La pensée du dehors
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La pensée du dehors

Le 27 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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LE TERME vient de Fou­cault, mais il con­vient à Vitez, tra­ver­sé, voire habité par la pen­sée du dehors. Il avait décidé, au début de sa car­rière, dans un instant de révéla­tion décisif, de ban­nir toutes les cloi­sons et d’as­sumer la cir­cu­la­tion général­isée entre l’école et le théâtre, entre le dedans et le dehors. Vitez cul­ti­vait ces courants qui empor­tent les bar­rières, en faisant mon­tre ain­si de l’én­ergie qui les ani­me, énergie qui refu­sait d’être canal­isée pour mieux con­t­a­min­er, sans dis­tinc­tion aucune, l’ensemble de ses pra­tiques. Tou­jours soucieux de met­tre en bran­le un pluriel, jamais un sin­guli­er, il détes­tait la parci­monie pré­cau­tion­neuse. Tou­jours s’ou­vrir, tou­jours moins dormir.
Pour Vitez, le théâtre, en tant qu’u­nivers con­cen­tré, ne cherche jamais à se nour­rir de lui-même unique­ment, et l’appel à l’ex­térieur prend le sens d’un impératif indis­pens­able à son bon fonc­tion­nement. Jamais à l’abri, la scène vitézi­enne se trou­ve sans relâche à l’é­coute du monde. Cette atten­tion appa­raît comme con­sti­tu­tive au tra­vail de Vitez, tra­vail non pas d’in­té­gra­tion ou de récupéra­tion du dehors, mais de per­ma­nente con­ver­sion en idées. Le monde engen­dre la fièvre des idées, force motrice pour ce théâtre dont Vitez a tou­jours rêvé, le théâtre des idées.
Vitez a aimé le théâtre, mais tout en cher­chant à le débor­der, à franchir ses fron­tières afin de voy­ager ailleurs en toute impunité et, par­tant, de con­vi­er des hôtes venus des let­tres et de la poli­tique, du ciné­ma et de la philoso­phie. À l’ap­pétit de Vitez pour un dehors tou­jours engageant s’a­joute son désir de dia­logue avec les gens du dehors aux­quels il s’adresse con­stam­ment. II lit leur œuvre et cherche à la com­menter en leur présence, il leur par­le et il leur écrit, il les appelle, tou­jours à l’affût du mou­ve­ment con­tem­po­rain de la pen­sée. Après Les répéti­tions, Vitez quit­tait les acteurs pour rejoin­dre les penseurs. Il a tou­jours été d’i­ci et de là… il a tou­jours cher­ché le pas­sage. Comme nul autre. En ce sens il est unique.
Le décloi­son­nement auquel Vitez se livre trou­ve son unité dans le dénom­i­na­teur com­mun d’une volon­té obstinée d’in­ter­pré­ta­tion. Les textes et le monde, Vitez cherche non pas à les con­naître ou à les trans­met­tre, mais à les inter­préter. Comme l’opacité le révulse et l’ob­scu­rité lui répugne, il fait du déchiffre­ment des signes sa voca­tion priv­ilégiée. En ce sens, Vitez se présente tel un irrémé­di­a­ble opti­miste avec tout ce que cela peut engen­dr­er comme générosité aus­si bien qu’il­lu­sion trompeuse. Il approchaït le théâtre et Le monde avec une indé­fectible con­fi­ance dans la lec­ture à même de saisir les enjeux secrets des straté­gies sub­tiles et les mani­gances d’un pou­voir jamais assez habile pour échap­per à l’acuité d’un regard aus­si aigu que le sien. Le réel intéresse Vitez en tant que con­den­sa­tion de signes, forêt pour laque­lle il se pro­po­sait comme meilleur guide, non pas au nom de sa con­nais­sance prélim­i­naire du chemin, mais en rai­son de la per­ti­nence inter­pré­ta­tive dont il se sen­tait maître. Savoir lire — voilà l’orgueil vitézien ! En homme des lumières il pen­sait ne pas pou­voir se per­dre.
Mais le voy­age, Vitez n’envisageait jamais de l’entreprendre seul. C’est pourquoi d’un côté il a réan­imé le con­cept tombé en désué­tude de la famille de théâtre et de l’autre il a ani­mé une véri­ta­ble con­stel­la­tion d’amis, réu­nis par l’e­sprit plus que par la scène. Pour Vitez le parte­naire était néces­saire car sa pen­sée n’avait rien de soli­taire. Elle s’enivrait, s’ex­ci­tait, débor­dait, agaçait, mais tou­jours dans la présence d’un autre. Pen­sée séduc­trice, pen­sée don­juanesque, pen­sée monolo­gale.
Parce que tou­jours han­té par le dehors, Vitez s’est adressé aux gens du dehors et cer­tains, grâce à lui, se sont décou­verts récipro­que­ment. Il a con­sti­tué des champs, comme on dit des champs d’én­ergie, où ses pro­pres affinités élec­tives ont été con­fir­mées car les amis de Vitez ont fini sou­vent en amis. Il nous a légué, sinon plusieurs ami­tiés, au moins une, durable, défini­tive, par lui scel­lée. Les Japon­ais aiment offrir une phrase afin qu’elle accom­pa­gne toute une vie le récip­i­endaire, Vitez, lui, nous a offert des ami­tiés qui lui sur­vivent. Ami­tiés à l’intérieur du théâtre ou audelà du théâtre ; aujourd’hui encore, elles dessi­nent en creux le por­trait de celui qui en fut l’initiateur.
Vitez aime décrypter le dedans du théâtre à l’aune des grands mou­ve­ments du dehors et, par une pul­sion com­plé­men­taire, s’attache à inter­préter celui-ci à par­tir des struc­tures théâ­trales ou des fig­ures de la scène. Vitez a con­stam­ment adop­té le principe des vas­es com­mu­ni­quants entre le dehors et le dedans, où cha­cun, à tour de rôle, sert de dynamiseur à l’autre. Il s’est placé à leur car­refour qui, pour lui, n’a rien d’un écartèle­ment. Il l’assimile plutôt à un échangeur qui facilite la com­mu­ni­ca­tion indis­pens­able à l’artiste réfrac­taire à l’isolement qu’il était. Mais au terme de ce con­stat où la lubri­fi­ca­tion sem­ble tou­jours par­faite et Le voy­age aisé, une énigme pointe. L’énigme du poète. si l’homme de théâtre à sans cesse sol­lic­ité la pen­sée du dehors, chance de survie, con­trée à décou­vrir, pour l’auteur de l’ESSAI DE SOLITUDE le ter­ri­toire de la mort s’ap­pelait le Grand Extérieur. Là où le met­teur en scène cherche appui, le poète pense dis­paraître. Ce que l’un désire, l’autre l’appréhende.… la pen­sée du dehors et le Grand Extérieur ce sont les deux vis­ages de ce Janus que fut Antoine Vitez. 

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Par Arnaldo Calveyra
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