Antoine Vitez, le mécène

Antoine Vitez, le mécène

Le 19 Juil 1994
Au premier plan Claudia Stavisky dans FALSCH de René Kalisky, décor et costumes Yannis Kokkos, 1983. Photo Claude Bricage.
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Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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JE SAIS main­tenant ce que Mécène veut dire. J’ai regardé dans le dic­tio­n­naire. Le mot se trou­ve évidem­ment aux envi­rons de «(être de) mèche » et de « médaille ». Mais Mécène, cet homme d’État romain… min­istre d’Au­guste….. issu de rois étrusques (ah ça, peut-être)… qui aida Octave à con­quérir le pou­voir et à ral­li­er au nou­veau régime les hési­tants, dont sim­ple­ment la mai­son était ouverte à tous, à Vir­gile, à Horace, à Var­ius, franche­ment pourquoi a‑t-il lais­sé une telle trace dans l’histoire de l’ingratitude ? Ou est-ce un tour de celle-ci qu’un min­istre de la pro­pa­gande soit devenu syn­onyme d’a­mi des arts et de pro­tecteur, générale­ment bréhaigne, des créa­teurs ? Fin de la notice et fin de l’idée que j’avais d’in­ti­t­uler ce texte « Antoine Vitez, le mécène ».
Dire alors « Vitez le grand pro­tecteur » ? Pas davan­tage ; vous ou moi ne sommes pas à ce point des filles de joie. Mais Antoine Vitez pro­tégea, il aida, appuya, des gens qui n’é­taient ni de ses amis ni d’une clien­tèle. Com­ment nom­mer cela ? Pro­tec­tion éloignée ?En ce que dans le but d’aucun rap­proche­ment, ne forgeant ain­si aucun recon­nais­sant ? Ou encore une fois Mécène er dés­in­téressé ? Mais Vitez ne don­na pas d’une main tan­dis que l’autre agi­tait un gant vide de toute créa­tion. Il y a ceux qui ne font rien, pas­sons sur ces joueurs de tam­bour du soi.
Il y a ceux qui font pour les autres parce qu’ils ne peu­vent faire pour eux-mêmes, les doux stériles ama­teurs de fer­til­ité. Ce n’est pas le cas. Il y a ceux qui font pour les autres pour faire pour eux-mêmes, fab­ri­quants de clien­tèle, voyeurs de l’invisible lequel ils n’atteindront jamais. C’est encore moins le cas. Vitez est un exem­ple plus sin­guli­er et je crains bien que le moule en soit per­du avec lui. Il fit faire à d’autres, non ce qu’il aurait voulu faire, non ce qu’il fai­sait, mais ce que ceux-ci se pro­po­saient de faire. Antoine Vitez était un grand créa­teur et cela ne l’’empêchait pas de désir­er que d’autres le fussent aus­si. Assem­blage mirac­uleux qui accepte d’amalgamer son chiffre et qui, même s’il se sait unique, ne dénie pas qu’en exis­tent plusieurs. Tout de même, com­ment appel­er cet élan, cette déci­sion qui pous­sait Antoine Vitez à se souci­er ain­si d’autrui ? L’ap­pel­er « antoinevitez » en un seul mot et pro­pos­er au jail­lisse­ment de la langue un nou­veau verbe ? Mais Antoine Vitez, en deux mots, n’é­tait et de loin pas réductible à cela. Il éclaira le théâtre de nos idées et ne cesse pas, mort, de le faire.
Puisque ici je ne par­le ni de son théâtre, ni de son art, ni de ses poèmes, mais de ce geste qu’il fit à jamais sien en ne se l’appropriant pas, Saint-Mar­tin d’un autre genre divisant son man­teau riche pour des rich­es d’e­spèce spé­ciale (dému­nis de pos­si­bles), je ne vois qu’une métaphore — cela n’étonnera pas le petit nom­bre qui me con­naît — pour pren­dre dans son tamis inverse, c’est-à-dire qui lance vers le haut au lieu de tri­er vers le bas, ce que je veux dire. Antoine Vitez dans ce geste que je tente de trans­met­tre et auquel le nom de mécène ou de pro­tecteur ne con­vi­en­nent pas suff­isam­ment, con­duisit quant à ce qui est des autres, de cer­tains autres, le con­traire de cette chas­se qui laisse der­rière elle des traces sanglantes jusqu’à l’en­droit où a lieu la curée. Rap­a­triement jusqu’à une source qui n’est pas celle dont un fleuve part, mais celle d’où il repart. Croyez-moi, puisqu’i­ci je ne puis dis­pos­er de secrets qui ne sont pas les miens : Antoine Vitez appuya, pré­para, accueil­lit, abri­ta, sus­ci­ta, per­mit. Quoi ? À moi, d’écrire une pièce qui vint hélas trop tard, et tôt, qu’une tra­duc­tion pub­liée à l’Arche de l’‘ANTIPHON de Dju­na Barnes fut jouée à l’Odéon dans une mise en scène de Daniel Mes­guisch. Rien d’autre, un ser­vice ? Pas exacte­ment. Il me faut un peu ici entr­er dans le détail. 

Certes, je l’avais peut-être croisé petite fille puisque mon père André Michel, cinéaste, ne man­quait pas de faire jouer Antoine dès qu’un rôle de curé, par exem­ple, lui en don­nait l’occasion, comme il offrait à Jean-Marie Ser­reau le rôle d’employé aux écri­t­ures dans les min­istères de Mau­pas­sant. C’é­tait cette sol­i­dar­ité qui savait faire pass­er la foudre d’un grand acteur par le chas de l’aigu­ille d’un petit rôle pour que ni le pain ni le jeu ne man­quât au grand acteur, par exem­ple au chô­mage. Puis, je devins grande et j’écriv­is d’ailleurs instru­ite par le méti­er de mon père, où l’ar­gent, le beau­coup d’ar­gent est la seule baguette mag­ique pour la méta­mor­phose des images, qu’il valait mieux après tout, en vue de créer, ce mai­gre bagage de lumières : le papi­er et le cray­on. Bref, j’écriv­is, et un jour, d’un texte déjà exis­tant, je veux dire l’ANTIPHON de Dju­na Barnes. Vitez com­mença par aimer cette tra­duc­tion — je ne peux ici par­ler que de moi —, mais cette dilec­tion se changea en idée et cette idée en action et cette action en action. C’est de cette con­sé­cu­tion entre un goût, un juge­ment, une action qui était pro­pre à Antoine dont je par­le. 

Cha­cun de nous a mille exem­ples de la façon dont cette chaîne se rompt et dont on entend cra­quer jusqu’à dans sa mem­brure essen­tielle, se dis­siper dans une exta­tique impuis­sance, la promesse — que Vitez ne fai­sait jamais —, l’éloge cette huile qui tourne au vinai­gre, ou sim­ple­ment la chose dite qui, quoi qu’elle ne soit pas jurée, est sur le champ par­jurée-oubliée. Ne rien deman­der à per­son­ne peut être la con­clu­sion tirée par un sujet et un stoï­cisme plein d’hon­neur la con­duite préférée dans un moment, je ne dis pas un monde, où la phrase « excusez-moi (si je par­le de moi)» est la for­mule tombée le plus en désué­tude. Or, Vitez demandait à beau­coup, mais dans le sens inverse, ce qui est une façon de respecter en cha­cun qu’il ne demande rien à per­son­ne. Cela, il Le fit pour moi et encore une fois pour beau­coup d’autres et lui dis­paru, dis­paraît l’éblouissant para­doxe du dona­teur comblé de dons.

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#46
mai 2025

Antoine Vitez, la fièvre des idées

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