Instants furtifs
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Le 17 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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C’EST avec beau­coup d’é­mo­tion et de respect, mais aus­si de timid­ité et de fierté que je suis entré en rela­tion avec Antoine Vitez en 1980 grâce à l’in­ter­ven­tion d’Anne Blan­card et de Yan­nis Kokkos qui lui avaient don­né à lire le man­u­scrit de ma pre­mière pièce ANACAONA. Antoine Vitez me fixa ren­dez-vous au Saint-Claude au Quarti­er Latin ; voy­ant que je n’é­tais pas du tout un fam­i­li­er de ce lieu, il me pro­posa d’aller au jardin du Lux­em­bourg tout proche. Dès notre arrivée dans ce milieu de jeunes enfants, d’é­tu­di­ants, il prit l’initiative de la con­ver­sa­tion pour évo­quer ce qu’il con­nais­sait de moi : d’abord AU PIPIRITE CHANTANT qu’il aimait beau­coup. Cette pre­mière ren­con­tre me fit beau­coup de bien car rares étaient ceux qui me par­laient encore du PIPIRITE pub­lié depuis deux ans déjà. Écouter Vitez en par­ler avec chaleur et même en réciter des pas­sages m’en­cour­agea. Dès le début, Vitez eut pour moi un rôle tonique, il me don­na et me redonna con­fi­ance en moi.
À cette date, Vitez avait déjà dirigé plusieurs théâtres et lui-même inter­prété un grand nom­bre de per­son­nages. Il se réjouis­sait d’avoir ini­tié des jeunes à l’art théâ­tral, d’en­seign­er le théâtre et l’histoire du théâtre à des étrangers de pas­sage ou vivant en France. Il était impor­tant pour Vitez qu’on puisse aller au théâtre, qu’on puisse faire du théâtre. C’é­tait sa vie.
Au Jardin du Lux­em­bourg, Vitez me par­la de ma pièce ANACAONA avec pas­sion, me promet­tant qu’un jour il la met­trait en scène. Je lui fis con­fi­ance et quelque temps plus tard, Antoine m’an­nonça qu’il don­nerait à Chail­lot une mise en espace.
Ah ! Quel sou­venir que cette soirée !
Seul, face à quelques cen­taines de spec­ta­teurs, un petit nom­bre d’accessoires devant lui, un cha­peau, une pomme, une orange, une fourchette, un couteau, il tint l’as­sis­tance en haleine, habité par une magie ray­on­nante. Le comé­di­en pre­nait soudain une dimen­sion uni­verselle et l’au­di­toire sous le charme ne vit pas Le temps pass­er. Deux heures plus tard, une véri­ta­ble ova­tion ter­mi­na la soirée.
On sen­tait chez Vitez non seule­ment l’in­ter­prète et l’ac­teur mais aus­si le poète : en plusieurs occa­sions, il me par­la de ce jardin secret. Il m’of­frit LA TRAGÉDIE, C’EST L’HISTOIRE DES LARMES paru aux Édi­teurs Réu­nis en 1976, une œuvre qui lui tenait par­ti­c­ulière­ment à cœur. Quelle immense joie pour moi que ce jour où, à Chail­lot, lors de sa con­férence de presse, Antoine Vitez annonça qu’il mon­tait pour la sai­son 87 – 88 ma pièce ANACAONA.
À par­tir de cette date, nos ren­con­tres dev­in­rent régulières, à Chail­lot, ou à Bon­neuil, ou à Bièvres.
Antoine pos­sé­dait un éton­nant don d’imitateur. C’é­tait un plaisir de l’é­couter mimer, non seule­ment les into­na­tions, mais aus­si les gestes de Yan­nis Kokkos. Quand Antoine dis­ait : « Lil­iane, fais les valis­es », on croy­ait enten­dre Georges Mar­chais. Il s’amusait à par­o­di­er les inter­ven­tions télévisées du leader poli­tique et c’é­tait irré­sistible.
Plein d’hu­mour, de mal­ice, d’en­t­hou­si­asme, il aimait évo­quer des sou­venirs, des voy­ages, des ren­con­tres. C’é­tait un con­vive très gai, par­fois soucieux de sa ligne. Un comé­di­en, dis­ait-il, doit présen­ter à son pub­lic un corps aus­si proche que pos­si­ble du mod­èle des stat­ues grec­ques et il y réus­sis­sait mal­gré le temps ; une seule chose qu’il ne pou­vait maîtris­er, le dérangeait : une calvi­tie nais­sante. À la fin d’un repas, il pou­vait réciter ou lire de longs poèmes d’Aragon pen­dant des heures, alors on souhaitait que la soirée se pro­longeÂt jusqu’à l’aube.
Le met­teur en scène Antoine Vitez, le directeur du Théâtre de Chail­lot que j’ai sou­vent ren­con­tré dans l’ex­er­ci­ce de ses fonc­tions, était un homme très proche de ses col­lab­o­ra­teurs ; il n’aimait pas exercer son autorité mais préférait la per­sua­sion, la dis­cus­sion, l’échange. Je me rap­pelle un jour où, excédé par les plaintes de ses amis à pro­pos d’un des employés du Théâtre, il deman­da à sa secré­taire, en ma présence, de con­vo­quer l’employé en ques­tion tout en me dis­ant : « cet homme me met dans une sit­u­a­tion extrême­ment pénible, je n’aime pas faire des remar­ques désagréables et des remon­trances et il m’accule à lui en faire. Vois­tu, Jean, le méti­er de met­teur en scène est d’indi­quer, d’ori­en­ter, très rarement de décider pour l’acteur, à sa place, par­fois même pour l’auteur dans des cas extrêmes ». Vitez ne voulait pas con­sacr­er son énergie à gér­er la con­duite des autres. Cela le con­trari­ait de devoir le faire.
Que retenir de cette note dis­crète sur un homme pub­lic de grand tal­ent, de haute lignée artis­tique et intel­lectuelle ? Le com­porte­ment général, affec­tif, intel­lectuel d’An­toine m’oblige à la retenue. J’ai approché un peu Agnès, sa femme, ren­con­tré ses filles d’assez loin, cer­taines et cer­tains de ses amis de façon plus où moins proche et j’ai eu quelque­fois l’occasion de ren­con­tr­er sa mère, pro­fesseur de gram­maire, qui avait un regard, une tenue et un com­porte­ment qua­si aris­to­cra­tique. Je suis en train de me deman­der si l’u­nivers famil­ial mas­sive­ment féminin qui con­sti­tu­ait son entourage immé­di­at n’était pas respon­s­able de cette immense déli­catesse qu’on lui con­nais­sait. Ai-je dérapé ? Je n’en sais rien. Mais com­ment expli­quer son extrême dis­cré­tion et sa rare finesse ? 

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Écrit par Jean Métellus
Jean Métel­lus Poète, romanci­er, dra­maturge. Dernier ouvrage paru : VOIX NEGRES, poèmes, éd. Le Bruit des autres, Limo­ges.Plus d'info
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