Ce que la nature dans sa marche grandiose
Sépare en éléments disjoints dans les vastes lointains,
Devient sur la scène, dans le chant
Une partie d’un tout, aisément compréhensible.
LES ARTISTES (F. Schiller)
ANTOINE, le rassembleur d’hommes et de femmes — car, il n’excluait pas les femmes du salut ! — tel un Rodrigue ayant égaré je ne sais quel Soulier de vair et qui se hâterait avant les douze coups de cette nuit des Molières, je Le vois tout entier semblable à l’œuvre qu’il a fait ressurgir dans cette nuit d’Avignon.
Il est à lui seul le SOULIER DE SATIN, et peut-être aussi cette ÉCHARPE ROUGE1, la sœur jumelle, pleine de sang et d’’âmes captives et qui attendent la Passion ou la Révolution. Est-ce si différent ?
Même après sa mort voilà que nous nous mettons à nous rencontrer tels ces personnages claudéliens aux quatre coins de la Terre.
Ils ont tous connu Rodrigue à un moment de leur vie et la Lettre n’en finira pas d’arriver jusqu’à nous. Il se met à vivre par-delà le ciel étoilé parce que tous, nous avons cette lettre qui nous attend sur notre table : sa lettre — ses mots de poète et cette dangereuse attention au monde d’aujourd’hui. Dangereuse car à l’image de Faust, rôle et pièce qu’il a peut-être questionné plus que tout autre, il n’est pas bon d’hésiter sur « les moyens de la vérité » —. Peut-on vendre une liberté pour en acheter une autre ? Avec Goethe, il nous repose la grande question : « Faut-il s’allier à la Barbarie pour la cause incertaine de la civilisation ?».
Relisons les textes d’Antoine Vitez, cette urgence à la Maïakovski dont il dit qu’il fait du théâtre, comme on envoie un télégramme ; et certes, ce n’était pas seulement une belle image de théâtre, ce Faust avec le révolver pointé dans la bouche, trop à la ressemblance de ce poète russe qui nous quitte déçu de tant de rêves de fraternité :
«La barque de l’amour s’est brisée contre la vie courante ».
Il y a ce marcheur à travers le monde aussi pressant que Le Christ pasolinien qui ne cesse de semer la Parole de théâtre car tout passe toujours par la loupe du théâtre et réciproquement, le théâtre devient cette « épée au travers de son corps ».
Il prêche dans toutes les langues car elles lui livrent peu à peu leur secret. Il Les a apprises grâce aux poètes qui seuls savent vous en donner les clefs, Tchekov, Shakespeare, Ritsos, Goethe, Kalisky, Racine, Badiou ou Aïgui et combien d’autres sont ses seuls professeurs.
Alors il ramène dans sa nasse, roumains, grecs, allemands, indiens. devant nos veux frileux d’Européens, hommes de toutes races, morts et contemporains brassés ensemble, refusant toute épuration ethnique, culturelle ou sociale. Il traduit inlassablement pour le prochain qui va entrer en scène cette Parole d’un théâtre en train de se faire.
Et cette parole n’est pas forcément plaisante. À l’heure du consensus, il impose cette morale « Théâtre élitaire pour tous » repris, comme il dit, à son jeune frère Friedrich von Schiller.
Que celui qui a des oreilles entende ! Comme on aimerait écouter à nouveau cette voix loin d’un monde chuchotant car au théâtre, rappelait-il, il faut porter la voix. Tels ces premiers chrétiens, il se riait des compromis, approximations, faux-fuyants, préférant nettement les grands lions solaires aux pharisiens et aux cagots.
Il ira donc à la recherche de ce Soulier enfoui pour que retrouvé, le monde soit à nouveau compréhensible et il n’acceptera aucune autre chaussure de fortune.
Alors peut-être fait-il s’interroger à propos de l’acteur qu’il appelait à ses côtés pour le remplacer Murray Grönwall, énigmatique néozélandais mais aussi étranger au monde, — venu d’un royaume où les Iago ont des âmes d’or et les Hamlet des interrogations de scientifiques, Murray parlant lui aussi moult langages, le vieux français comme le scatologique, solitaire dans son jardin de Gentilly, philologue, travaillant sans relâche les nuits, — et puis voici qu’il prenait son instrument à condition qu’on le lui eût demandé car il n’imposait jamais ses talents — et la musique s’élevait de cet alto caressé et le quittait rarement.
L’un avait les yeux grands ouverts, scrutateurs, l’autre les avait apparemment refermés — certains pensaient, il dort, mais tous les deux en réalité cherchaient à deviner là-bas la bête immonde que personne ne voyait grandir et qui, comme disait Antoine Vitez, aurait dû nous crever les yeux. La chose innommable tapie dans l’ombre… mais tous les deux se sont envolés.
- L’ÉCHARPE ROUGE, Alain Badiou, éd. La découverte, 1974. ↩︎

