L’enfermement
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L’enfermement

Le 13 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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AU MOIS de décem­bre 1965, Le Monde écrit le nom d’An­toine Vitez avec deux t. Une coquille. Mais les coupures de presse, Les let­tres retrou­vées rap­pel­lent qu’il était presque un incon­nu. L’ai-je croisé au Old Navy, à la table d’Adamov?… Garel­li, Liberati, Reg­naut, Roubaud, Var­gaftig et moimême, pré­par­i­ons avec l’aide d’Aragon une soirée que le jour­nal présen­tait comme « ten­ta­tive de réa­gir con­tre une désaf­fec­tion de la poésie ». Mau­rice Reg­naut fit appel alors à Antoine Vitez et je l’entendis pour la pre­mière fois au Théâtre Récami­er, le 14 décem­bre, lisant des pros­es dif­fi­ciles de Jacques Garel­li avec une retenue qui élim­i­nait tout effet de sens si bien qu’une comé­di­enne de renom trou­va terne sa façon de faire. Je n’é­tais pas d’ac­cord. Et à relire ces poèmes aujourd’hui j’en­tends encore le tim­bre de la voix qui énonçait les paroles obscures :
«Moi par exem­ple, je suis cas­sant comme l’eau prise en glace sous la peau et qui pique. J’ai mes amours : les peignes. Et vous les sages, mes bross­es, mes ciseaux, je vous aime rouil­lés jusqu’en vos plus hum­bles usages ». 

Pen­dant plusieurs années, revenant d’Afrique ou de New-York, Garel­li deman­da des nou­velles de l’ami qui fai­sait du théâtre jusqu’à ce que nous nous retrou­vions côte à côte à Chail­lot pour l’in­té­grale du SOULIER DE SATIN, spec­ta­teurs d’une autre vio­lence que Vitez orches­tra magis­trale­ment. Il s’agis­sait de poésie encore. 

Plus que de son ouver­ture au monde, je voudrais par­ler de ce qui l’attache à ce que les trou­ba­dours nom­ment le tro­bar clus, l’art fer­mé du poème où comme nulle part s’en­tend la langue. Il en avait l’ex­i­gence dans un rap­port per­son­nel avec l’écri­t­ure et une façon de lire. On se sou­vient du soir, où, en com­pag­nie d’Alain Badiou, il évo­qua Mal­lar­mé. Si cela sem­ble con­tra­dic­toire il faut com­pren­dre que cette con­tra­dic­tion est à la source de son art : éli­taire pour tous. 

Les deux écrivains qu’il a le mieux servis furent eux-mêmes habités de con­tra­dic­tions étouf­fées et fla­grantes. Je pense à Claudel et Aragon. Il aima ces blocs. 

Le nom d’Aragon est un masque illis­i­ble alors que dans Claudel il y a la clô­ture, la clau­di­ca­tion d’un vers qui cherche où pos­er le pied et cette aile du « l » accrochée à l’é­paule. Chez Aragon, chez Claudel, une même vio­lence d’homme pris au piège. Et un recours : le chant. Car il faut que ça chante ! Pas moyen de faire autrement. L’én­ergie du drame con­tenu monte à tra­vers les mots avec des noirceurs qui pré­par­ent l’éclair. Antoine Vitez sut faire réson­ner et rouler mer­veilleuse­ment le bruit de tout cela. 

J’ai beau­coup aimé la table dressée pour CATHERINE dans une anci­enne église d’Av­i­gnon et ce repas, une sorte de Cène. Les phras­es des CLOCHES DE BALE pas­saient de main en main, de bouche en bouche et s’envolaient, claquaient au-dessus de nos têtes. Cather­ine Simonidzé avait une voix de tourterelle géorgi­en­ne et ce fut un mir­a­cle, la musique nais­sant du livre, à plusieurs, déchiré. 

Le nom de Vitez en Serbe désigne celui qui accom­plit des prouess­es. CATHERINE, LE SOULIER DE SATIN sont des sortes d’exploits. 

On sait l’at­ten­tion qu’il appor­ta au vers, son souci de n’en rien escamot­er met­tant la musique au-dessus de la référence à dieu sait quel naturel. On ne peut dire l’alexandrin comme on demande à table une sal­ière ! Il s’en expli­qua au cer­cle Poli­vanov. Il tra­vail­lait à cela tous les jours. 

À la fin de son pre­mier spec­ta­cle à Chail­lot, je le revois venir les mains vides vers nous qui buvions un verre. Ravi de se trou­ver au cœur d’un grand théâtre, il sem­blait jouer son pro­pre per­son­nage résumant tout par un alexan­drin : 

« Je ne demandais rien que cet enfer­me­ment ». 

« Je suis con­tente d’être si bien gardée — mur­mure Doña Prouheze — j’ai véri­fié toutes les sor­ties. Il n’y a pas moyen d’échap­per quand je le voudrais. Quel bon­heur !». 

« Et cepen­dant — reprend Doña Musique — je suis entrée sans nulle per­mis­sion ». 

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Écrit par Pierre Lartigue
Pierre Lar­tigue Poète, romanci­er, his­paniste. Dernier ouvrage paru : L’HÉLICE D’ÉCRIRE, La Sex­tine, Les Belles Let­tres, 1994.Plus d'info
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