L’impossible rupture

L’impossible rupture

Le 8 Juil 1994
Valérie Dréville et Roland Bertin dans LA VIE DE GALILÉE de Brecht, scénographie Yannis Kokkos, 1990. Photo Claude Bricage.
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Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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VITEZ. J’ai de la sym­pa­thie pour cet homme — et son théâtre d’idées — la même sym­pa­thie que j’au­rais pour un être qui se com­bat avec sérieux pour trou­ver le lud­isme, qui cherche dans la sou­p­lesse la dureté pour tenir, qui réalise son orig­ine en la niant, et qui la nie pour respir­er — souf­fler un peu — devant la pres­sion qu’elle exerce avant de s’y attel­er encore ; qui pour se libér­er s’enferme dans un bunker où il ouvre de belles fenêtres avant de voir que décidé­ment c’est un bunker et d’en sor­tir acca­blé d’avoir cru le con­traire — ou de s’être for­cé à le croire ; bref, un être qui s’im­plique dans tout ce qu’il fait et se cache dans tout ce qu’il fait. (Com­ment ne pas enten­dre qu’en par­lant d’Ham­let qui veut ren­con­tr­er son spec­tre, son père mort, c’est à lui-même qu’il pense en dis­ant : « Je lui par­lerai : seule con­ver­sa­tion véri­ta­ble [avec le père}, pro­fonde, espérée depuis longtemps, enfin adv­enue »). Et quoi d’autre que le père — que la lutte con­tre le père pour avoir un « vrai » père — quoi d’autre peut pouss­er un homme à s’enfermer dans le bunker d’un Par­ti en vue d’y trou­ver la vraie loi, cohérente, effi­cace, dif­férente de ce que dis­ait le père réel — anar­chiste mar­gin­al et dému­ni — mais visant tout de même à don­ner corps aux idéaux de ce même père, idéaux de cul­ture « éli­taire pour tous » ?
Émou­vante, la déc­la­ra­tion de Vitez en mars 90 sur « la fin du social­isme autori­taire », sur l’«effondrement », de l’«idée ». Surtout si on l’entend comme déc­la­ra­tion d’effondrement de soi, désiré et impos­si­ble sauf dans la mort. Voilà, l’idée est per­due, elle a volé en éclats, et l’homme qui y a cru de tout son être n’a pas envie d’éclater de rire pour jouir de cette perte, et jouir de se per­dre pour se retrou­ver autrement. Il y a le deuil. Mais l’homme est fort et il décide de le sur­mon­ter en annonçant un change­ment de rôle : doré­na­vant « ce qui nous reste » c’est « le devoir de prophétie », au sens biblique, dit-il. Rôle de devoir ; mais la prophétie n’est pas vrai­ment un devoir, pas plus qu’il n’y a le devoir de désir­er, sauf à rem­plac­er le désir par ce devoir — devoir d’école, devoir d’église ou de par­ti. Et ce nou­veau « devoir » veut dire pour lui : « sar­casmes, invec­tive et prévi­sion, cri­tique des temps actuels, annonce » ; mais n’é­tait-ce pas juste­ment son rôle antérieur, de mil­i­tant « cri­tique » ? Ain­si dans le nou­veau rôle c’est l’ancien rôle qui ressur­git, le rôle du mil­i­tant, religieux ou plutôt ecclésial.
C’est cela qui m’émeut : jeter l’ancien rôle à la faveur du cat­a­clysme, et endoss­er le nou­veau rôle qui se révèle dans le même style que celui d’a­vant. Cela veut dire que ce rôle, tou­jours le même, a été aimé d’amour, qu’il a fait corps avec l’acteur qui Le joue ; mais que l’im­pératif de le chang­er, aus­si fort que celui de chang­er le monde, reste intact, en sus­pens dans le monde intérieur de l’ac­teur qui implose. Émou­vante, la fidél­ité incon­sciente, involon­taire, comme toutes les grandes fidél­ités ; comme les empris­es de l’origine, dont on ne peut pas se défaire sauf à vouloir le cat­a­clysme intérieur qu’exige cette défaite. Com­ment n’être pas ému de voir le nou­veau mil­i­tant, le « prophète » , se forçant aux idées pour lui nou­velles con­cer­nant la société, mais ne pou­vant les for­muler que dans le moule dont il ne peut se sépar­er ?Par exem­ple, il s’enhardit jusqu’à dire que l’ordre actuel, décidé­ment, « exige qu’il y ait des rich­es et des pau­vres ». Et il ajoute : « afin que la ten­sion aug­mente et que tourne la machine sociale ». Il lui faut ratio­nalis­er comme avant, comme s’il le fal­lait tou­jours pour con­jur­er l’irrationnel. Le fos­sé entre rich­es et pau­vres, lui, n’a jamais eu besoin d’un argu­ment social ou glob­al pour exis­ter ; nulle part il n’a jamais amor­cé sa dis­pari­tion. De même Vitez fait l’ef­fort d’ac­cepter le « cap­i­tal­isme » comme étant doré­na­vant « le fonc­tion­nement naturel de la société, en ce moment-ci de l’his­toire »; comme s’il y avait jamais eu un fonc­tion­nement « naturel » de l’homme ou du social. Mais la pré­ci­sion « en ce moment-ci de l’histoire » reste un déli­cieux rap­pel du matéri­al­isme his­torique.
Donc, déc­la­ra­tion de change­ment d’où émerge la sen­sa­tion que ce change­ment est impos­si­ble pour celui qui s’y résigne. Comme si une fois branché sur la loi idéale on ne pou­vait plus s’en décoller mal­gré les efforts de pen­sée « objec­tive ». Car cette loi idéale est celle du père man­quant — et tou­jours il s’agit de sauver le père : c’est la han­tise de ceux qui pren­nent par­ti pour son image idéale et croient devoir se sac­ri­fi­er à son emprise.
Il dit aus­si que : « les super­sti­tions et les reli­gions ayant pris la place des idéolo­gies, nous voici dans la con­fu­sion ». Il était bien trop fidèle à lui-même, à son per­son­nage, pour voir que les idéolo­gies étaient par­fois des reli­gions et que les reli­gions ne se réduisent pas aux super­sti­tions mais ont aus­si la fonc­tion de gér­er un rap­port à l’o­rig­ine. Et puis, ce rap­port à l’origine est peut-être du même ordre que ce qu’il a dû lui-même gér­er grâce à l’idéolo­gie.
À croire que pour cha­cun de nous l’in­tel­li­gence « objec­tive » ne suf­fit pas dans Le cat­a­clysme ; où peut s’ou­vrir un ressource­ment rad­i­cal dans l’épreuve de l’origine. Faute de quoi cha­cun est réduit à dénon­cer ce qui lui ressem­ble et qui réveille en lui des men­aces intimes et réelles. Or Vitez fut un grand dénon­ci­a­teur de la bêtise. Mais com­bat­tre la bêtise fait courir de gros risques ; non pas le risque d’échouer — l’échec est garan­ti — mais le risque de s’enfermer dans son idée, de s’arrondir dans son com­bat, comme un héris­son ; de telle­ment se fascin­er sur l’idée vraie qu’elle en vient à fauss­er le reste, à se fauss­er elle-même ; et qu’on devient — ça arrive à tout un cha­cun — un peu bête en toute intel­li­gence. 

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Écrit par Daniel Sibony
Daniel Sibony Psy­ch­an­a­lyste. Dernier ouvrage paru : LA HAINE DU DÉSIR, éd. Bour­go­is, 1994. Auteur entre autres de : LE...Plus d'info
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