
ANTOINE VITEZ tutoyait comme si le vous français eût été une troisième personne impraticable. Sans perdre de temps et autrement que tous. Le tutoiement d’usage en politique, au théâtre, en affection — ses trois ordres — fondait mais ne recouvrait pas le sien. Il ne signifiait pas forcément camarade ou ami. Ce n’était pas un tutoiement d’égal à égal bien qu’égalitaire. Ni de maître à élève bien qu’il fût aussi cela. Ni du comte au valet de l’ancien régime, même s’il rappelle l’ancien français où l’on employait tu etvous pour s’adresser à la même personne. C’était un vous déguisé en tu, la promesse d’un nous futur et possible. Il s’apparentait à la confiance classique du prince envers son confident tout en ne relevant pas de la confidence, à l’’emballement romantique d’une étoile pour un ver de terre quand tel n’était pas le cas, et, qu’on me pardonne l’expression pour un athée épris de Claudel, de Dieu, du Diable, au tutoiement de l’Evangile. Car il annonçait la bonne nouvelle qu’on allait s’aimer, sur le mode plus racinien toutefois d’un : « Va, je ne te hais point ».
À l’intersection du récit et du discours il vous prenait pour auditoire. Citoyen, juge, témoin qualifié. Après s’être fait juge et témoin de vos propres qualifications (les paresseux et les pusillanimes ne l’intéressant guère sauf en tant que caractères à interpréter), il faisait entrer dans son intimité vaste où Victor pouvait être Lazarus, Garcia, Hugo, et Hugo Santiago. N’’étaient vous finalement que les représentants de commerce, du commerce d’État s’entend. Et quand il en fut un par désignation, voussoiement suprême d’un En-Haut qui n’était pas le sien, qu’il eut désormais pour carte de visite un « Administrateur Général de la Comédie Française, Directeur du Théâtre National de l’‘Odéon », d’être à tu et à toi avec le beau visage qui acceptait ces masques me permit de lui offrir cette conjuration de LA CÉLESTINE s’adressant à Pluton : « Je te conjure, triste Pluton (…) régisseur des trois furies, Tisiphone, Mégère et Alecto, administrateur des choses noires dans le royaume du Styx, souteneur des harpies volantes, directeur de la troupe des hydres effroyables, moi Célestine, la plus connue de tes clientes, je te conjure…».
Je n’étais pas entremetteuse en l’occurrence bien que traductrice. L’adresse infernale lui plut.
Il tutoyait en fait le ciel et la terre, le temps et l’espace, et ce moment étranger que nous représentions l’instant d’avant. Hâtant la réunion, il disait : ne perdons pas de temps, faisons route ensemble. Ou encore : si ta personne et son travail veulent passer, qu’ils entrent. Et l’on entrait. Quand tout avait déjà tendance à se constituer en clans et en péages, à se fermer automatiquement, il tenait les portes et les chemins ouverts.
Il vous tutoyait déjà qu’on le vouvoyait encore. On se trouvait tout soudain de plain-pied avec le monde écrit et parlé qu’il fréquentait depuis sa naissance, environ cinq siècles avant Jésus-Christ. Dans ses bureaux, ses cafés, ses classes, ses salles de répétitions, ses couloirs, on rencontrait non seulement la population théâtrale des élèves et des comédiens mais, venus de partout, des Grecs, des Argentins, des Catalans, des Russes, des Tchouvaches, des Roumains, des Antillais, et j’en passe, qu’il présentait les uns aux autres (ce que plus personne ne fait) avec une politesse universelle entachée d’un plaisir particulier. Il avait d’ailleurs pris l’habitude dans ses théâtres, des quartiers d’Ivry à la Colline, au Français, de vous accueillir comme un simple particulier dans son appartement accueille ses invités. De plus en plus élégant les soirs de première dans un costume bleu-marine qu’il portait justement comme un costume. Il ne se cachait pas, au contraire. En se montrant, il assumait l’entière responsabilité de ce que nous allions voir. Il se portait garant. Fièrement. Toujours de profil comme un Giacometti, une certaine confiance dans le genre humain en plus.
Le compte-rendu, l’avis, le point de vue sur ses spectacles (il nommait siens non seulement ceux qu’il mettait en scène ou qu’il interprétait mais ceux qu’il avait choisi d’héberger — le tout constituant une « saison ») lui étaient chers. Surtout par écrit. Car il appréciait qu’une relation épistolaire doublât la dépêche orale. Son métier exigeait qu’on le jugeât sans cesse et comme il ne supportait — écartons la critique — ni la forme bonasse du compliment, ni celle, énergique, de l’enthousiasme, on se voyait contraint à lui présenter son sentiment par le biais d’une médiation ou d’une analyse, c’est-à-dire par écrit. Et là où vos yeux bleus (pourquoi bleus ?), vos mains, votre balbutiement, votre sueur, votre émoi avaient échoué, votre écriture triomphait.
La place qu’il donnait à l’écriture était celle de la VOIX.
Homme d’avant le fax, il entretenait une correspondance close avec ceux qu’il tutoyait, comme au XVIIIe siècle, le voussoiement en moins. Il répondait par retour de courrier, avec un léger décalage dû au fait qu’il écrivait plutôt le dimanche, la semaine étant laborieuse, et qu’on recevait sa lettre plutôt le mardi. Il était pendant l’année ouvrable un épistolier du dimanche. Et poète les jours d’été où Le théâtre fait relâche. L’hiver aussi. La poésie seule étant plus forte que lui.
Il vous retournait son avis sur le monde et ce que vous y faisiez. Il lisait. Si on lui signalait tel poète, tel livre, tel proche, tel vivant, il y allait voir. Et le tutoyait après, ou pas. Car son tutoiement était sectaire bien qu’hétérodoxe. Il n’appelait pas à professer une doctrine mais supposait qu’on partageât au moins un dogme, que l’on fût croyant en quelque chose et que l’on pratiquât ce en quoi l’on croyait.
La place qu’il accordait à la langue et à la littérature française, celle qu’il est dans le vent aujourd’hui d’abaisser, était première. Mais il pratiquait beaucoup d’autres langues et quand il ne les connaissait pas de très près, comme le russe ou le grec qu’il traduisait les jours de relâche, il les imitait. Il imitait non seulement les langues mais les accents et Les gestes des individus. On riait, tant il savait saisir le trait qui rend unique.
Le déplacement de l’accent tonique sur son nom, dee dans la graphie hongroise originelle (Vitéz) au i dans la prononciation coutumière de l’espagnol (Vitez), contribua à son désir de se « castillaniser ». Il songea même à se procurer, chez Moisés Sancha, à Madrid, une de ces typiques capes bleu marine à revers de velours — une bande rouge sang, une bande vert émeraude — dans laquelle il se voyait assez bien tutoyer la mort.

