérité de ces per­son­nages-là, la façon dont ils s’ex­pri­ment est beau­coup plus énorme, plus haute, elle appar­tient à la poésie. Il faut que l’ac­teur essaie de grimper, de vol­er jusque-là, parce que sa pro­pre vérité sera tou­jours trop petite. Et quand il aura fait le tra­vail, cela revien­dra au même. Seule­ment, sa vérité se trou­vera enrichie. On peut faire tout ce qu’on voudra pour jus­ti­fi­er cha­cun des mono­logues, ils n’ont aucune jus­ti­fi­ca­tion, ils n’en ont pas besoin. Il faut être très généreux, l’image qui me vient à l’e­sprit est celle d’un homme aux yeux fer­més qui ne sait pas ce qu’on va lui met­tre dans la bouche. Or, c’est un verre d’eau claire et trans­par­ente, il faut se laiss­er emporter par le texte, sinon c’est une pièce qui n’a aucune jus­ti­fi­ca­tion pos­si­ble.
Gar­cía Lor­ca aimait beau­coup Lope, mais surtout il admi­rait LE CHEVALIER D’OLMEDO, en rela­tion sans doute avec l’in­tolérance que Gar­cia Lor­ca dit exis­ter en Espagne. L’in­tolérance n’est pas car­ac­téris­tique de l’Es­pagne, mais lorsqu’elle appa­raît en Espagne, elle prend des formes très bar­bares, sinon on ne com­prendrait pas la guerre civile. La guerre civile est bien sûr la con­séquence his­torique d’une révo­lu­tion indus­trielle pas faite, d’un retard par rap­port à l’Eu­rope, mais elle résulte aus­si d’un car­ac­tère, d’une façon d’être, on aurait pu résoudre les prob­lèmes d’une autre façon, mais cela a été la guerre civile. Dans LE CHEVALIER D’OLMEDO, il y a un com­men­taire du roi sur les habits dis­tinc­tifs que doivent porter les mem­bres des com­mu­nautés juives et musul­manes. Lope dénonce par là un monde dans lequel peu­vent se dévelop­per la bar­barie et l’in­tolérance. Rodriguo, le rival du cheva­lier, ne devient dan­gereux que lorsqu’il trans­pose son prob­lème sur un plan poli­tique, lorsqu’il s’écrie « depuis quand les gens d’Olme­do ont-ils le droit de venir insul­ter ceux de Med­i­na ?». 

J.T. : Une ver­sion française du CHEVALIER D’OLMEDO a été présen­tée en 1957 au Fes­ti­val d’art dra­ma­tique d’Angers dans une mise en scène d’Al­bert Camus. À votre avis, qu’estce qui, dans la pièce de Lope, pou­vait séduire Camus ? 

LI. P. : L’ÉTRANGER est un des romans qui m’a le plus boulever­sé. Cette espèce de hasard qui fait d’un homme un crim­inel, dans un endroit incon­nu où tout est con­tre lui. Dans LE CHEVALIER D’OLMEDO), il ÿ a deux choses qui sont très proches de l’u­nivers de Camus : le fait d’être étranger quelque part et la soli­tude. Chez Camus, la soli­tude est telle­ment présente que dans sa tra­duc­tion, Camus change le pre­mier mot de la pièce : « aimer », et non « amour », comme chez Lope. Aimer, comme un impératif, une néces­sité d’a­gir.
Le Cheva­lier est un per­son­nage qui est seul, une sorte de mata­dor très doué. Le poète Guillen décrit le moment de soli­tude totale du torero, le goût très amer du café au matin du jour où il s’ap­prête à affron­ter la mort. Le Cheva­lier est un per­son­nage qui à la mort en lui. L’amour seul le tire de sa soli­tude. Mais je crois que la mort, comme l’amour, l’attire. Chaque fois que le Cheva­lier laisse s’ex­primer son sen­ti­ment amoureux, la mort appa­raît en même temps : la mort, c’est le fait de non-avoir, d’être privé de l’autre. Ce n’est pas une chose réfléchie. Le Cheva­lier souf­fre de mélan­col­ie, au sens où l’entendait le XVI­Iè siè­cle, une dépres­sion, une atti­rance vers le néant, vers la nonex­is­tence, vers la mort. La seule façon de s’en sor­tir, c’est le hasard de cette fille qui appa­raît. Ces « états d’âme », cette dépres­sion sont peut-être la chose la plus dif­fi­cile à faire pass­er, chez un être qui est en principe plein de force, d’én­ergie, de beauté.
Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi Jean-Marc Barr pour jouer le Cheva­lier. Jean-Marc Barr est en quelque sorte un étranger, étranger à la France, au théâtre, au théâtre en France en tout cas. C’est aus­si un être à qui on sup­pose toute une activ­ité physique, c’est un être plein d’én­ergie, d’én­ergie pos­i­tive, que les gens admirent et dont on peut tomber amoureux. Le Cheva­lier n’est pas excep­tion­nelle­ment ceci ni cela, il devient énorme parce que Lope le fait énorme. Jean-Marc Barr est, je ne dirais pas à l’op­posé, mais en tout cas très loin du Cheva­lier que je pour­rais jouer, si j’avais choisi un acteur medi­um comme Alcón, par exem­ple, un acteur à tra­vers lequel je m’ex­prime, qui a les mêmes vibra­tions que moi, comme si nous étions deux tim­bales l’une à côté de l’autre. Anglo-améri­cain, français, le par­cours de Jean-Marc Barr est tout à fait dif­férent du mien, il n’a pas l’alexandrin dans le sang, ce qui est bien, mais il n’a pas non plus la mys­tique dans le sang. Cela peut don­ner un côté absol­u­ment « con­tem­po­rain ». 

J.T. : Dans son très dés­in­volte NOUVEL ART DRAMATIQUE, Lope de Vega dit que lorsqu’il veut com­pos­er une come­dia, il enferme les règles à triple ver­rou. Est-ce cette lib­erté qui vous pousse à utilis­er le qual­i­fi­catif de con­tem­po­rain ? 

LI. P. : Oui, je ne dois pas penser que je monte une pièce clas­sique du XVIIR siè­cle espag­nol. LE CHEVALIER D’OLMEDO est bien écrit en vers, mais cer­taines chan­sons des Bea­t­les ou de Prince le sont aus­si. L’idée du con­tem­po­rain me vient de cette for­mi­da­ble lib­erté d’ex­pres­sion. La pièce est totale­ment sub­ver­sive par rap­port aux codes qui pré­va­lent dans la société espag­nole d’alors, amour cour­tois, hon­neur. Je serais ten­té de dire que c’est la pièce des couliss­es. En déplaçant l’action au Moyen-Âge, Lope par­le de son temps avec une sub­ver­sion dont seul le théâtre était capa­ble en ce temps-là, il met à nu et révèle l’en­vers du décor social. Un côté sub­ver­sif que le théâtre n’a plus ou très peu parce qu’il touche moins la société. Il y a une chose que j’ai tou­jours trou­vée extra­or­di­naire dans le XVITè siè­cle espag­nol. En Angleterre, à la même époque, celle de Shake­speare et du grand théâtre élis­abéthain, on ne per­me­t­tait pas aux femmes de jouer. En Espagne, on le per­me­t­tait, il y avait même des actri­ces célèbres, Lope ou Calderén écrivaient pour elles. Or dans ce pays, où il n’y avait pas de troupe placée sous la pro­tec­tion du roi, comme celle de Molière en France, les acteurs étaient con­sid­érés comme des êtres maleante, ils n’ont obtenu le droit d’être enter­rés en terre sacrée qu’à la fin du XIXè. Dans les autos sacra­men­tels, c’est donc une putain ou un voy­ou qui jouent le rôle de Dieu, du Saint-Esprit ou de la Vierge Marie. Je trou­ve cela tout à fait éton­nant qu’un être qui est moins que rien puisse représen­ter Dieu dans l’im­agerie chré­ti­enne. Et Lope parvient à cass­er tout ce qui con­sti­tu­ait le code du théâtre, tout ce qu’il fal­lait dire au théâtre, l’hon­neur, la morale. Cela jusqu’au per­son­nage du roi. Le roi du CHEVALIER D’OLMEDO n’est même pas Basile, le roi de LA VIE EST UN SONGE, un toi philosophe, un astronome, pétri de doutes, non, c’est un roi sportif, un roi mod­erne. Rodri­go lui-même, le rival du Cheva­lier, se sent trahi si l’on veut, mais ce n’est pas l’honneur de la jeune fille qu’il doit défendre. De même qu’on passe sans cesse de la prose au vers, de même les codes sont sans cesse brisés. Comme pour nous dire, ne vous installez jamais. 

J.T. : Cela rejoint-il une esthé­tique de l’inachevé que vous sem­blez revendi­quer ?

LI. P. : Non. D’ailleurs, je com­prendrai un jour que l’inachevé n’ex­iste pas au théâtre, il n’est pas lis­i­ble comme tel au théâtre, il peut l’être dans une sculp­ture par exem­ple. Non, ce n’est pas l’inachevé, c’est la non-grav­ité dans le sens méta­physique, idéologique. Ne pas s’in­staller dans le juge­ment. C’est pour cela que la pièce est mod­erne aus­si. L’amour du Cheva­lier et d’Inès n’est pas un amour emblé­ma­tique, absolu, comme celui de Roméo et Juli­ette. C’est un amour con­cret, une façon de dire que chaque per­son­ne a sa manière d’aimer, qu’au­cun amour n’en vaut un autre.
C’est curieux ce que Lope parvient à faire avec une langue aus­si rhé­torique que la langue du XVII siè­cle espag­nol, une langue dont on fai­sait, en tout cas, un usage aus­si rhé­torique. Il en fait une chose légère, limpi­de comme un cristal pur. Mais la non-grav­ité, la non-affir­ma­tion dépasse le domaine rhé­torique, elle s’ap­plique à tous les com­porte­ments de l’époque. Qu’est-ce que cette mort obscure, un coup de pis­to­let dans le dos ? Que sig­ni­fient, dans la bouche d’un cheva­lier du XVII siè­cle, les paroles « Dieu sait que cette nuit, elle aurait pu être à moi » ? ou « il faut que je te quitte, je dois aller voir mes par­ents » ? ou « je vais aller me chang­er, parce que si je venais à pass­er sous la fenêtre d’Inès, il faut qu’elle me voie sous le jour Le plus avan­tageux » ?
Lope par­le des mêmes choses que Calderén dans LA VIE EST UN SONGE, il se pose, comme tous les grands poètes, les ques­tions méta­physiques essen­tielles, mais il n’af­firme jamais. Calderôn trou­ve une réponse dans la théolo­gie, Lope laisse la ques­tion com­plète­ment ouverte. Par un jeu de va-et-vient d’une petite chan­son (« C’est dans la nuit qu’ils l’ont tué, / lui le Cheva­lier, / le joy­au de Med­i­na / et la fleur d’Olme­do ») à tra­vers les siè­cles, du Moyen-Âge au XVI­Iè, du XVI­Iè au Moyen-Âge, Lope annonce une tragédie, mais sans jouer la tragédie. Et quant à savoir si cet homme était prédes­tiné ou pas à mourir, le grand thème de la prédes­ti­na­tion, la ques­tion reste ouverte, pour Lope c’est un des mys­tères de la vie. Impos­si­ble de savoir, dans la pièce, qui a chan­té le pre­mier la com­plainte. On l’en­tend tout au début de la pièce, le laboureur qui la fre­donne dit l’avoir enten­due d’une cer­taine Fabia, mais Fabia ne l’a jamais chan­tée sur scène. Lope ne dit ni oui ni non, il ne sait pas. 

J.T. : Fran­cis­co Rico dit que toute la pièce est un flash-back. 

LI. P. : On pour­rait l’exprimer ain­si, mais Le flash-back n’ex­iste pasau théâtre. Le théâtre, c’est l’art du présent, le passé est tou­jours du présent ou alors il n’ex­iste pas, c’est une con­ven­tion lit­téraire. Un spec­ta­teur du XVI­Iè siè­cle con­naît le dénoue­ment, comme un spec­ta­teur con­tem­po­rain qui vient voir ROMÉO ET JULIETTE sait qu’ils vont mourir. Ce qui importe, c’est de racon­ter très bien l’anecdote.
Lorsque Zéno Bianu m’a remis les pre­mières ver­sions du texte français, il était fier et heureux des moments lyriques, il en avait comp­té vingt-huit. Par la suite, c’est dans les pas­sages qu’il jugeait plus réal­istes qu’il a apporté de nom­breuses cor­rec­tions. Lope a été accusé d’être un auteur réal­iste par les cri­tiques espag­nols du XVI­I­Iè, XIXè et même XX&è. Le réal­isme n’avait pas une bonne presse. C’est vrai, il y a du quo­ti­di­en, mais dans LE CHEVALIER D’OLMEDO, c’est un quo­ti­di­en auquel on n’a jamais accès dans une pièce du XVIIE, on ne voit jamais un mata­dor qui doute, qui souf­fre de mélan­col­ie, qui meurt d’amour, c’est impens­able. À cette époque, il y avait de nom­breux scéno­graphes ital­iens qui tra­vail­laient en Espagne, on pos­sède des descrip­tions pré­cis­es des représen­ta­tions à grand spec­ta­cle où la machiner­ie à l’i­tal­i­enne pou­vait faire éta­lage de ses pos­si­bil­ités somptueuses. Lope renonce à tout l’ap­pa­rat. 

J.T. : À ce pro­pos, le choix scéno­graphique d’Ezio Frige­rio pour le spec­ta­cle de la Cour d’Hon­neur (un vaste champ de blé) est assez sin­guli­er. 

LI. P. : Le choix du décor est com­plète­ment irra­tionnel, c’est un choix de la mémoire sen­si­ble. J’ai fait mon pre­mier voy­age en Castille, lorsque j’é­tais au ser­vice mil­i­taire. La Castille est un endroit où per­son­ne ne va. Le pays est pour­tant mag­nifique, un paysage de collines très douces, un plateau situé à qua­tre cents mètres d’alti­tude, les ciels sont d’une extra­or­di­naire pureté. On a pris une route qui descendait, après une courbe, les paysans fai­saient la mois­son, il y avait de la pous­sière de blé, c’é­tait en or, toute la Castille était dorée. Il y avait une lumière de cette couleur-là dans LE SACRE DU PRINTEMPS que Béjart a créé, une espèce d’explosion dorée, orangée. Il y avait quelque chose de sacré, de mirac­uleux, et rien de plus ter­rien pour­tant que la tâche agri­cole qui était accom­plie. La Castille sera tou­jours pour moi liée à cette image. Or, Le CHEVALIER D’OLMEDO est une pièce très très Castille, la Castille étant la vit­rine de l’Es­pagne du XVIIR, le roy­aume qui uni­fie la pénin­sule et impose ses règles.
En même temps, il y a la Cour d’Hon­neur. Je suis per­suadé que tout le monde arrive en se dis­ant je ne devrais jouer avec rien. La magie de la Cour d’Hon­neur, c’est la magie de ses trois murs. On se dit qu’il faut y faire du théâtre. Impos­si­ble d’aller con­tre le mur, il est là plus fort que toi, plus beau que toi, avec toute l’histoire, la mémoire de Vilar et de tous les autres, avec une dis­tri­b­u­tion de fenêtres mag­nifique et bizarre. Pour moi, il y a aus­si le sou­venir de tous les pèleri­nages que j’ai faits à Avi­gnon pour voir du théâtre. Je n’aime pas ni le plein air ni les plateaux trop grands. Alors on se dit qu’il faut don­ner aux acteurs un sol sur lequel marcher, un sol qui nour­rit et impose des règles. Pour moi, c’est la Castille, un no man’s land, mais pas un no man’s land stérile, comme le no man’s land beck­et­tien, lunaire, mais un no man’s land plein de vie, un champ de blé. Frige­rio a essayé de met­tre toute la Castille dans la Cour, avec, de plus, un jeu que je crois être le jeu de la pièce : il y a d’une part la dimen­sion quo­ti­di­enne, réal­iste, d’autre part les deux groupes sculp­turaux à l’avant-scène, avec leur envol lyrique, nous dis­ent qu’on est au théâtre. 

J.T. : On pour­rait relever deux para­dox­es induits par la scéno­gra­phie, celui d’un décor exal­tant la vital­ité pour une pièce où il est ques­tion de mort, et celui de l’ir­rup­tion de la nature là où les sit­u­a­tions sont sou­vent vaude­vil­lesques, liées aux entrées et sor­ties des per­son­nages dans la mai­son. 

LI. P. : LE CHEVALIER D’OLMEDO était une pièce conçue pour un espace con­cret, le cor­ral, avecdes dimen­sions très pré­cis­es, des con­ven­tions bien établies, un espace aus­si sig­ni­fi­catif et aus­si sig­nifi­ant que celui du théâtre élis­abéthain. On était arrivé à un mariage par­fait entre la lit­téra­ture dra­ma­tique, l’e­space où les pièces étaient jouées, et la société qui rem­plis­sait cet espace. Un peu comme l’‘amphithéâtre grec, les théâtres bour­geois, rouge et or, du XIXè, ou les stades de foot­ball. Pour moi, les deux élé­ments qui s’op­posent dans le décor de Frige­rio, la théâ­tral­ité et le côté terre et réel, et l’idée des couliss­es que j’évo­quais tout à l’heure me ser­vent à trans­pos­er la pièce à l’ex­térieur. Il y a un champ de blé, mais il y a aus­si cette arène que Frige­rio a ménagée au cen­tre du plateau, là où toutes les lignes con­ver­gent, avec encore une fois cette dual­ité d’un lieu réel, où les épis seraient déjà fauchés, et d’un espace théâ­tral, un espace de jeu.
On ne peut pas par­ler de la mort en l’abordant par Le côté som­bre. Ici, la mort est aus­si banale qu’un coup de pis­to­let tiré dans le dos d’un homme. Cette pièce n’est pas un chemin de croix, ce n’est pas « mort et trans­fig­u­ra­tion du Cheva­lier d’Olme­do ». Le blé est plus qu’un sym­bole, il sig­ni­fie la vie, ce n’est pas un hasard si le tableau le plus énergé­tique au monde est un champ de blé peint par Van Gogh. En même temps, on est au théâtre, les blés sont morts, une par­tie est déjà moisson­née, prête à être trans­for­mée en farine ou à ense­mencer à nou­veau la terre. 

J.T. : LE CHEVALIER D’OLMEDO est une pièce « sim­ple », une pièce de théâtre dans laque­lle le théâtre n’est pas remis en ques­tion. Si l’on con­sid­ère votre par­cours artis­tique depuis EL PUBLICO et vos dernières mis­es en scène de Gar­cía Lor­ca, Valle-Inclán ou même Genet, ce choix peut paraître éton­nant. 

LI. P. : Il est pos­si­ble que le spec­ta­teur trou­ve cette pièce petite, sim­ple, sans enjeu. J’éprou­ve aujourd’hui le désir de racon­ter une his­toire qui ne soit pas cassée ni cubiste. Tout le XVI­Iè, que ce soit Shake­speare ou Lope, affec­tionne l’art du con­teur. Ici, il y a une nar­ra­tiv­ité très puis­sante, la pièce ne se replie jamais sur elle-même. C’est un fait divers racon­té en lan­gage poé­tique. Dans LE CHEVALIER D’OLMEDO), il y a égale­ment tout un monde mag­ique, un monde de ques­tions sans réponse, qui me séduit beau­coup. Je ne sais pas si le côté irra­tionnel de la pièce peut pos­er des prob­lèmes à un pub­lic préjugé rationnel comme le pub­lic français.
Je crois de moins en moins au théâtre comme lan­gage uni­versel, au pub­lic comme notion abstraite. Je veux m’adress­er à des gens con­crets. Ce qui m’im­por­tait le plus quand j’ai mon­té TIRANO BANDERAS par exem­ple, c’é­tait l’ac­cueil que le spec­ta­cle recevrait à Buenos Aires, parce qu’il avait été fait pour ce pub­lic. En France, le pub­lic est sen­si­ble à la qual­ité lit­téraire d’un texte. Pen­dant les représen­ta­tions de LA VIE EST UN SONGE au Théâtre de l’‘Odéon, j’en­tendais de nom­breuses per­son­nes dire « quelle belle pièce ». Je ne suis pas cer­tain que je mon­terais LE CHEVALIER D’OLMEDO aujourd’hui en Espagne, mais j’ai le désir de faire décou­vrir cette pièce au pub­lic français, parce que je sais que cela est pos­si­ble ici et que Zéno Bianu m’a fait le cadeau d’une langue si belle.
LE CHEVALIER D’OLMEDO est une pièce qui me pour­suit depuis des années. J’avais com­mencé à la répéter il y a longtemps. J’ai arrêté au bout de quinze jours, parce que j’es­sayais de m’élever jusqu’à Lope et que je n’y arrivais pas. Aujourd’hui, je crois que la chose est un peu moins impos­si­ble. Peut-être parce que j’ai moi-même éprou­vé le goût de la mort, celui de la vie, la soli­tude et le sen­ti­ment d’être étranger.
J’ai l’im­pres­sion que je dois retrou­ver une cer­taine pureté, après être passé par une expéri­ence de destruc­tion, de frag­men­ta­tion, de découpage. Retrou­ver le goût du théâtre tel qu’il est. Or, si les pièces du XVI­Iè espag­nol sont quelque chose, ce sont des pièces de théâtre. J’ai per­du la pureté à 36 ans, lorsque j’ai mon­té EL PUBLICO de Gar­cia Lor­ca. Tout s’est cassé à ce moment-là. Une sorte de descente aux enfers. Avant, j’é­tais passé par la vie et par le théâtre avec une facil­ité si grande. Beau­coup de gens dis­ent que mon meilleur spec­ta­cle a été LES TROIS SŒURS de Tchekhov. Or, j’avais le sen­ti­ment que la décou­verte de Tchekhov était si facile, comme celle de Büch­n­er, de Shake­speare, de Brecht, de Goldoni ou de Sopho­cle. La phrase de Picas­so, « je ne cherche pas, je trou­ve », j’au­rais pu l’ap­pli­quer, toutes pro­por­tions gardées, à mon tra­vail de met­teur en scène. Je crois que j’ai eu la chance de con­naître deux grands moments de théâtre, de théâtre dans son rap­port avec le pub­lic. J’ai eu la com­plic­ité du pub­lic à l’époque du fran­quisme, et j’ai eu l’avidité du pub­lic, le besoin de com­mu­nion, après cette époque. Ces deux moments priv­ilégiés qu’of­fre par­fois le théâtre font par­tie de mon his­toire. Il y avait la pos­si­bil­ité de con­stru­ire quelque chose de très néces­saire, comme l’ont fait, avec cette dif­férence qu’ils par­taient d’une tra­di­tion non détru­ite, le Pic­co­lo à Milan, la Schaubühne à Berlin, le TNP de Jean Vilar ou le Théâtre de Nan­terre-Amandiers. Le Théâtre Lli­ure de Barcelone et le Cen­tre Dra­ma­tique Nation­al de Madrid ont été cela.
Après trois années de Théâtre Nation­al, j’ai sen­ti que tout ce qu’on avait con­stru­it vac­il­lait, la pureté des gens qui étaient arrivés au gou­verne­ment était en train de dis­paraître, ils deve­naient des poli­tiques pro­fes­sion­nels. Et puis j’ai ren­con­tré EL PUBLICO de Gar­cia Lor­ca sur ma route, et EL PUBLICO m’a tor­du le cou. Tout ce que j’ai vécu, je l’ai vécu avec et par le théâtre. Un être plus équili­bré que moi, plus froid, plus rationnel aurait sans doute fait une halte sur son chemin. Si on voulait l’exprimer dans la ter­mi­nolo­gie du XIIè espag­nol et de la prédes­ti­na­tion, on pour­rait dire que j’au­rais dû mourir à 36 ans, plutôt que de mon­ter EL PUBLICO. De fait, cela a été comme une mort. D’une part, le théâtre se trou­vait mis en crise de l’intérieur, d’autre part et de façon plus vaste, je ressen­tais, comme un fait de civil­i­sa­tion, l’effritement de toutes les valeurs philosophiques et idéologiques, l’écroulement des sys­tèmes de référence. Ma mise en scène de JULES CÉSAR était le reflet du spec­ta­cle que je voy­ais autour de moi. Depuis, il y a eu ce con­tact per­ma­nent avec la mort, en moi, tout près de moi, et même dans la société. Je crois que depuis qua­tre ou cinq ans quelque chose s’est paralysé. Je n’ai éprou­vé aucun divorce entre ce que je ressen­tais en moi et ce que je voy­ais au dehors.
EL PUBLICO puis PIÈCE SANS TITRE, m’ont amené à un cer­tain dis­cours sur le théâtre, ou plutôt sur la ques­tion de la représen­ta­tion au théâtre, quelque chose qui a enflé jusqu’au BALCON et a explosé dans TIRANO BANDERAS. Aujourd’hui, je ne dis pas que cette préoc­cu­pa­tion est totale­ment évac­uée, je me pose en tout cas moins de ques­tions. J’ai l’im­pres­sion que je peux rêver main­tenant d’aller plus haut, je peux rêver d’utopie, parce que je ne flotte pas, j’ai les pieds dans la boue, on me les a mis. J’ai une foi totale dans LE CHEVALIER D’OLMEDO. Le choix de cette pièce est totale­ment libre, il n’est attaché à aucun dis­cours, à aucune stratégie, c’est une façon de ne pas devenir grave moi non plus, de ne pas trop me pren­dre au sérieux, une ten­ta­tive de renaître à une cer­taine pureté, le sim­ple désir de dire aux spec­ta­teurs « regardez comme c’est beau ». 

Pro­pos recueil­lis par Jean. B. Tor­rent.

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Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
#41 – 42
mai 2025

Le théâtre de l’hispanité

23 Juil 1992 — NÉE au sein d’une évolution continue et complexe qui remonte au début du XVIIIè siècle et qui s’est nourrie de…

NÉE au sein d’une évo­lu­tion con­tin­ue et com­plexe qui remonte au début du XVI­I­Iè siè­cle et qui s’est…

Par Isidre Bravo
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21 Juil 1992 — JEAN TORRENT : Vous avez reçu votre formation d'acteur à Bochum, en Allemagne. Vous travaillez même quelques années dans les…

JEAN TORRENT : Vous avez reçu votre for­ma­tion d’ac­teur à Bochum, en Alle­magne. Vous tra­vaillez même quelques années dans les prin­ci­paux théâtres de R.F.A. (Münich, Franc­fort, Düs­sel­dorf). Puis, c’est le retour en Espagne. Pourquoi ce…

Par José Luis Gómez
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