La distraction
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La distraction

Le 21 Juil 1994
Antoine Vitez dans FAUST de Goethe, scénographie Claude Engelbach, 1972. Photo Nicolas Treatt.
Antoine Vitez dans FAUST de Goethe, scénographie Claude Engelbach, 1972. Photo Nicolas Treatt.
Antoine Vitez dans FAUST de Goethe, scénographie Claude Engelbach, 1972. Photo Nicolas Treatt.
Antoine Vitez dans FAUST de Goethe, scénographie Claude Engelbach, 1972. Photo Nicolas Treatt.
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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SON ATTENTION se fai­sait flot­tante, son regard, qui suiv­ait votre pen­sée dans vos yeux, soudain déra­pait, glis­sait sur votre front et s’échappait. Pour­tant sa dis­trac­tion, vous ne l’imputiez qu’à vous-même : vous soupçon­niez soudain que votre pen­sée ne vous apparte­nait que par mégarde, qu’elle n’é­tait que le reflet, l’écho, dans le meilleur des cas, la trace d’une pen­sée qui restait à dire et dont vous n’étiez par­venu en somme à décou­vrir qu’un éclat insuff­isant.
Cet écart dans l’at­ten­tion d’An­toine Vitez, qui s’est man­i­festé dès notre pre­mière entre­vue — et je devais appren­dre très vite en l’observant qu’elle ne se mon­trait pas qu’à mon inten­tion mais parais­sait aus­si devant d’autres qui, par­fois, voulaient y voir de la ruse eux qui ne com­pre­naient rien à la nature du Renard — cet écart, si je cherche aujourd’hui quel fut le pre­mier fil qui devait me lier à Antoine par la suite, c’est là que je le trou­ve, dans ce pou­voir qui était Le sien de don­ner dans cet écart de l’attention une présence à l’échappement infi­ni de l’objet de la pen­sée qui était pour moi la source de ce que d’autres bap­ti­saient Moder­nité quand ils évo­quaient la sépa­ra­tion, la rup­ture, la frag­men­ta­tion et les éclats qui sont, dit-on, la mar­que de l’époque — et que j’al­lais appel­er plus tard, pour mon pro­pre compte, un œil riant, l’autre pleu­rant —, mais aus­si dans mes con­ver­sa­tions avec Antoine, la Tra­duc­tion générale. Je préfère dire aujourd’hui : la Dis­trac­tion.
Un arti­cle que j’avais écrit en com­men­taire de L’ELECTRE qu’il venait de mon­ter pour la deux­ième fois avec des inserts de Rit­sos, et qui s’ap­pelait « Antoine Vitez et la dérélic­tion du sens » , avait été le pré­texte de cette pre­mière entre­vue. J’avais ten­té d’y traduire ce qui m’é­tait apparu comme la sin­gu­lar­ité de sa démarche : une fuite des sig­ni­fi­ca­tions à tra­vers la porosité ren­due aux per­son­nages et l’in­cer­ti­tude de l’espace où ils se rap­prochaient et ne se ren­con­traient en nul autre moment figé que la mort.
Au moment de cette deux­ième ELECTRE, qui allait mar­quer dans sa vie l’essor d’une deux­ième nais­sance, le jeu de sa référence à Mey­er­hold était en apparence le motif de sa mise en scène, et c’est dans cette lumière-là que devait bien­tôt jail­lir de lui et de ses acteurs d’alors, ce FAUST aujourd’hui mythique pour ceux qui l’ont vu, — moins nom­breux dans les salles des Quartiers d’Ivry que les acteurs sur la scène —, et pour ceux innom­brables qui ten­tent à présent de l’imaginer à tra­vers une descen­dance faite de bric et de broc : la malle et les valis­es, le jeu de la marelle, les trois morts de Valentin, l’hom­mage au peu­ple juif à tra­vers le poète alle­mand, etc., etc. Tout ce sper­ma­tique jail­lisse­ment inven­tif qui échap­pait au mey­er­hold­isme, car plus que Mey­er­hold ce sont le jeu et la rai­son qui dans leur ten­sion l’occupaient, et l’impérieux besoin de par­courir leurs fig­ures, pas­sant d’un frag­ment à l’autre de leurs apparences comme un scalpel d’anatomiste. Promeneur, marcheur, escaladeur, patrouilleur soli­taire de l’‘Objet lui-même qui le créait et lui échap­pait, il ten­tait à tra­vers son regard flot­tant de touch­er, de cern­er : dans un poème, une tra­duc­tion ou une mise en scène… Sans doute est-ce aus­si pourquoi il était aus­si étranger au brechtisme à la française, raison­neur et esclave soumis, qui dom­i­nait pesam­ment les scènes de la décen­tral­i­sa­tion.
Il ne fut pas un instant ques­tion lors de ce pre­mier entre­tien de sa mise en scène, ni de son inter­pré­ta­tion du rôle du Péd­a­gogue, ni de mon arti­cle, mais sa dis­trac­tion soudain man­i­festée me fut comme la con­fir­ma­tion matéri­al­isée de la nature de mon émo­tion devant ELECTRE. De ce jour-là, je ne doutais pas d’avoir touché le point en lui d’où nais­sait la diver­sité de sa course. De là vient que je ne fus pas sur­pris par la suite de ce que son art évoluât comme il fit, non seule­ment dans les per­spec­tives formelles mais dans le choix des lieux où suc­ces­sive­ment le por­taient ses recherch­es :sur les corps — au pied de la let­tre piégés dans les qua­tre Molière, ou gisant, rangés selon un code invis­i­ble, dans LES MIRACLES —, sur le verbe et les voix — pas­sant du phrasé au franche­ment chan­té dans PHEDRE, et au ret­to tono de tel pas­sage de CATHERINE.
«Je ne cherche pas d’au­teur, dis­ait-il, mais des poètes ». Le poème comme pro­duc­tion hasardée de la pen­sée en fuite ; le met­teur en scène comme tra­duc­teur des traces du poème, de son univers, de ses objets emblé­ma­tiques de théâtre ; l’ac­teur comme por­teur frag­ile et incon­stant, con­scient d’être et insat­is­fait des motifs allégués de son exis­tence, des pul­sions inavouées qui se décou­vrent là, dans cette action mon­trée, cent fois répétée et par mir­a­cle for­tu­ite­ment aboutie dans le rire et les larmes.
Par le mir­a­cle de la Dis­trac­tion qui, comme l’Ange de l’His­toire regar­dant en arrière, fait jail­lir dans son dos une fig­ure nou­velle du théâtre du monde, se tri­co­taient les mis­es en scène d’An­toine.
«Ils ne savent pas que je les regarde », dis­ait-il des acteurs. C’é­tait bien après le pre­mier entre­tien. Je suiv­ais, assis à son côté, dans la salle de Chail­lot, une répéti­tion de FALSCH ou peut-être d’HAM­LET, je ne sais plus au juste. Ils ne savaient pas qu’il les regar­dait ; ils avaient oublié peut-être sa présence et peut-être qu’ils s’é­taient oubliés comme comé­di­ens, rede­venant acteurs d’eux-mêmes. Sou­vent il les lais­sait aller ain­si, un temps, à leur libre mou­ve­ment. Puis soudain, mû aurait-on cru par une fan­taisie ou seule­ment pour se dérouiller les jambes, mais en fait saisi par l’éclat fil­tré d’un sens dans cette dérive des répéti­tions que les acteurs fai­saient se suc­céder, il sautait comme un dia­ble hors de son fau­teuil, il s’élançait, il escal­adait la scène : « Refais-le ! » Et une fois encore : « Refais-le !» Et encore une fois ; — et voilà qu’un mot de la tra­duc­tion scénique venait à s’écrire.
Nous nous télé­pho­nions tous les dimanch­es. Il aimait cette journée à Bièvres. Ce dimanche-là, il était près de midi. Après un moment il me dit qu’il avait mal à la tête, ce qui ne lui arrivait que rarement. Même, il s’é­tait allongé de son long sur le sol, mais le mal, sourd, ne cédait pas. Je lui ai con­seil­lé une aspirine ; déjà il en avait pris une. Il était seul. Il attendait le retour d’Ag­nès. Il ne me sem­blait pas autrement inqui­et, un peu fébrile seule­ment, mais il l’é­tait sou­vent. La grande dis­trac­tion de l’hémorragie cérébrale était en marche. 

Pierre Romans, Madeleine Marion et Antoine Vitez dans BÉRÉNICE de Racine, scénographie et costumes Claude Lemaire, 1980. Photo Claude Bricage.
Pierre Romans, Madeleine Mar­i­on et Antoine Vitez dans BÉRÉNICE de Racine, scéno­gra­phie et cos­tumes Claude Lemaire, 1980. Pho­to Claude Bricage.
Au premier plan, Richard Fontana dans TARTUFFE de Molière, scénographie et costumes Claude Lemaire, 1978. Photo Claude Bricage.
Au pre­mier plan, Richard Fontana dans TARTUFFE de Molière, scéno­gra­phie et cos­tumes Claude Lemaire, 1978. Pho­to Claude Bricage.
Salah Teskouk et Jean-Marie Winling dans M. SAID HAMMADI de Tahar Ben Jelloun, scénographie Yannis Kokkos, 1982. Photo Claude Bricage.
Salah Tesk­ouk et Jean-Marie Win­ling dans M. SAID HAMMADI de Tahar Ben Jel­loun, scéno­gra­phie Yan­nis Kokkos, 1982. Pho­to Claude Bricage.
De face Agnès Vanier et Antoine Vitez dans CATHERINE d’après
LES CLOCHES DE BALE d'Aragon, 1975. Photo Claude Bricage
De face Agnès Vanier et Antoine Vitez dans CATHERINE d’après LES CLOCHES DE BALE d’Aragon, 1975. Pho­to Claude Bricage
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Écrit par Raymond Lepoutre
Ray­mond Lep­outre Ecrivain, tra­duc­teur d’HAM­LET, auteur du TRANSPORT AMOUREUX, au Petit Odéon, dans une mise en scène d’An­toine...Plus d'info
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Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
#46
mai 2025

Antoine Vitez, la fièvre des idées

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