JE LE VOIS un livre à la main dans le silence de la pièce.
On entend la rumeur de la lecture. Comme dans un rêve (ce n’est pas dans un rêve), au rythme de cette page qui se noircit, Antoine et moi passons d’une dimension à l’autre. Avec la tension de l’écoute la quatrième dimension devient un jeu d’enfant.
Je n’écris pas, je me perds.
Et comme je sais qu’il y aura dans ce texte des mots qu’il aurait préférés à d’autres, quel poignant désir de prendre le temps qu’il faudra pour trouver ceux qui auraient étanché sa soif de mots ! Mes mots castillans, et le mot castillan même qu’il prononçait avec tant d’élégance.
Le prince Hamlet se tient debout contre un praticable, un livre à la main. On a suggéré que ce livre pourrait être les Essais de Montaigne. Silence toujours impressionnant.
Des jardins en plein Paris
la forêt en plein Paris
feuillage et fraîcheur du front
dans la nuit cette chambre obscure où tous les bruits sont éteints,
premiers vers d’un poème de LA TRAGÉDIE C’EST L’HISTOIRE DES LARMES écrits un jour — je viens de le comprendre, je viens de comprendre que nous ne faisons pas autre chose — écrits comme on joue aux cartes.
Il y a dans un coin de la cathédrale de Sigüenza, en Espagne, un monument élevé par Isabelle de Castille à la mémoire de son page préféré, mort à la guerre en 1486, et que les siècles dans leur travail de simplification ont doté du nom de damoiseau de Sigüenza.
Accoudé, le damoiseau lit un livre.
Monument étrangement vivant, pas tant à cause du marbre ou du semblant que procure le marbre, mais plutôt à cause de ce livre que tient sa main, sur lequel s’incline sa tête, que lisent ses yeux — regard qui emplit l’enceinte de nostalgie.
Et il y a dans la pénombre amie des illusions ceux qui guettent le moment — instant presque invisible — où le bien-aimé tourne la page. Impatiences de la lumière ?
Impatience universelle d’Antoine à trouver la clé de toute chose ?
Liraient-ils tous les trois le même livre ?
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise Pradelet.

