LE TERME vient de Foucault, mais il convient à Vitez, traversé, voire habité par la pensée du dehors. Il avait décidé, au début de sa carrière, dans un instant de révélation décisif, de bannir toutes les cloisons et d’assumer la circulation généralisée entre l’école et le théâtre, entre le dedans et le dehors. Vitez cultivait ces courants qui emportent les barrières, en faisant montre ainsi de l’énergie qui les anime, énergie qui refusait d’être canalisée pour mieux contaminer, sans distinction aucune, l’ensemble de ses pratiques. Toujours soucieux de mettre en branle un pluriel, jamais un singulier, il détestait la parcimonie précautionneuse. Toujours s’ouvrir, toujours moins dormir.
Pour Vitez, le théâtre, en tant qu’univers concentré, ne cherche jamais à se nourrir de lui-même uniquement, et l’appel à l’extérieur prend le sens d’un impératif indispensable à son bon fonctionnement. Jamais à l’abri, la scène vitézienne se trouve sans relâche à l’écoute du monde. Cette attention apparaît comme constitutive au travail de Vitez, travail non pas d’intégration ou de récupération du dehors, mais de permanente conversion en idées. Le monde engendre la fièvre des idées, force motrice pour ce théâtre dont Vitez a toujours rêvé, le théâtre des idées.
Vitez a aimé le théâtre, mais tout en cherchant à le déborder, à franchir ses frontières afin de voyager ailleurs en toute impunité et, partant, de convier des hôtes venus des lettres et de la politique, du cinéma et de la philosophie. À l’appétit de Vitez pour un dehors toujours engageant s’ajoute son désir de dialogue avec les gens du dehors auxquels il s’adresse constamment. II lit leur œuvre et cherche à la commenter en leur présence, il leur parle et il leur écrit, il les appelle, toujours à l’affût du mouvement contemporain de la pensée. Après Les répétitions, Vitez quittait les acteurs pour rejoindre les penseurs. Il a toujours été d’ici et de là… il a toujours cherché le passage. Comme nul autre. En ce sens il est unique.
Le décloisonnement auquel Vitez se livre trouve son unité dans le dénominateur commun d’une volonté obstinée d’interprétation. Les textes et le monde, Vitez cherche non pas à les connaître ou à les transmettre, mais à les interpréter. Comme l’opacité le révulse et l’obscurité lui répugne, il fait du déchiffrement des signes sa vocation privilégiée. En ce sens, Vitez se présente tel un irrémédiable optimiste avec tout ce que cela peut engendrer comme générosité aussi bien qu’illusion trompeuse. Il approchaït le théâtre et Le monde avec une indéfectible confiance dans la lecture à même de saisir les enjeux secrets des stratégies subtiles et les manigances d’un pouvoir jamais assez habile pour échapper à l’acuité d’un regard aussi aigu que le sien. Le réel intéresse Vitez en tant que condensation de signes, forêt pour laquelle il se proposait comme meilleur guide, non pas au nom de sa connaissance préliminaire du chemin, mais en raison de la pertinence interprétative dont il se sentait maître. Savoir lire — voilà l’orgueil vitézien ! En homme des lumières il pensait ne pas pouvoir se perdre.
Mais le voyage, Vitez n’envisageait jamais de l’entreprendre seul. C’est pourquoi d’un côté il a réanimé le concept tombé en désuétude de la famille de théâtre et de l’autre il a animé une véritable constellation d’amis, réunis par l’esprit plus que par la scène. Pour Vitez le partenaire était nécessaire car sa pensée n’avait rien de solitaire. Elle s’enivrait, s’excitait, débordait, agaçait, mais toujours dans la présence d’un autre. Pensée séductrice, pensée donjuanesque, pensée monologale.
Parce que toujours hanté par le dehors, Vitez s’est adressé aux gens du dehors et certains, grâce à lui, se sont découverts réciproquement. Il a constitué des champs, comme on dit des champs d’énergie, où ses propres affinités électives ont été confirmées car les amis de Vitez ont fini souvent en amis. Il nous a légué, sinon plusieurs amitiés, au moins une, durable, définitive, par lui scellée. Les Japonais aiment offrir une phrase afin qu’elle accompagne toute une vie le récipiendaire, Vitez, lui, nous a offert des amitiés qui lui survivent. Amitiés à l’intérieur du théâtre ou audelà du théâtre ; aujourd’hui encore, elles dessinent en creux le portrait de celui qui en fut l’initiateur.
Vitez aime décrypter le dedans du théâtre à l’aune des grands mouvements du dehors et, par une pulsion complémentaire, s’attache à interpréter celui-ci à partir des structures théâtrales ou des figures de la scène. Vitez a constamment adopté le principe des vases communiquants entre le dehors et le dedans, où chacun, à tour de rôle, sert de dynamiseur à l’autre. Il s’est placé à leur carrefour qui, pour lui, n’a rien d’un écartèlement. Il l’assimile plutôt à un échangeur qui facilite la communication indispensable à l’artiste réfractaire à l’isolement qu’il était. Mais au terme de ce constat où la lubrification semble toujours parfaite et Le voyage aisé, une énigme pointe. L’énigme du poète. si l’homme de théâtre à sans cesse sollicité la pensée du dehors, chance de survie, contrée à découvrir, pour l’auteur de l’ESSAI DE SOLITUDE le territoire de la mort s’appelait le Grand Extérieur. Là où le metteur en scène cherche appui, le poète pense disparaître. Ce que l’un désire, l’autre l’appréhende.… la pensée du dehors et le Grand Extérieur ce sont les deux visages de ce Janus que fut Antoine Vitez.
«C’est toujours cela que j’ai voulu donner sur scène : faire voir la force violente des idées, comment elles ploient…

