L’âme captive d’Antoine Vitez
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L’âme captive d’Antoine Vitez

Le 18 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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Ce que la nature dans sa marche grandiose
Sépare en élé­ments dis­joints dans les vastes loin­tains,
Devient sur la scène, dans le chant
Une par­tie d’un tout, aisé­ment com­préhen­si­ble.
LES ARTISTES (F. Schiller)

ANTOINE, le rassem­bleur d’hommes et de femmes — car, il n’excluait pas les femmes du salut ! — tel un Rodrigue ayant égaré je ne sais quel Souli­er de vair et qui se hâterait avant les douze coups de cette nuit des Molières, je Le vois tout entier sem­blable à l’œu­vre qu’il a fait ressur­gir dans cette nuit d’Av­i­gnon.
Il est à lui seul le SOULIER DE SATIN, et peut-être aus­si cette ÉCHARPE ROUGE1, la sœur jumelle, pleine de sang et d’’âmes cap­tives et qui atten­dent la Pas­sion ou la Révo­lu­tion. Est-ce si dif­férent ?
Même après sa mort voilà que nous nous met­tons à nous ren­con­tr­er tels ces per­son­nages claudéliens aux qua­tre coins de la Terre.
Ils ont tous con­nu Rodrigue à un moment de leur vie et la Let­tre n’en fini­ra pas d’ar­riv­er jusqu’à nous. Il se met à vivre par-delà le ciel étoilé parce que tous, nous avons cette let­tre qui nous attend sur notre table : sa let­tre — ses mots de poète et cette dan­gereuse atten­tion au monde d’au­jour­d’hui. Dan­gereuse car à l’image de Faust, rôle et pièce qu’il a peut-être ques­tion­né plus que tout autre, il n’est pas bon d’hésiter sur « les moyens de la vérité » —. Peut-on ven­dre une lib­erté pour en acheter une autre ? Avec Goethe, il nous repose la grande ques­tion : « Faut-il s’allier à la Bar­barie pour la cause incer­taine de la civil­i­sa­tion ?».
Relisons les textes d’An­toine Vitez, cette urgence à la Maïakovs­ki dont il dit qu’il fait du théâtre, comme on envoie un télé­gramme ; et certes, ce n’était pas seule­ment une belle image de théâtre, ce Faust avec le révolver pointé dans la bouche, trop à la ressem­blance de ce poète russe qui nous quitte déçu de tant de rêves de fra­ter­nité :
«La bar­que de l’amour s’est brisée con­tre la vie courante ».
Il y a ce marcheur à tra­vers le monde aus­si pres­sant que Le Christ pasolin­ien qui ne cesse de semer la Parole de théâtre car tout passe tou­jours par la loupe du théâtre et récipro­que­ment, le théâtre devient cette « épée au tra­vers de son corps ».
Il prêche dans toutes les langues car elles lui livrent peu à peu leur secret. Il Les a appris­es grâce aux poètes qui seuls savent vous en don­ner les clefs, Tchekov, Shake­speare, Rit­sos, Goethe, Kalisky, Racine, Badiou ou Aïgui et com­bi­en d’autres sont ses seuls pro­fesseurs.
Alors il ramène dans sa nasse, roumains, grecs, alle­mands, indi­ens. devant nos veux frileux d’Européens, hommes de toutes races, morts et con­tem­po­rains brassés ensem­ble, refu­sant toute épu­ra­tion eth­nique, cul­turelle ou sociale. Il traduit inlass­able­ment pour le prochain qui va entr­er en scène cette Parole d’un théâtre en train de se faire.
Et cette parole n’est pas for­cé­ment plaisante. À l’heure du con­sen­sus, il impose cette morale « Théâtre éli­taire pour tous » repris, comme il dit, à son jeune frère Friedrich von Schiller.
Que celui qui a des oreilles entende ! Comme on aimerait écouter à nou­veau cette voix loin d’un monde chu­chotant car au théâtre, rap­pelait-il, il faut porter la voix. Tels ces pre­miers chré­tiens, il se riait des com­pro­mis, approx­i­ma­tions, faux-fuyants, préférant net­te­ment les grands lions solaires aux phar­isiens et aux cagots.
Il ira donc à la recherche de ce Souli­er enfoui pour que retrou­vé, le monde soit à nou­veau com­préhen­si­ble et il n’acceptera aucune autre chaus­sure de for­tune.
Alors peut-être fait-il s’in­ter­roger à pro­pos de l’ac­teur qu’il appelait à ses côtés pour le rem­plac­er Mur­ray Grön­wall, énig­ma­tique néozé­landais mais aus­si étranger au monde, — venu d’un roy­aume où les Iago ont des âmes d’or et les Ham­let des inter­ro­ga­tions de sci­en­tifiques, Mur­ray par­lant lui aus­si moult lan­gages, le vieux français comme le scat­ologique, soli­taire dans son jardin de Gen­til­ly, philo­logue, tra­vail­lant sans relâche les nuits, — et puis voici qu’il pre­nait son instru­ment à con­di­tion qu’on le lui eût demandé car il n’im­po­sait jamais ses tal­ents — et la musique s’él­e­vait de cet alto caressé et le quit­tait rarement.
L’un avait les yeux grands ouverts, scru­ta­teurs, l’autre les avait apparem­ment refer­més — cer­tains pen­saient, il dort, mais tous les deux en réal­ité cher­chaient à devin­er là-bas la bête immonde que per­son­ne ne voy­ait grandir et qui, comme dis­ait Antoine Vitez, aurait dû nous crev­er les yeux. La chose innom­ma­ble tapie dans l’ombre… mais tous les deux se sont envolés. 

  1. L’ÉCHARPE ROUGE, Alain Badiou, éd. La décou­verte, 1974.  ↩︎
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Écrit par Anne Delbée
Anne Del­bée Met­teur en scène et auteur de CAMILLE, CLAUDEL, UNE FEMME, éd. Les press­es de la Renaïs­sances,...Plus d'info
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