Cet été à Avignon Robert Cantarella va mettre en scène LE SIÈGE DE NUMANCE1 de Cervantes et coordonner une lecture du PRINCE CONSTANT de Calderén. LE SIÈGE DE NUMANCE est l’histoire d’une ville glorieuse d’Espagne qui résiste aux assauts des Romains. C’est un petit flot de fierté que les Romains assiègent en évitant l’affrontement. Deux constances se rencontrent : celle de Scipion qui ne veut pas répandre le sang de ses soldats et celle des Numantins qui par un suicide collectif vont refuser la victoire à leur adversaire.
L’auteur de DON QUICHOTTE nous dépeint un peuple dont l’entêtement n’est pas sans rappeler celui de son héros mythique.
SERGE SAADA : Cette année vous avez mis en scène deux pièces contemporaines où la guerre joue un rôle central : LE SANG CHAUD DE LA TERRE de Christophe Huysman et LES GUERRIERS de Philippe Minyana. Vous vous apprêtez à mettre en scène LE SIÈGE DE NUMANCE qui traite aussi de la guerre. Ÿ a‑t-il une logique dans le choix de ces trois textes ? Peuvent-ils constituer un cycle qui s’achèverait par NUMANCE ?
Robert Cantarella : Oui, tout à fait. J’ai voulu monter LE SIÈGE DE NUMANCE il y a quelques années avant même de savoir que le Festival d’Avignon 92 serait consacré à l’Espagne. À l’époque, j’ai finalement opté pour une autre pièce : BAAL de Brecht.
Le principe de ce cycle est d’arriver à réunir sur une saison (dix mois) un certain nombre de gens qui se préoccupent de la guerre et de sa représentation, à travers trois pièces, trois maîtrises de la langue. J’ai d’abord pensé qu’il aurait fallu commencer cette réflexion sur la guerre avec LE SIÈGE DE NUMANCE. En fait, j’ai inversé l’ordre originel en commençant par la pièce la plus difficile à monter des trois parce que personne ne connaissait l’auteur et que le texte est long et compliqué : LE SANG CHAUD DE LA TERRE ; j’ai enchaîné par celle dont tout le monde s’accorde à dire que c’est « la pièce classique » de Minyana au regard d’autres œuvres plus fragmentaires : LES GUERRIERS ; enfin, je vais monter LE SIÈGE DE NUMANCE qui est un classique du genre, une des pièces de Cervantes les plus représentées à l’étranger.
Il y a eu constamment des ponts entre les trois projets : j’ai fait lire à Christophe Huysman LE SIÈGE DE NUMANCE alors qu’il était en phase finale de l’écriture du SANG CHAUD DE LA TERRE. En lisant cette pièce, il a eu des chocs et il m’a dit : « C’est exactement ce baroque-là que j’aime au théâtre, c’est ce que je veux dire, Cervantes le raconte autrement. »
Par ailleurs, comme je savais que Minyana parlait un peu espagnol, je lui ai demandé de traduire avec Jean-Jacques Préau LE SIÈGE DE NUMANCE qu’il connaissait déjà depuis longtemps.
Un autre exemple de cette continuité c’est que les musiciens qui nous ont accompagnés dans LE SANG CHAUD seront à nouveau présents dans NUMANCE.
Ainsi, au lien thématique de la guerre s’ajoute un lien affectif lié à la conception même des trois projets. Même si je n’ai pas de troupe fixe, nous avons presque réalisé un travail de compagnie au sens traditionnel du terme en impliquant chacun dans ces trois projets, en se donnant la possibilité de traiter une sorte d’allégorie sur la guerre, une sorte de triptyque, en essayant de spécifier le moins possible le lieu scénique, Le travail d’archéologie, et ne pas forcément se préoccuper des époques ou dater les pièces.
Il est clair que pour LE SANG CHAUD le spectateur pouvait croiser et projeter beaucoup d’époques différentes. Pour LES GUERRIERS, avec Nordine Lalou, nous avons choisi un espace plus ou moins abstrait alors que la pièce évoquait librement 14 – 18. De la même manière, je pense que pour NUMANCE, nous avons choisi de ne pas trop dater la pièce ou de spécifier précisément le lieu de l’action.
S. Sa. : La situation d’énonciation du discours est différente dans ces trois pièces. LE SANG CHAUD évoque un chaos intemporel avec une ironie latente sur la guerre. LES GUERRIERS pourrait poser les questions : Après la guerre, qu’est-ce qu’il nous reste à dire ? Qu’est-ce qu’il nous reste à aimer ? LE SIÈGE DE NUMANCE se déroule pendant la guerre avec un côté plus linéaire, plus irréversible, plus tragique…
R. C. : Pour le texte de Huysman, on a affaire à un jet continu de la langue. On est comme face à l’œuvre d’un peintre qui viendrait d’apprendre les couleurs et qui en mettrait partout. Avec le LE SANG CHAUD il nous donne l’impression d’apprendre l’écriture en même temps qu’il écrit et c’est ce qui est magnifique. Pour LES GUERRIERS on a affaire à une maîtrise totale d’une langue, son aboutissement. Enfin, nous rencontrons la poésie de Cervantes et nous disposons à présent d’une nouvelle traduction qui me semble plus intéressante que les autres. Chez Cervantes, en particulier dans NUMANCE, on a affaire à une langue brute qui coexiste avec une poésie élégante et il est difficile de rendre compte en français de cette fusion du langage espagnol.
Alors que pour LE SANG CHAUD et LES GUERRIERS je disais toujours aux acteurs : « Nous nous attaquons à une langue nouvelle et c’est ce qu’il faut mettre en avant », ce qui a retenu mon attention dans le texte de Cervantes c’est effectivement ce côté linéaire et ces contrats guerriers qui se succèdent.
Au début de la pièce nous sommes déjà à la fin d’une guerre. Scipion le dit, cela fait des années que le conflit dure, rien n’avance. Face à cette situation bloquée, il faut trouver une solution. Pour Scipion, elle ne réside pas dans l’affrontement mais dans l’encadrement. Il décide d’établir une tranchée pour assiéger les Numantins. À partir de cette situation, Cervantes dépeint le conflit entre une ville et les Romains. Il y a d’un côté la fierté, l’arrogance, l’ardeur d’un pays, la résistance jusqu’au suicide et de l’autre le déterminisme historique et sans faille des Romains. Le geste final du sacrifice collectif des Numantins est plus complexe que l’hystérie totalitaire d’un peuple fier et orgueilleux, une caricature au regard sombre. Ce qui est beau c’est que leur premier geste est d’offrir la paix, d’inventer des solutions évitant le massacre. C’est un acte d’humilité extraordinaire que d’aller voir son ennemi après avoir prouvé sa bravoure, après s’être beaucoup battu, pour proposer un accord. C’est le refus des Romains devant ces propositions qui rend les Numantins constants. Ce qui est extraordinaire, c’est que toutes les formes de conflit sont représentées. Les Numantins essayent d’abord de parlementer, Scipion refuse parce qu’il a un plan ; les Numantins proposent le combat de deux héros représentant chacun son peuple, Scipion refuse. Il y a aussi l’attaque fulgurante et brève de deux Numantins pour ramener du pain et la passion plonge dans la guerre avec une histoire d’amour — entre Marandro et Lina — qui intervient en plein milieu de la pièce. Kleist aurait fait de ce couple le sujet de la pièce.
C’est propre aux formes traditionnelles du Moyen-Âge que de permettre à Cervantes de confronter plusieurs petites histoires. LE SIÈGE DE NUMANCE fait penser aux peintures de Bruegel qui peint une toile avec un paysage, une ville assiégée, un fossé, et qui dispose à notre regard une série de petites scènes toutes équivalentes en importance et qui ne disent rien de plus que : « Si vous me regardez, j’existe.…. si vous regardez de ce côté, il y a la même chose tout aussi importante. tout dépend de vous…»
Les personnages que l’on croit être « les fils » de la pièce n’apparaissent pas plus en nombre de lignes que des personnages qui surgissent en plein milieu du texte.
Dans cette pièce il n’y a ni ciel ni enfer, il n’y a pas de mal. Scipion a même une attitude très belle par rapport à ses soldats quand il dit refuser le combat pour répandre le moins de vies humaines. C’est un sage et Cervantes lui fait dire des passages de L’ART DE LA GUERRE de Sunsu comme : « Il faut toujours écouter l’ennemi pour en tirer avantage, il faut éviter l’affrontement, on peut gagner des guerres sans affrontement…» C’est un peu ce que dit tout l’art de la guerre japonais : il faut être conscient de ses forces avant de les déployer, montrer la force avant de s’en servir.
S’il y a une chose qui m’intéresse dans ces trois pièces et dans le théâtre qui parle de la guerre, c’est la guerre sans figure héroïque ; que ce soit dans LE SANG CHAUD, LES GUERRIERS ou NUMANCE, il n’y a pas de héros. De plus, ces trois pièces auraient pu se confiner à un univers d’hommes, de fierté masculine, or dans les trois textes s’effectue une intrusion féminine essentielle. Dans LE SANG CHAUD c’est pour les femmes qu’on se bat. On réalise que l’élément central est une femme enceinte ; elle accouchera sur scène. Dans LES GUERRIERS, tous ces hommes sont mutilés, ces moitiés d’hommes reviennent pour une femme qui elle, est entière.
Dans NUMANCE, outre les figures emblématiques qui sont essentiellement féminines (la Guerre, l’Espagne, la Famille…), ce sont les femmes qui trouvent la solution en assumant le suicide collectif pour que l’orgueil ne soit pas blessé et que la postérité soit sauve.
S. Sa. : Le fleuve que les Romains tentent de maîtriser pour affamer les Numantins pourrait être le sang chaud de toutes les terres. Avec leurs rites, leur magie, les Numantins pourraient être des Indiens.
R. C. : Oui. Et ce qui est drôle, c’est que quand Cervantes écrit cette pièce, les Espagnols font la même chose en Afrique du nord contre des villes qu’ils assiègent exactement de la même manière que les Romains. À la différence de Calderón, Cervantes a beaucoup d’humour. Il a un regard critique, une vertu ironique qui distancie avec justesse les passions pour les analyser. Il écrit NUMANCE au moment où les Espagnols sont en position d’être les Romains. Il dépeint les Numantins comme les oppressés, un peuple qui, comme les Indiens, est le dernier représentant de la postérité d’un pays. Le public de l’époque qui vient voir LE SIÈGE DE NUMANCE se dit : les Romains, c’est nous actuellement. Avec beaucoup de perversité, à la fin de la pièce, au seuil du suicide collectif, Cervantes fait arriver sur scène l’Espagne qui promet que le pays aujourd’hui assiégé sera fort demain.
S. Sa. : C’est presque une pièce pré-contemporaine, Cervantes fait parler la Guerre, la Faim, la Maladie, la Renommée, l’Espagne. en les faisant accéder au statut de personnage. Il y a un éclatement du temps, du lieu, de l’action, il n’y a pas d’intrigue.
On peut aussi dire que c’est du pré-cinéma et que Cervantes n’a pas pensé la pièce pour un metteur en scène, avec un objectif serré de représentation.



