C’EST avec beaucoup d’émotion et de respect, mais aussi de timidité et de fierté que je suis entré en relation avec Antoine Vitez en 1980 grâce à l’intervention d’Anne Blancard et de Yannis Kokkos qui lui avaient donné à lire le manuscrit de ma première pièce ANACAONA. Antoine Vitez me fixa rendez-vous au Saint-Claude au Quartier Latin ; voyant que je n’étais pas du tout un familier de ce lieu, il me proposa d’aller au jardin du Luxembourg tout proche. Dès notre arrivée dans ce milieu de jeunes enfants, d’étudiants, il prit l’initiative de la conversation pour évoquer ce qu’il connaissait de moi : d’abord AU PIPIRITE CHANTANT qu’il aimait beaucoup. Cette première rencontre me fit beaucoup de bien car rares étaient ceux qui me parlaient encore du PIPIRITE publié depuis deux ans déjà. Écouter Vitez en parler avec chaleur et même en réciter des passages m’encouragea. Dès le début, Vitez eut pour moi un rôle tonique, il me donna et me redonna confiance en moi.
À cette date, Vitez avait déjà dirigé plusieurs théâtres et lui-même interprété un grand nombre de personnages. Il se réjouissait d’avoir initié des jeunes à l’art théâtral, d’enseigner le théâtre et l’histoire du théâtre à des étrangers de passage ou vivant en France. Il était important pour Vitez qu’on puisse aller au théâtre, qu’on puisse faire du théâtre. C’était sa vie.
Au Jardin du Luxembourg, Vitez me parla de ma pièce ANACAONA avec passion, me promettant qu’un jour il la mettrait en scène. Je lui fis confiance et quelque temps plus tard, Antoine m’annonça qu’il donnerait à Chaillot une mise en espace.
Ah ! Quel souvenir que cette soirée !
Seul, face à quelques centaines de spectateurs, un petit nombre d’accessoires devant lui, un chapeau, une pomme, une orange, une fourchette, un couteau, il tint l’assistance en haleine, habité par une magie rayonnante. Le comédien prenait soudain une dimension universelle et l’auditoire sous le charme ne vit pas Le temps passer. Deux heures plus tard, une véritable ovation termina la soirée.
On sentait chez Vitez non seulement l’interprète et l’acteur mais aussi le poète : en plusieurs occasions, il me parla de ce jardin secret. Il m’offrit LA TRAGÉDIE, C’EST L’HISTOIRE DES LARMES paru aux Éditeurs Réunis en 1976, une œuvre qui lui tenait particulièrement à cœur. Quelle immense joie pour moi que ce jour où, à Chaillot, lors de sa conférence de presse, Antoine Vitez annonça qu’il montait pour la saison 87 – 88 ma pièce ANACAONA.
À partir de cette date, nos rencontres devinrent régulières, à Chaillot, ou à Bonneuil, ou à Bièvres.
Antoine possédait un étonnant don d’imitateur. C’était un plaisir de l’écouter mimer, non seulement les intonations, mais aussi les gestes de Yannis Kokkos. Quand Antoine disait : « Liliane, fais les valises », on croyait entendre Georges Marchais. Il s’amusait à parodier les interventions télévisées du leader politique et c’était irrésistible.
Plein d’humour, de malice, d’enthousiasme, il aimait évoquer des souvenirs, des voyages, des rencontres. C’était un convive très gai, parfois soucieux de sa ligne. Un comédien, disait-il, doit présenter à son public un corps aussi proche que possible du modèle des statues grecques et il y réussissait malgré le temps ; une seule chose qu’il ne pouvait maîtriser, le dérangeait : une calvitie naissante. À la fin d’un repas, il pouvait réciter ou lire de longs poèmes d’Aragon pendant des heures, alors on souhaitait que la soirée se prolongeÂt jusqu’à l’aube.
Le metteur en scène Antoine Vitez, le directeur du Théâtre de Chaillot que j’ai souvent rencontré dans l’exercice de ses fonctions, était un homme très proche de ses collaborateurs ; il n’aimait pas exercer son autorité mais préférait la persuasion, la discussion, l’échange. Je me rappelle un jour où, excédé par les plaintes de ses amis à propos d’un des employés du Théâtre, il demanda à sa secrétaire, en ma présence, de convoquer l’employé en question tout en me disant : « cet homme me met dans une situation extrêmement pénible, je n’aime pas faire des remarques désagréables et des remontrances et il m’accule à lui en faire. Voistu, Jean, le métier de metteur en scène est d’indiquer, d’orienter, très rarement de décider pour l’acteur, à sa place, parfois même pour l’auteur dans des cas extrêmes ». Vitez ne voulait pas consacrer son énergie à gérer la conduite des autres. Cela le contrariait de devoir le faire.
Que retenir de cette note discrète sur un homme public de grand talent, de haute lignée artistique et intellectuelle ? Le comportement général, affectif, intellectuel d’Antoine m’oblige à la retenue. J’ai approché un peu Agnès, sa femme, rencontré ses filles d’assez loin, certaines et certains de ses amis de façon plus où moins proche et j’ai eu quelquefois l’occasion de rencontrer sa mère, professeur de grammaire, qui avait un regard, une tenue et un comportement quasi aristocratique. Je suis en train de me demander si l’univers familial massivement féminin qui constituait son entourage immédiat n’était pas responsable de cette immense délicatesse qu’on lui connaissait. Ai-je dérapé ? Je n’en sais rien. Mais comment expliquer son extrême discrétion et sa rare finesse ?
Ce que la nature dans sa marche grandioseSépare en éléments disjoints dans les vastes lointains,Devient sur la scène, dans le…

