Notes sur la mémoire et sur le feu
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Notes sur la mémoire et sur le feu

Le 19 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
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L’é­ton­nement d’un angelot 

DIEU mon­tre du doigt notre con­ti­nent à un ange du ciel et Le charge de rédi­ger un rap­port sur l’Amérique latine. Il ne le fait pas par curiosité ou par désœu­vre­ment. Dieu est préoc­cupé : on lui a dit que là-bas, des hommes meurent par mil­liers, de faim ou des balles et on affirme qu’Il en a don­né l’ordre. On lui dit qu’il se mur­mure que tel est son bon plaisir. 

L’an­gelot, fonc­tion­naire de l’Au-Delà, com­mence par con­sul­ter une carte de l’En Deçà. Sur la carte, l’Amérique latine occupe moins d’e­space que l’Europe et encore moins que les États-Unis et le Cana­da. Le fonc­tion­naire ailé décou­vre que la carte ne coïn­cide en rien avec ce qu’il voit dans l’espace, et lorsqu’il con­sulte l’histoire offi­cielle, il décou­vre qu’elle ne coïn­cide en rien avec ce qu’il voit dans le temps. L’Amérique latine est humil­iée dans l’histoire comme sur la carte. 

L’é­ton­nement d’un écrivain 

Voilà une région du monde malade de sot­tise et de pla­giat. Depuis cinq siè­cles elle est entraînée à cracher dans le miroir : pour ignor­er et mépris­er le meilleur d’elle-même. 
L’his­toire réelle de l’Amérique latine, et de toute l’Amérique, est une éton­nante source de dig­nité et de beauté : mais la dig­nité et la beauté, sœurs siamoi­ses de l’humiliation et de l’horreur, n’ap­pa­rais­sent que très rarement dans l’histoire offi­cielle. 
Les vain­queurs qui jus­ti­fient leurs priv­ilèges par leurs droits d’héritiers, imposent leur pro­pre mémoire comme mémoire unique et oblig­a­toire. L’his­toire offi­cielle, vit­rine où le sys­tème expose ses vieux habits, ment dans ses paroles, et plus encore, dans ses silences. Ce défilé de héros masqués réduit notre fasci­nante réal­ité au spec­ta­cle nain de la vic­toire des rich­es, des blancs, des machos et des mil­i­taires. 

Un chas­seur de voix 

Moi, blanc, macho, mais ni riche ni mil­i­taire, j’ai écrit MÉMOIRE DU FEU pour lut­ter con­tre l’oubli des choses qui méri­tent le sou­venir. 
Je ne suis pas un his­to­rien. Je suis un écrivain qui se sent défié par l’énigme et le men­songe, qui souhaite que le présent ne soit pas une douloureuse expi­a­tion du passé et qui aimerait imag­in­er le futur au lieu de le subir : un chas­seur de voix per­dues, mais de voix véri­ta­bles, dis­per­sées au hasard. 
Car la mémoire qui mérite d’être sauvée est pul­vérisée. Elle a volé en éclats. 

L’éléphant 

Lorsque j’é­tais enfant, ma grand-mère m’a racon­té la fable de l’éléphant et des aveu­gles. 
Ils étaient trois aveu­gles devant un éléphant. L’un d’entre eux lui pal­pa la queue et dit : 
— C’est une corde. 
Un autre aveu­gle cares­sa une pat­te de l’éléphant et assura : 
— C’est une colonne. 
Et le troisième aveu­gle appuya sa main sur le corps de l’éléphant et dev­ina : 
— C’est un mur. 
Nous sommes ain­si : inca­pables de nous voir nous-mêmes et le monde. Dès notre nais­sance, on nous apprend à ne voir que des morceaux. 
La cul­ture dom­i­nante, cul­ture de la dis­lo­ca­tion, brise l’histoire passée comme elle brise la réal­ité présente. 

Fenêtres 

Les chapitres de MÉMOIRE DU FEU sont des fenêtres pour la mai­son que chaque lecteur bâtit à par­tir de sa lec­ture ; et il y a autant de maisons pos­si­bles que de lecteurs. Les fenêtres, espaces ouverts sur le temps, aident à regarder. C’est cela, du moins, que l’auteur souhaite : aider à regarder. Que le lecteur voie et décou­vre Le temps qui fut, comme si ce temps était tou­jours, passé qui se fait présent à tra­vers Les his­toires-fenêtres que racon­te la trilo­gie. 

« La branche a ses oiseaux fidèles », écriv­it le poète Sali­nas, « car elle n’attache pas, elle offre ». Cette œuvre est née pour se réalis­er dans le lecteur, pas pour l’enchaîner. Le lecteur entre et sort de cette mai­son de paroles comme il veut, quand il veut et par où il veut, en la lisant du début à la fin, ou de la fin au début, vite, par morceaux ou au hasard, à son idée. Cette lib­erté mon­tre que la mai­son est sienne : dans le lecteur, pour le lecteur elle existe et se développe. 

Hier et aujourd’hui 

MÉMOIRE DU FEU est écrite au présent, comme si le passé était en train de sur­venir. Car le passé est vivant, bien qu’il ait été enter­ré par erreur ou infamie, et parce que le divorce du passé et du présent est aus­si absurde que le divorce de l’âme et du corps, de la con­science et de l’acte, de la rai­son et du cœur. 

Le tour­ment et la fête 

J’y ai passé huit longues années de tra­vail. MÉMOIRE DU FEU fut un tour­ment pour mon cul et une fête pour ma main. J’ai souf­fert huit longues années, cloué sur une chaise dans plusieurs bib­lio­thèques du monde, et j’ai joui de huit longues années de créa­tion en grif­fon­nant du papi­er. 
La trilo­gie provient de plus de mille sources doc­u­men­taires. Elle s’ap­puie sur elles et prend son envol à par­tir d’elles, libre­ment, à sa façon. Les his­toires de MÉMOIRE DU FEU se sont pro­duites dans la réal­ité, pas dans mon imag­i­na­tion ; mais je sais bien que celui qui copie la réal­ité trahit ses mys­tères. La langue, qui a voulu être dépouil­lée mais élec­trisante, naquit de la néces­sité de racon­ter l’histoire de l’Amérique et de la restituer vivante à ses enfants d’au­jour­d’hui. 
C’est pour cela que cette œuvre n’ap­par­tient à aucun genre lit­téraire, bien qu’elle souhaite appartenir à tous, et vio­le allè­gre­ment les fron­tières entre l’es­sai et le réc­it, le doc­u­ment et la poésie. Pourquoi le besoin de savoir doit-il être enne­mi du plaisir de lire ? Pourquoi la voix humaine doit-elle être clas­si­fiée comme si elle était un insecte ? 

L’inces­sante métaphore

Je l’ai décou­vert dans un livre : quand les esclaves noirs fuyaient les plan­ta­tions du Suri­nam, ils rem­plis­saient de semences leurs abon­dantes chevelures. Arrivés à leur refuge dans la forêt, ils sec­ouaient la tête et fécondaient ain­si la terre libre. 
MÉMOIRE DU FEU racon­te mille instants de l’histoire. De brefs réc­its comme celui-ci, révéla­teurs de la mer­veilleuse et épou­vantable aven­ture humaine en Amérique. Car toute sit­u­a­tion est Le sym­bole de beau­coup d’autres, l’im­por­tant par­le à tra­vers l’in­signifi­ant et l’u­nivers se voit par le trou de la ser­rure. La réal­ité, insur­pass­able poète d’elle-même, par­le un lan­gage de sym­bol­es. 
J’ai com­mencé d’écrire la trilo­gie le jour où j’ai pris con­science de ce qui m’ap­pa­raît main­tenant par­faite­ment évi­dent : l’histoire est une métaphore inces­sante. 

Va-et-vient des mythes 

Les mythes, métaphores col­lec­tives, actes col­lec­tifs de créa­tion, offrent une réponse aux défis . de la nature et aux mys­tères de l’ex­péri­ence humaine. À tra­vers eux, la mémoire demeure, se recon­naît et agit. 
Tout au long de la trilo­gie, l’ex­péri­ence his­torique s’entrecroise avec les mythes, dans une même trame, comme dans la réal­ité ; mais la pre­mière par­tie de MÉMOIRE DU FEU est con­stru­ite exclu­sive­ment sur la base de mythes indigènes trans­mis de pères en fils par la tra­di­tion orale. Je n’ai pas trou­vé une meilleure manière de m’in­tro­duire dans l’Amérique d’a­vant Colomb. Car, enfin, presque tous les doc­u­ments de l’époque finirent sur les bûch­ers des con­quis­ta­dors. 
Les mythes indigènes, clefs de l’i­den­tité de la plus antique mémoire améri­caine, per­pétuent les rêves des vain­cus, rêves per­dus, rêves méprisés, et Les restituent à la mémoire vivante : ils vien­nent de l’histoire et à l’histoire retour­nent. 
En 1572, lorsque les Espag­nols coupèrent la tête de Tupac Amaru, dernier roi de la dynas­tie inca, un mythe naquit par­mi les Indi­ens du Pérou. Ce mythe annonçait que la tête se rec­ollerait au corps. Deux siè­cles plus tard, le mythe rejoignit la réal­ité qui l’avait engen­dré, la prophétie se fit his­toire : José Gabriel Con­dor­can­qui prit le nom de Tupac Amaru et con­duisit le plus impor­tant soulève­ment indigène de tous les temps. La tête coupée retrou­vait le corps. 

Voix ou échos ? 

On célèbre le cinq cen­tième anniver­saire de l’arrivée de Colomb. Il est grand temps que l’Amérique com­mence à se décou­vrir elle-même. 
Le sauve­tage du passé fait par­tie de cette urgente néces­sité de révéla­tion. Et où réson­nent-elles les voix obstiné­ment vivantes qui nous aident à vivre ? En haut et au-dehors ou en bas et au-dedans ? Dans la « civil­i­sa­tion » ou dans la « bar­barie » ? 
En 1867, l’Equateur envoya un choix de tableaux de ses meilleurs pein­tres à l’Ex­po­si­tion Uni­verselle de Paris. Ces tableaux étaient des copies de quelques tableaux de maîtres européens. Le cat­a­logue offi­ciel van­tait le tal­ent des artistes équa­to­riens dans l’art de la repro­duc­tion. 

Le chœur 

Ceux d’en haut, pla­giaires de ceux du dehors, méprisent ceux d’en bas et du dedans : le peu­ple est le chœur du héros. Les « igno­rants » ne font pas l’histoire, ils la reçoivent toute faite. 
Dans les textes qui nous enseignent le passé améri­cain, les rébel­lions indigènes, inces­santes après 1493, occu­pent peu de place ou ne sont pas men­tion­nées, tout comme les révoltes des noirs, elles aus­si inces­santes, après que l’Europe eut réal­isé la prouesse d’in­stau­r­er l’esclavage hérédi­taire en Amérique. 
Pour les usurpa­teurs de la mémoire, pour les voleurs de la parole, cette longue his­toire de la dig­nité n’est pas autre chose qu’une suc­ces­sion d’actes de mau­vaise con­duite. La lutte pour la lib­erté com­mença le jour où les cham­pi­ons de l’indépen­dance dégainèrent leur épée, et cette lutte trou­va sa con­clu­sion lorsque les juristes rédigèrent, dans cha­cun des pays récem­ment mis au monde, une belle con­sti­tu­tion qui niait tous les droits au peu­ple qui avait semé ses morts sur les champs de bataille. 

Elles 

« Der­rière chaque grand homme il y a une femme ». Hom­mage fréquent, dou­teux éloge : il ramène la femme à la con­di­tion de dossier de fau­teuil. 
Rôle tra­di­tion­nel : la femme est fille dévouée, épouse pleine d’abnégation, mère sac­ri­fiée, veuve exem­plaire. Elle obéit, fait régn­er la beauté, con­sole et se tait. Pour l’histoire offi­cielle, cette ombre fidèle ne mérite que le silence. Au plus per­met-on de citer les épous­es des grands hommes. Mais au cœur de la vraie his­toire, c’est une autre femme qui passe sa tête entre les bar­reaux de la prison. Par­fois il n’y a pas d’autre solu­tion que de recon­naître son exis­tence. C’est le cas pour Sœur Jua­na Inès de la Cruz, qui ne parvint pas elle-même à cacher son génie étince­lant et dérangeant ou pour Manuela Saenz et sa vie ful­gu­rante. Mais ceci reste vrai : on ne dit jamais rien, même en pas­sant, sur les meneuses noires ou indi­ennes qui admin­istrèrent de sen­sa­tion­nelles volées aux troupes colo­niales avant les guer­res d’indépen­dance. Hon­or­able excep­tion à cette règle du silence : la Jamaïque a recon­nu Nan­ny pour héroïne nationale : Nan­ny, l’esclave sauvage, moitié femme, moitié déesse, qui, amoureuse de la lib­erté, prit la tête des esclaves révoltés de Barloven­to et humil­ia l’armée anglaise, il y a deux siè­cles. 

Le dévot et le fou 

Écol­i­er, j’ap­pris à vénér­er Fran­cis­co Anto­nio Maciel, le « Père des pau­vres », fon­da­teur de l’Hôpi­tal de la Char­ité de Mon­tévidéo. Plus tard, je décou­vris que ce dévot gag­nait sa vie en ven­dant de la chair humaine : il était trafi­quant d’esclaves. 
Les stat­ues qui restent dressées sont aus­si nom­breuses que les stat­ues déboulon­nées. J’ai décou­vert beau­coup d’infamies en tra­vail­lant pour MÉMOIRE DU FEU. Mais j’ai décou­vert des mer­veilles que je ne con­nais­sais pas où que je con­nais­sais mal. 
Simon Rodriguez est une de ces révéla­tions éblouis­santes. Très peu con­nu au Vénézuela où il est né, il est incon­nu dans les autres pays d’Amérique latine. On se sou­vient vague­ment qu’il a été Le pré­cep­teur de Simon Boli­var. Mais il a été le penseur le plus auda­cieux de son temps sur notre con­ti­nent, et, un siè­cle et demi plus tard, ses paroles et ses actes parais­sent dater de la semaine dernière. Don Simon allait à dos de mule, prêchant dans le désert. On le pre­nait pour un fou, on l’appelait d’ailleurs « le fou ». Il s’en pre­nait aux maîtres du pou­voir, inca­pables de créa­tion, capa­bles seule­ment d’im­porter les idées et les marchan­dis­es d’Eu­rope et des États-Unis. « Imitez l’o­rig­i­nal­ité !», exhor­tait et répé­tait sans se lass­er don Simon. « Imitez l’o­rig­i­nal­ité, puisque vous essayez de tout imiter !». Ce furent ses deux péchés impar­donnables : être orig­i­nal et ne pas être mil­i­taire. 

Le Nobel et l’in­con­nu 

L’his­toire passée est jambes en l’air car la réal­ité présente marche la tête en bas. Et pas seule­ment dans le sud de l’Amérique ; au nord aus­si. 
Qui ne con­naît pas, aux États-Unis, Ted­dy Roo­sevelt ? Ce héros nation­al prêcha la guerre et la fit con­tre les faibles : la guerre, procla­mait-il, puri­fie l’âme et améliore la race. Il reçut donc le prix Nobel de la Paix. 
Par con­tre, qui con­naît, aux États-Unis, Charles Drew ? Ce n’est pas que l’histoire l’ait oublié : elle ne l’a jamais con­nu, tout sim­ple­ment. Néan­moins, ce sci­en­tifique a sauvé des mil­lions de vies humaines, après que ses recherch­es eurent per­mis la con­ser­va­tion et la trans­fu­sion du plas­ma. Drew était directeur de la Croix-Rouge des État­sU­nis. En 1942, la Croix-Rouge inter­dit la trans­fu­sion de sang noir. Alors Drew démis­sion­na. Drew était noir. 

Le monde comme un plateau 

L’am­nésie n’est pas le triste priv­ilège des pays pau­vres. Les pays rich­es appren­nent à oubli­er. L’his­toire offi­cielle ne leur racon­te pas, entre autres choses qu’elle leur tait, l’origine de leur richesse. Cette richesse, qui n’est pas inno­cente, provient en grande par­tie de la pau­vreté des autres, et elle s’al­i­mente tou­jours à cette source. Impuné­ment, sans que sa con­science n’en souf­fre, ni que s’enflamme sa mémoire, l’Eu­rope peut con­firmer chaque jour que la terre n’est par ronde. Ils avaient rai­son, les anciens : le monde est un plateau, et au-delà s’ou­vre l’abîme. Au fond gfît l’Amérique latine et tout le reste du Tiers Monde. 

Herbe sèche et herbe humide 

Un proverbe africain ouvre MÉMOIRE DU FEU et explique le titre. Les esclaves intro­duisirent en Amérique ces mots qui prophé­tisent : « l’herbe sèche enflam­mera l’herbe mouil­lée ». 
Les esclaves amenèrent aus­si d’Afrique l’an­tique cer­ti­tude que nous avons deux mémoires. Une mémoire indi­vidu­elle, vul­nérable au temps et à la pas­sion, con­damnée comme nous à mourir, une mémoire col­lec­tive, des­tinée, comme nous, à sur­vivre. 

Le dos à la vie 

Les maîtres du pou­voir se réfugient dans le passé qu’ils croient tran­quille, mort, pour nier le présent qui bouge et change, pour con­jur­er aus­si le futur. L’his­toire offi­cielle nous invite à vis­iter un musée de momies. Là, pas de dan­ger : on peut étudi­er les Indi­ens morts depuis des siè­cles et on peut en même temps mépris­er ou ignor­er les Indi­ens qui vivent aujourd’hui. On peut admir­er les ruines prodigieuses des tem­ples antiques tan­dis que l’on assiste, bras croisés, à l’empoisonnement des riv­ières et à l’arasement des forêts où ces Indi­ens ont leur demeure. 
La con­quête con­tin­ue, dans toute l’Amérique, du nord au sud, on con­tin­ue de déloger les Indi­ens qui y vivent, à les piller et les tuer : les moyens mod­ernes de com­mu­ni­ca­tion, qui dif­fusent le mépris, enseignent aux vain­cus l’auto-dénigrement : sous le règne de la télévi­sion, les enfants indi­ens jouent aux cow-boys, et rares sont ceux qui acceptent le rôle d’‘Indien. 

Voix d’hier et de demain 

Le passé muet m’en­nuie. MÉMOIRE DU FEU voudrait aider la mul­ti­pli­ca­tion des voix ailées qui vien­nent du passé mais réson­nent comme des voix actuelles et par­lent aux temps à venir. 
Et il se trou­ve que les antiques cul­tures indi­ennes sont les plus por­teuses d’avenir. En défini­tive, elles ont été capa­bles, mirac­uleuse­ment capa­bles, de per­pétuer l’in­té­gra­tion de l’homme dans la nature, alors que le monde entier per­siste dans le sui­cide. Ces cul­tures, que la cul­ture dom­i­nante con­sid­ère incultes, refusent de vio­l­er la terre ; elles ne la réduisent pas en objet de con­som­ma­tion et de sur­con­som­ma­tion : la terre sacrée n’est pas une chose. 
Et finale­ment aus­si, la com­mu­nauté, le mode com­mu­nau­taire de pro­duc­tion et de vie, est la voix qui annonce le plus obstiné­ment une autre Amérique pos­si­ble. Cette voix qui vient des temps les plus reculés et résonne encore. Voilà cinq siè­cles que les maîtres du pou­voir veu­lent la faire taire par le feu et le sang, mais on l’entend tou­jours. La com­mu­nauté est la plus améri­caine des tra­di­tions, la plus anci­enne et la plus obstinée des tra­di­tions des Amériques. Qu’ils ail­lent au dia­ble ceux qui dis­ent que le social­isme est une idée. 

Traduit par Pierre Guil­lau­min. 

La trilo­gie MÉMOIRE DU FEU d’Eduardo Galeano (LES NAISSANCES, LES VISAGES ET LES MASQUES ET LE SIÈCLE DU VENT) est l’un des plus grands suc­cès du roman lati­noaméri­cain. La troupe uruguayenne El Galpon en a fait une adap­ta­tion scénique, EL VENDEDOR DE RELIQUIAS, qui sera présen­tée à Paris en octo­bre 92. Le texte que nous pub­lions ici a été lu par Eduar­do Galeano à L’Odéon-Théâtre de l’Europe le 22 jan­vi­er 92, lors de la Ren­con­tre par­lemen­taire Europe — Amérique latine organ­isée par l’Assemblée nationale. 

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