Juste avant les représentations en Avignon et peu après celles de Bruxelles, Jean-Marie Piemme souhaitait réinterroger SCANDALEUSES. Deux femmes le questionnent sur un texte qui en met quatre en scène. Dix-sept scènes sans acte telle est la structure de la pièce à l’image de laquelle dix-sept rencontres-fiction vont se succéder… Réécriture/ fiction d’une vraie conversation.
1er mai 1994 SCANDALEUSES c’est…
CORINNE Rigaud et Linda Lewkowicz : SCANDALEUSES c’est…Quatre femmes : Anna, Sonia, Olga, Lula et un homme, L’Homme du Nord. Anna est actrice, une femme sous influence qui se jette dans l’ambiguïté. Elle mène le jeu, la pièce, les personnages, les fantasmes… Sonia est la fille d’Anna, mais trop souvent la mère de sa propre mère. Elle la porte en elle, indéfiniment enceinte d’une enfant qui ne veut pas naître à la réalité. Olga, la soumise, est sa confidente, elle écrit dans son carnet toutes les vies, toutes les nuits d’Anna. Elle la protège, la lave, la rend belle… Lula, étrangère, est celle qui veut. Celle qui veut devenir toutes celles qu’elle n’est pas, elle veut devenir Anna. Elle prendra la place d’Olga et jouera le rôle de Sonia. L’Homme du Nord est « la » figure masculine autour de laquelle les femmes ne tourneront pas. L’Homme du Nord, comme les autres, aime Anna, se soumet à cette femme capable de toutes les métamorphoses, vit dans la fascination de celle qui l’a ressuscité. SCANDALEUSES c’est. une pièce qui se joue entre fantasme et réalité, dans cet interstice ambigu où se glisse le théâtre.
Jean-Marie Piemme : Oui, j’ajouterais que la pièce n’a pas d’intrigue, qu’elle n’est pas soutenue par une histoire souterraine, que ce n’est pas une tranche de vie, la citation d’un moment quotidien, le récit d’une chose qui est arrivé à quelqu’un… Oui, il faut insister sur la dimension de « théâtre imaginaire » qui travaille la pièce…
La large fenêtre donne sur la Ville Ouest. Un canal passe sous les fenêtres. Er l’on s’est promis de se rencontrer dix-sept fois.
2 mai 1994
17 scènes sans acte
L.L.: Cette pièce a une curieuse rythmique, 17 scènes sans acte. De cinq lignes à dix pages. la scène 13 est la plus longue.
C.R.: Un rythme irrégulier. Il n’y a pas de transition, le lecteur n’est jamais préparé à la scène suivante.
L.L.: Il n’y a aucun repère dans la structure…
J.M.P.: Oui, il n’y a pas de transitions. J’aime coller des choses qui ne devraient pas forcément voisiner les unes avec les autres.
L.L.: « Coller », fait référence à une technique que l’on utilise au cinéma : le montage…
J.M.P.: Oui, à ceci près que ce n’est pas du cinéma, je travaille sur une idée du montage. Cela se trouve déjà dans LE BADGE DE LÉNINE (1992), Roger passe d’un sujet à un autre sans transition…
C.R.: Oui, à ceci près que dans LE BADGE, le montage se fait à l’intérieur d’une logorrhée, tandis qu’ici, il y a vraiment un découpage par scène.
L.L.: Le montage est souligné, on voit presque la collure…
J.M.P.: Oui, j’aime ça. Ceci dit, au début, sans l’avoir cherché, toutes les scènes fondamentales centrées sur les quatre femmes avaient entre trois et quatre pages. Je n’ai pas aimé cela. Lorsqu’il a été question d’ajouter un personnage masculin, sa première (et dernière) intervention venait à la fin, un long monologue… Mais en relisant ce que j’avais écrit, il me semblait que ce surgissement final faisait « coup de théâtre ». De deux choses l’une, ou le spectateur ne sait pas qu’il y a un homme et son intervention devient surdimensionnée ou le spectateur le sait et il l’attend… Regarder toutes les scènes en attendant l’arrivée de l’Homme du Nord…, non ! J’ai donc décidé de parsemer ses interventions dans toute la pièce.
L.L.: C’est ce qui donne l’effet de collure, mais traduit aussi une respiration très personnelle…
J.M.P.: Je crois en effet que cela correspond à une respiration, à une pulsion du corps. Je ne suis pas quelqu’un d’égal, sans le vouloir, je transcris ces inégalités de rythme de mon corps dans la structure générale de la pièce. Il y a une sorte de mouvement, une amplitude différente à chaque scène. c’est une respiration très bizarre, très…
L.L.: Chaotique ?
J.M.P.: Oui, chaotique, un rythme secoué…
C.R.: Un rythme que l’on ne retrouve cependant pas dans la phrase…
J.M.P.: Cela dépend.
C.R.: Parfois, mais pas systématiquement.
J.M.P.: Oui, parfois. Il y a des moments où la phrase s’accélère, redit tout le temps la même chose et puis des moments où, en quatre lignes, on reçoit beaucoup d’informations. Les rythmes peuvent être parfois complètement différents de la logique interne de la phrase…
L.L.: La ponctuation est-elle ce qu’on appelle une respiration pour le comédien ?
J.M.P.: Il peut s’y appuyer le cas échéant, mais il n’est pas obligé de la respecter. Ma ponctuation est une ponctuation d’écriture et de convention de la langue française, c’est tout.
3 mai 94
Un message sur répondeur
J.M.P.: Ne serait-il pas intéressant de ne pas marquer les tableaux dans la mise en scène de la pièce ? L’idée de marquer les tableaux par des noirs (par exemple) fonctionne comme un marquage temporel. Or combien de temps dure l’action intérieure de SCANDALEUSES ? Un jour, une semaine, six mois ou simplement le temps de représenter la pièce ? Il me semble qu’il faudrait privilégier une hypothèse de continuité dans le spectacle, un mode d’enchaînement qui marque à la fois la dynamique et répond à cette idée d’un temps suspendu à l’imaginaire et à la représentation. Le temps de SCANDALEUSES, c’est le temps que ça se passe là devant nos yeux.
4 mai 94
Sans lui
Dans l’ascenseur qui monte vers le 8° étage, CR. et L.L. :
C.R.: Tout est dans la première page. SCANDALEUSES en une seule phrase c’est : Qui je suis aujourd’hui et si je meurs demain, tu dis quoi de moi, hier ?.. Ce n’est pas moi qui le pense, c’est Anna qui le dit : … « Qui suis-je ? ai-je dit… Si demain je devais disparaître ! Tu dirais quoi ?» (Sc. 2). On brouille les repères temporels pour hisser sans cesse la petite histoire au rang du mythe.
La porte est fermée, J.M.P. n’ouvre pas. « On entend les pas d’une femme qui monte un escalier de fer » (Sc. 1). Dans l’ascenseur qui descend, L.L. et C.R. :
L.L.: SCANDALEUSES raconte le difficile passage d’un Soi privé, « réel », à un Autre public, représenté. Une maturation de la comédienne au personnage. Ce passage-là, non sans dégâts et confusions, Anna le subit et le fait subir à son entourage. C’est comme ça que je m’explique le mélange du réel et du représenté dans ce texte. Du gris sombre de la vie aux lumières du théâtre, la pièce est comme un cauchemar qui finit bien : « C’est une femme, elle vit sur la scène, elle ne veut pas la quitter (…). Elle guette un signe du désir » (Sc. 17), c’est aussi Anna qui le dit.
Dehors, il fait déjà nuit. « On entend une voiture qui roule. Elle s’arrête. L’homme du Nord est comme précipité » sur le trottoir. « La portière claque. La voiture repart. » (Sc.1). Le conducteur ressemblait à J.M.P…
5 mai 94
Un seul homme mais les femmes ne tourneront pas autour
L.L.: SCANDALEUSES est une commande, n’est-ce pas ?
J.M.P.: Oui, mais très ouverte. Philippe Sireuil voulait que j’écrive une pièce pour les quatre filles qui jouaient dans LA MOUETTE qu’il venait de mettre en scène. Content du travail qu’il venait de réaliser, il voulait retravailler avec elles. Mais c’est aussi pour des raisons économiques : quatre personnages plutôt que quinze.
L.L.: Et l’Homme du Nord ?
J.M.P.: L’Homme du Nord est venu plus tard, après un premier projet d’écriture. C’est une suggestion de Philippe qui craignait qu’on s’enferme dans un univers de quatre femmes. J’étais d’accord avec lui, mais je ne voulais pas que ce rôle soit central. Je ne voulais pas d’un homme dominant, avec quatre femmes qui tournent autour.
C.R.: Et le mythe d’Orphée et Eurydice, une des options de mise en scène de P. Sireuil, tu le revendiques ?
J.M.P.: C’est une chose posée dans le texte. L’Homme du Nord dit : Je t’ai vue disparaître, j’ai rêvé que tu mourais, oui morte avec l’enfer et le chien noir au bord du fleuve, la sale bête qui garde les morts. Alors j’ai dit rends-moi cette femme, elle m’appartient. Il à grogné, il voulait sa mort, mais moi je lui ai arraché les yeux de ces deux mains-là, ne crains plus rien, viens avec moi, viens (Sc. 12)… Après vient le travail du metteur en scène.
Silence.
J.M.P.: Il s’appelle l’Homme du Nord, c’est important, il vient d’ailleurs.
L.L.: Plus au Nord que nous ?
J.M.P.: Cela n’a pas beaucoup d’importance. Simplement l’exaltation que connaît cet homme ne me paraissait pas la même s’il venait du Sud ou du Nord. Cet homme dit qu’il était mort avant d’avoir rencontré Anna. Il dit qu’elle l’a ressuscité. Le Sud est plutôt associé au soleil, à toutes sortes de choses qui n’évoquent pas la mort. Le Nord c’est autre chose…
Silence.
J.M.P.: Tout cela mis bout à bout fait que Orphée est une des possibilités du texte.
L.L.: Consciente ou non ?
J.M.P.: Forcément, quand on descend en enfer avec un chien qui attend au bord du fleuve, on pense à quelque chose de mythologique. Mais je n’ai pas cité le nom de Cerbère, d’Orphée ou d’Eurydice et j’aurais pu le faire, donc ça veut dire…
C.R.: Ça veut dire qu’on laisse la possibilité de passer à côté…
J.M.P.: Exactement. Je ne voulais pas écrire noir sur blanc « c’est Orphée qui va chercher Eurydice…». L’homme du Nord est un personnage ouvert. La première didascalie dit qu’il est surpris par le début du spectacle (Sc. 1), il est peut-être acteur.
C.R.: L’homme est à la limite de la caricature, il emploie souvent des phrases nominales, des infinitifs, des termes très génériques. On n’a pas l’impression qu’il parle, et de ce fait, il n’a pas le même statut que les autres en tant que personnage…
J.M.P.: C’est tout de même un homme qui est frappé par une grande transformation, il bascule du froid… « Mon nez était mort. Le bout de mes doigts était mort, et ma langue et mes dents… au chaud. Alors le mort frémit, la vie grouille en lui, c’est chaud… le mort se dresse et jette sur le monde un œil nouveau » (Sc. 14). Il m’intéressait non pas d’écrire un individu, mais un basculement. Comment dans le monde fantasmatique de la passion, on peut passer d’une chose à son contraire.
L.L.: Oui, mais la pièce débute au moment où l’homme a basculé, on ne voit pas la transformation…
J.M.P.: Il n’y a pas d’évolution des personnages. Je ne voulais pas écrire une pièce réaliste. Dans l’espace mental, symbolique et physique du théâtre, je voulais raconter des morceaux de personnages, des pulsions, des désirs…
6 mai 1994
Qui je suis ?

J.M.P.: Les personnages de SCANDALEUSES semblent tous se poser la même question : Qui je suis ? Ils sont à la recherche de leur identité et de leur relation à l’autre. C’est obsessionnel dans l’écriture. Ce sera un ressassement tout au long de la pièce. On va revenir, ramener tout le temps la vague au même endroit. Jamais de réponse. Pas de développement. On ne retient que la question qui se relance elle-même. Est-ce une belle réponse ?
L.L. et C.R.: Oui, mais elle ne répond pas à la question.
7 mai 94
Partir c’est mourir un peu
L.L.: Dans SCANDALEUSES, lorsqu’on part, c’est comme si on disparaissait dans les ténèbres…
C.R.: Oui, c’est le « va-et-vient », une autre obsession dans la pièce. Olga en s’adressant à Lula la résume dans la scène 13 : « Je pars et toi tu restes, je reviendrai et tu partiras. ». Encore une fois, le mythe d’Orphée et Eurydice traverse la pièce. L’Homme est toujours en quête de son amour et le perd lorsqu’il le découvre. Il y a, tout au long de la pièce, l’insistance d’une impossibilité : l’impossibilité de figer les relations dans le présent d’un petit quotidien. Pour employer une expression prosaïque, je dirais « les personnages ne tiennent pas en place ».
J.M.P.: C’est une belle remarque !
8 mai 94
ANNA
C.R.: Pourquoi reprendre des prénoms (Anna par exemple) déjà utilisés dans d’autres pièces ?
J.M.P.: Ce n’est pas un hasard. Je crée des familles imaginaires. Tout ce qui est similitude des prénoms raconte, de pièce en pièce, les variations du même personnage.
C.R.: Comme les études d’un peintre…
J.M.P.: Exactement. C’est comme des études, des croquis.
L.L.: Ne pas s’embarrasser de la création d’un nouveau personnage, cela permet-il de gagner du temps sur la structure et l’histoire ?
J.M.P.: Non, pas du tout. Lorsque je commence à écrire, mes personnages n’ont pas de nom, je Les appelle X. Dès que « X » a pris de la consistance, je me rends compte que c’est une variation d’un personnage qui existe déjà. Après ce constat, je le rebaptise. J’aime l’idée qu’un personnage puisse « faire famille » avec un autre personnage, qu’une pièce « fait famille » avec une autre pièce. J’aime bien tisser des liens comme ça.
C.R.: Pourquoi des familles de prénoms et pas des noms de famille ?
J.M.P.: Cela me donne plus d’imaginaire. Donner un nom de famille à un personnage, pose tout de suite la question de son état social. Pour moi c’est dangereux, cela m’ouvre sur une perspective réaliste alors que je ne veux pas…
L.L.: Et pourquoi seulement des femmes dans SCANDALEUSES, ou presque ?
J.M.P.: Parce que je pense que les femmes, mieux que les hommes, sont fantasmatiquement « jusqu’au bout » ce qu’elles veulent être.
C.R.: As-tu réparti de manière égale, entre les différents personnages féminins, le ou les fantasmes ?
J.M.P.: Oui.
C.R.: À la première lecture, il semble que c’est Anna qui porte le fantasme et les trois autres qui se raccrochent au sien.
J.M.P.: Anna est habitée par un certain nombre de fantasmes qui sont : 1. l’éternité. elle dure éternellement en tant qu’actrice qui joue un rôle. Elle n’arrête pas de dire que sur scène elle est éternelle. 2. La déchéance : une certaine forme en tout cas. Lula est habitée par un fantasme gigantesque qui est de devenir comme Anna, c’est-à-dire actrice. Elle s’appelle Eva, on l’appelle Lula, elle demande à jouer le rôle d’Olga et Anna lui impose celui de Sonia…
C.R.: Mais si on supprime Anna, les fantasmes des autres n’ont plus la même importance…
J.M.P.: Oui et non. Sans Anna, le désir de devenir quelqu’un d’autre reste chez Lula … Son fantasme à elle, c’est de mettre ses pas dans les pas de quelqu’un d’autre, elle dit : Je viens de naître (…). Je veux être chaque jour une autre. (Sc. 12 ). Olga, quant à elle, invente tout le temps l’histoire de quelqu’un — il se fait que c’est Anna — mais je ne crois pas que ce soit Anna qui le détermine, Olga veut inventer les histoires de quelqu’un…



