C’est la faute à Vitez…

C’est la faute à Vitez…

Le 10 Juil 1994

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Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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« TOUT EST THÉATRE », affir­mait volon­tiers Antoine Vitez. Ce qui jus­ti­fi­ait sans doute que, du théâtre, il s’‘échappât au pre­mier détour de la con­ver­sa­tion sans avoir l’im­pres­sion de quit­ter son ter­ri­toire. Aus­si, avec le recul, me paraît-il avoir été homme de théâtre au sens où l’on dit homme de ter­rain, homme de son temps, témoin de son siè­cle. En vérité, je ne l’ai jamais sur­pris, à la scène, à la ville ou aux champs, qu’il ne fût sur la brèche, atten­tif aux signes, aux traces, aux textes, aux aven­tures et aux dérives d’un monde dans lequel il se sen­tait par toutes ses fibres engagé. Mieux encore, je n’ai pas sou­venir qu’il n’eût au pre­mier pré­texte, pour étay­er ses réflex­ions, fait appel à ces maîtres qu’il préférait aux pro­fesseurs, et n’eût cher­ché à relay­er leur enseigne­ment et leur héritage à rai­son même de l’accès aux idées que lui don­naient par priv­ilège son art et son méti­er.
Quand on allait pour retrou­ver Antoine Vitez, on pou­vait être cer­tain que, sitôt en sa com­pag­nie, on l’entendrait par­ler en édi­to­ri­al­iste de son temps. Pas comme un échoti­er des prouess­es du jour, pas comme un com­men­ta­teur empressé des calamités. Non, en véri­ta­ble édi­to­ri­al­iste, capa­ble de saisir le sens des choses, de don­ner la juste impul­sion aux idées et de les pro­téger d’une inter­pré­ta­tion sim­pliste, en human­iste atten­tif à ne rien exprimer qui ne fût passé au crible de son inquiète intel­li­gence et de son inépuis­able savoir. « Ce que nous cher­chons, dis­ait-il, c’est la con­science du temps…».
On reve­nait de ces ren­con­tres, frémis­sant, crépi­tant d’idées hardies et inquié­tantes. C’é­tait la faute à Vitez !
La man­i­fes­ta­tion la plus évi­dente de ces dis­po­si­tions devait m’être don­née avec l’Art du théâtre.
Tout édi­teur porte en lui le désir ou la nos­tal­gie d’une revue. Ce désir-là, Antoine Vitez l’avait pour moi comblé quand il m’avait pro­posé, en 1985, de pub­li­er l’Art du théâtre dont il mijo­tait le pro­jet avec ses col­lab­o­ra­teurs et amis les plus proches. Sa mort, en 1990, mit fin, hélas, à l’am­bi­tion de con­cevoir une nou­velle série, en con­tin­u­a­tion de la pre­mière qui avait com­poït­té dix numéros d’une grande étoffe. Et vint alors la nos­tal­gie…
Ce qui m’avait tout de suite req­uis dans le pro­jet de l’Art du théâtre, et serait con­fir­mé par la suite, c’é­tait le désir de ne jamais per­dre de vue la valeur métaphorique du théâtre, et par là même l’in­ten­tion d’outrepass­er celui-ci. Vitez entendait, certes, que la fonc­tion fût explorée dans ses accom­plisse­ments, mais une phrase son­nait haut dès le pre­mier numéro : «…le théâtre, écrivait-il, est un champ de forces, très petit, mais où se joue tou­jours toute l’histoire de la société, et qui, mal­gré son exiguïté, sert de mod­èle à la vie des gens, spec­ta­teurs ou pas ». Parce que le théâtre est sim­u­lacre, lieu où les gens vont pour voir se nouer des des­tins dont bien sou­vent ils con­nais­sent déjà le dénoue­ment, Antoine Vitez souhaitait donc qu’on ne s’en­fer­mât pas dans l’analyse théâ­trale seule, mais qu’à par­tir de celle-ci on allât vers les sources du spec­ta­cle : la société, le monde, la vie.
L’esthé­tique, la mémoire, la haine, la nos­tal­gie, Le bon­heur, le maniérisme, le risque, l’urgence, la péd­a­gogie, l’événe­ment, les idées, l’écri­t­ure, la langue, la tra­duc­tion, furent ain­si quelques-uns des thèmes abor­dés dès la pre­mière série de l’Art du théâtre. Leur seul énon­cé per­met de com­pren­dre quelles portes déjà étaient ouvertes sur l’entour, l’en-deçà et l’au-delà du théâtre. Or, de nos con­ver­sa­tions avec l’infatigable meneur ressor­tait le désir — tou­jours chez lui ren­du incan­des­cent par la volon­té et l’imagination — d’ex­ploiter de manière plus sys­té­ma­tique encore, dans la nou­velle série, les capac­ités de cette revue à géométrie vari­able. Si bien que sans sa mort, j’en suis sûr, nous auri­ons un jour abouti à une pub­li­ca­tion d’une tes­si­ture excep­tion­nelle où les prob­lèmes de la créa­tion, sous Les formes les plus divers­es, dans tous leurs états et dans leurs rap­ports avec le monde, auraient trou­vé tri­bune à leur taille, une pub­li­ca­tion dont l’art du théâtre selon Vitez aurait été Le creuset. « Je crois, dis­ait-il, que l’action poli­tique du théâtre (…) est dans le fait, par exem­ple, de se bat­tre pour la mémoire ». Et, ses amis le savent : homme de théâtre, il entendait cela au sens le plus large.
J’ai eu à con­naître une autre man­i­fes­ta­tion de son tem­péra­ment de grand édi­to­ri­al­iste des idées. Et ce fut à pro­pos de la tra­duc­tion qu’il pra­ti­quait sou­vent et qu’il com­men­tait avec bon­heur. On sait les rap­ports sin­guliers qu’en­tre­ti­en­nent l’in­ter­pré­ta­tion et la tra­duc­tion. Antoine Vitez ne s’est pas privé de cette source de réflex­ion. « L’art du théâtre est une affaire de tra­duc­tion, écrivait-il : la dif­fi­culté du mod­èle, son opac­ité, provoque Le tra­duc­teur à l’in­ven­tion dans sa pro­pre langue, l’acteur dans son corps et sa voix. Et la tra­duc­tion pro­pre­ment dite des œuvres théâ­trales donne un exem­ple de la mis­ère par la pro­liféra­tion des pra­tiques paresseuses d’adap­ta­tion ».

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Écrit par Hubert Nyssen
Hubert Nyssen Édi­teur et écrivain. Dernier ouvrage paru : DU TEXTE AU LIVRE, LES AVATARS DU SENS, éd. Nathan,...Plus d'info
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