L’hôte
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Le 25 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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Antoine Vitez pendant une répétition, années 1980. Photo Michel Maïofiss.
Antoine Vitez pen­dant une répéti­tion, années 1980. Pho­to Michel Maïofiss.

ANTOINE VITEZ tutoy­ait comme si le vous français eût été une troisième per­son­ne imprat­i­ca­ble. Sans per­dre de temps et autrement que tous. Le tutoiement d’usage en poli­tique, au théâtre, en affec­tion — ses trois ordres — fondait mais ne recou­vrait pas le sien. Il ne sig­nifi­ait pas for­cé­ment cama­rade ou ami. Ce n’é­tait pas un tutoiement d’égal à égal bien qu’é­gal­i­taire. Ni de maître à élève bien qu’il fût aus­si cela. Ni du comte au valet de l’ancien régime, même s’il rap­pelle l’ancien français où l’on employ­ait tu etvous pour s’adress­er à la même per­son­ne. C’é­tait un vous déguisé en tu, la promesse d’un nous futur et pos­si­ble. Il s’apparentait à la con­fi­ance clas­sique du prince envers son con­fi­dent tout en ne rel­e­vant pas de la con­fi­dence, à l’’emballement roman­tique d’une étoile pour un ver de terre quand tel n’était pas le cas, et, qu’on me par­donne l’ex­pres­sion pour un athée épris de Claudel, de Dieu, du Dia­ble, au tutoiement de l’E­vangile. Car il annonçait la bonne nou­velle qu’on allait s’aimer, sur le mode plus racinien toute­fois d’un : « Va, je ne te hais point ».
À l’in­ter­sec­tion du réc­it et du dis­cours il vous pre­nait pour audi­toire. Citoyen, juge, témoin qual­i­fié. Après s’être fait juge et témoin de vos pro­pres qual­i­fi­ca­tions (les paresseux et les pusil­lanimes ne l’intéressant guère sauf en tant que car­ac­tères à inter­préter), il fai­sait entr­er dans son intim­ité vaste où Vic­tor pou­vait être Lazarus, Gar­cia, Hugo, et Hugo San­ti­a­go. N’’étaient vous finale­ment que les représen­tants de com­merce, du com­merce d’État s’en­tend. Et quand il en fut un par désig­na­tion, vous­soiement suprême d’un En-Haut qui n’était pas le sien, qu’il eut désor­mais pour carte de vis­ite un « Admin­is­tra­teur Général de la Comédie Française, Directeur du Théâtre Nation­al de l’‘Odéon », d’être à tu et à toi avec le beau vis­age qui accep­tait ces masques me per­mit de lui offrir cette con­ju­ra­tion de LA CÉLESTINE s’adres­sant à Plu­ton : « Je te con­jure, triste Plu­ton (…) régis­seur des trois furies, Tisi­phone, Mégère et Alec­to, admin­is­tra­teur des choses noires dans le roy­aume du Styx, souteneur des harpies volantes, directeur de la troupe des hydres effroy­ables, moi Céles­tine, la plus con­nue de tes clientes, je te con­jure…».
Je n’é­tais pas entremet­teuse en l’oc­cur­rence bien que tra­duc­trice. L’adresse infer­nale lui plut.
Il tutoy­ait en fait le ciel et la terre, le temps et l’espace, et ce moment étranger que nous représen­tions l’in­stant d’a­vant. Hâtant la réu­nion, il dis­ait : ne per­dons pas de temps, faisons route ensem­ble. Ou encore : si ta per­son­ne et son tra­vail veu­lent pass­er, qu’ils entrent. Et l’on entrait. Quand tout avait déjà ten­dance à se con­stituer en clans et en péages, à se fer­mer automa­tique­ment, il tenait les portes et les chemins ouverts.
Il vous tutoy­ait déjà qu’on le vou­voy­ait encore. On se trou­vait tout soudain de plain-pied avec le monde écrit et par­lé qu’il fréquen­tait depuis sa nais­sance, env­i­ron cinq siè­cles avant Jésus-Christ. Dans ses bureaux, ses cafés, ses class­es, ses salles de répéti­tions, ses couloirs, on ren­con­trait non seule­ment la pop­u­la­tion théâ­trale des élèves et des comé­di­ens mais, venus de partout, des Grecs, des Argentins, des Cata­lans, des Russ­es, des Tchou­vach­es, des Roumains, des Antil­lais, et j’en passe, qu’il présen­tait les uns aux autres (ce que plus per­son­ne ne fait) avec une politesse uni­verselle entachée d’un plaisir par­ti­c­uli­er. Il avait d’ailleurs pris l’habitude dans ses théâtres, des quartiers d’Ivry à la Colline, au Français, de vous accueil­lir comme un sim­ple par­ti­c­uli­er dans son apparte­ment accueille ses invités. De plus en plus élé­gant les soirs de pre­mière dans un cos­tume bleu-marine qu’il por­tait juste­ment comme un cos­tume. Il ne se cachait pas, au con­traire. En se mon­trant, il assumait l’entière respon­s­abil­ité de ce que nous allions voir. Il se por­tait garant. Fière­ment. Tou­jours de pro­fil comme un Gia­comet­ti, une cer­taine con­fi­ance dans le genre humain en plus.
Le compte-ren­du, l’avis, le point de vue sur ses spec­ta­cles (il nom­mait siens non seule­ment ceux qu’il met­tait en scène ou qu’il inter­pré­tait mais ceux qu’il avait choisi d’héberger — le tout con­sti­tu­ant une « sai­son ») lui étaient chers. Surtout par écrit. Car il appré­ci­ait qu’une rela­tion épis­to­laire dou­blât la dépêche orale. Son méti­er exigeait qu’on le jugeât sans cesse et comme il ne sup­por­t­ait — écar­tons la cri­tique — ni la forme bonasse du com­pli­ment, ni celle, énergique, de l’en­t­hou­si­asme, on se voy­ait con­traint à lui présen­ter son sen­ti­ment par le biais d’une médi­a­tion ou d’une analyse, c’est-à-dire par écrit. Et là où vos yeux bleus (pourquoi bleus ?), vos mains, votre bal­bu­tiement, votre sueur, votre émoi avaient échoué, votre écri­t­ure tri­om­phait.
La place qu’il don­nait à l’écriture était celle de la VOIX.
Homme d’a­vant le fax, il entrete­nait une cor­re­spon­dance close avec ceux qu’il tutoy­ait, comme au XVI­I­Ie siè­cle, le vous­soiement en moins. Il répondait par retour de cour­ri­er, avec un léger décalage dû au fait qu’il écrivait plutôt le dimanche, la semaine étant laborieuse, et qu’on rece­vait sa let­tre plutôt le mar­di. Il était pen­dant l’année ouvrable un épis­toli­er du dimanche. Et poète les jours d’été où Le théâtre fait relâche. L’hiv­er aus­si. La poésie seule étant plus forte que lui.
Il vous retour­nait son avis sur le monde et ce que vous y faisiez. Il lisait. Si on lui sig­nalait tel poète, tel livre, tel proche, tel vivant, il y allait voir. Et le tutoy­ait après, ou pas. Car son tutoiement était sec­taire bien qu’hétérodoxe. Il n’appelait pas à pro­fess­er une doc­trine mais sup­po­sait qu’on partageât au moins un dogme, que l’on fût croy­ant en quelque chose et que l’on pra­tiquât ce en quoi l’on croy­ait.
La place qu’il accor­dait à la langue et à la lit­téra­ture française, celle qu’il est dans le vent aujourd’hui d’abaisser, était pre­mière. Mais il pra­ti­quait beau­coup d’autres langues et quand il ne les con­nais­sait pas de très près, comme le russe ou le grec qu’il tradui­sait les jours de relâche, il les imi­tait. Il imi­tait non seule­ment les langues mais les accents et Les gestes des indi­vidus. On riait, tant il savait saisir le trait qui rend unique.
Le déplace­ment de l’accent tonique sur son nom, dee dans la gra­phie hon­groise orig­inelle (Vitéz) au i dans la pronon­ci­a­tion cou­tu­mière de l’espagnol (Vitez), con­tribua à son désir de se « castil­lanis­er ». Il songea même à se pro­cur­er, chez Moisés San­cha, à Madrid, une de ces typ­iques capes bleu marine à revers de velours — une bande rouge sang, une bande vert émer­aude — dans laque­lle il se voy­ait assez bien tutoy­er la mort. 

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Écrit par Florence Delay
Flo­rence Delay Écrivain et his­paniste. Derniers ouvrages parus : ŒILLET ROUGE SUR LE SABLE, éd. Four­bis, 1994. CATALINA, éd....Plus d'info
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