« TOUT EST THÉATRE », affirmait volontiers Antoine Vitez. Ce qui justifiait sans doute que, du théâtre, il s’‘échappât au premier détour de la conversation sans avoir l’impression de quitter son territoire. Aussi, avec le recul, me paraît-il avoir été homme de théâtre au sens où l’on dit homme de terrain, homme de son temps, témoin de son siècle. En vérité, je ne l’ai jamais surpris, à la scène, à la ville ou aux champs, qu’il ne fût sur la brèche, attentif aux signes, aux traces, aux textes, aux aventures et aux dérives d’un monde dans lequel il se sentait par toutes ses fibres engagé. Mieux encore, je n’ai pas souvenir qu’il n’eût au premier prétexte, pour étayer ses réflexions, fait appel à ces maîtres qu’il préférait aux professeurs, et n’eût cherché à relayer leur enseignement et leur héritage à raison même de l’accès aux idées que lui donnaient par privilège son art et son métier.
Quand on allait pour retrouver Antoine Vitez, on pouvait être certain que, sitôt en sa compagnie, on l’entendrait parler en éditorialiste de son temps. Pas comme un échotier des prouesses du jour, pas comme un commentateur empressé des calamités. Non, en véritable éditorialiste, capable de saisir le sens des choses, de donner la juste impulsion aux idées et de les protéger d’une interprétation simpliste, en humaniste attentif à ne rien exprimer qui ne fût passé au crible de son inquiète intelligence et de son inépuisable savoir. « Ce que nous cherchons, disait-il, c’est la conscience du temps…».
On revenait de ces rencontres, frémissant, crépitant d’idées hardies et inquiétantes. C’était la faute à Vitez !
La manifestation la plus évidente de ces dispositions devait m’être donnée avec l’Art du théâtre.
Tout éditeur porte en lui le désir ou la nostalgie d’une revue. Ce désir-là, Antoine Vitez l’avait pour moi comblé quand il m’avait proposé, en 1985, de publier l’Art du théâtre dont il mijotait le projet avec ses collaborateurs et amis les plus proches. Sa mort, en 1990, mit fin, hélas, à l’ambition de concevoir une nouvelle série, en continuation de la première qui avait compoïtté dix numéros d’une grande étoffe. Et vint alors la nostalgie…
Ce qui m’avait tout de suite requis dans le projet de l’Art du théâtre, et serait confirmé par la suite, c’était le désir de ne jamais perdre de vue la valeur métaphorique du théâtre, et par là même l’intention d’outrepasser celui-ci. Vitez entendait, certes, que la fonction fût explorée dans ses accomplissements, mais une phrase sonnait haut dès le premier numéro : «…le théâtre, écrivait-il, est un champ de forces, très petit, mais où se joue toujours toute l’histoire de la société, et qui, malgré son exiguïté, sert de modèle à la vie des gens, spectateurs ou pas ». Parce que le théâtre est simulacre, lieu où les gens vont pour voir se nouer des destins dont bien souvent ils connaissent déjà le dénouement, Antoine Vitez souhaitait donc qu’on ne s’enfermât pas dans l’analyse théâtrale seule, mais qu’à partir de celle-ci on allât vers les sources du spectacle : la société, le monde, la vie.
L’esthétique, la mémoire, la haine, la nostalgie, Le bonheur, le maniérisme, le risque, l’urgence, la pédagogie, l’événement, les idées, l’écriture, la langue, la traduction, furent ainsi quelques-uns des thèmes abordés dès la première série de l’Art du théâtre. Leur seul énoncé permet de comprendre quelles portes déjà étaient ouvertes sur l’entour, l’en-deçà et l’au-delà du théâtre. Or, de nos conversations avec l’infatigable meneur ressortait le désir — toujours chez lui rendu incandescent par la volonté et l’imagination — d’exploiter de manière plus systématique encore, dans la nouvelle série, les capacités de cette revue à géométrie variable. Si bien que sans sa mort, j’en suis sûr, nous aurions un jour abouti à une publication d’une tessiture exceptionnelle où les problèmes de la création, sous Les formes les plus diverses, dans tous leurs états et dans leurs rapports avec le monde, auraient trouvé tribune à leur taille, une publication dont l’art du théâtre selon Vitez aurait été Le creuset. « Je crois, disait-il, que l’action politique du théâtre (…) est dans le fait, par exemple, de se battre pour la mémoire ». Et, ses amis le savent : homme de théâtre, il entendait cela au sens le plus large.
J’ai eu à connaître une autre manifestation de son tempérament de grand éditorialiste des idées. Et ce fut à propos de la traduction qu’il pratiquait souvent et qu’il commentait avec bonheur. On sait les rapports singuliers qu’entretiennent l’interprétation et la traduction. Antoine Vitez ne s’est pas privé de cette source de réflexion. « L’art du théâtre est une affaire de traduction, écrivait-il : la difficulté du modèle, son opacité, provoque Le traducteur à l’invention dans sa propre langue, l’acteur dans son corps et sa voix. Et la traduction proprement dite des œuvres théâtrales donne un exemple de la misère par la prolifération des pratiques paresseuses d’adaptation ».
IL PARLAIT toujours de littérature lorsque nous nous rencontrions.La traduction en français des poèmes de Guido Gezelle fit ainsi partie…

