« Mort — Mais la trace du raisonnement subsiste »
Non classé

« Mort — Mais la trace du raisonnement subsiste »

Poème d’Antoine Vitez du 14.8.78, 30.8.78.

Le 12 Juil 1994
Richard Fontana et Alain Ollivier dans HAMLET de Shakespeare, scénogaphie et costumes de Yannis Kokkos, 1983. Photo Claude Bricage.
Richard Fontana et Alain Ollivier dans HAMLET de Shakespeare, scénogaphie et costumes de Yannis Kokkos, 1983. Photo Claude Bricage.
Richard Fontana et Alain Ollivier dans HAMLET de Shakespeare, scénogaphie et costumes de Yannis Kokkos, 1983. Photo Claude Bricage.
Richard Fontana et Alain Ollivier dans HAMLET de Shakespeare, scénogaphie et costumes de Yannis Kokkos, 1983. Photo Claude Bricage.
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
46
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕
Dominique Reymond dans LA MOUETTE de Tchekov, scénographie et costumes Yannis Kokkos, 1984. Photo Claude Bricage.
Dominique Rey­mond dans LA MOUETTE de Tchekov, scéno­gra­phie et cos­tumes Yan­nis Kokkos, 1984. Pho­to Claude Bricage.

ANTOINE VITEZ écrit d’une vie intraduis­i­ble en mot, et ses mots pour­tant revi­en­nent d’une mort intraduis­i­ble, « je n’ajouterai pas d’autres mots à la col­lec­tion des mots déjà dits, je n’au­rai pas assez de temps pour les relire tous » et une grande las­si­tude s’écrit à tra­vers lui, que j’en­tends encore, quand il nous lisait « c’é­tait peu avant ma cinquan­tième année », il avait trou­vé sa pro­pre prose, lui qui croy­ait préfér­er l’alexandrin, il avait la nudité de l’aveu dans chaque mot, « J’avais per­du le goût du corps féminin », le sens de la tragédie à l’an­tique, traduisant Rit­sos pour se recon­naître, droit et mai­gre, immo­bile ou marchant, chaque pas une scène où le défini­tif recom­mence, je le relis, dans un poème de 1978, « Et du noir, du fond, du noir, du fond, de la nuit, je t’écris », une parole inter­rompue mais un lan­gage inin­ter­rompu, quelque chose de sa soli­tude avec nous et main­tenant j’en­tends ce que je ne pou­vais pas enten­dre en ce temps-là, qu’on se voy­ait ou qu’on savait qu’on se rever­rait quand on ne se voy­ait pas, j’en­tends qu’il fait la prophétie de lui-même, et que c’est une his­toire de sang qui tra­verse les « petites actions mesquines du drame », aus­si je mêle ce qu’il écrit à ce que j’écris, comme une intim­ité qui con­tin­ue avec tout ce qu’elle porte d’inconnu encore, de savoir per­du, incom­men­su­rable­ment per­du, depuis « le vieux poète », Luc, Cavafy, ten­du pour écouter une « langue inac­ces­si­ble », une langue que per­son­ne ne peut appren­dre, et peut-être qu’il n’a pas fait le poème qu’il voulait parce qu’il voulait trop le poème, qu’il en par­lait comme on par­le d’un objec­tif à attein­dre tout en sachant qu’on ne peut pas l’atteindre, et que tout ce qu’on en a est ce qu’on peut en dire avec des mots alors que la poésie n’est pas dans les mots, « nous avons douté de notre mis­sion poli­tique, /sauver la poésie nous sem­blait une tâche inac­ces­si­ble », et que la seule défense con­tre la mort est le refus de la mort, qui n’est pas seule­ment l’im­pos­si­bil­ité de la penser mais le con­tinu même du lan­gage, bien autre chose que des sou­venirs, « Sou­vent j’ai pen­sé que mes yeux ne mour­ront pas / dans la terre », et c’est du fond de « those are pearls that were his eyes », qui est d’une autre sub­stance que celle qui meurt, dans la vio­lence, ce rebond, une sorte de théâtre aus­si, où celui qui est tué se relève pour saluer la salle, indéfin­i­ment, et domine de son regard la vie et la mort, au-delà de la fic­tion, et de ce qui dis­tingue le réel de l’imaginaire, d’un regard d’aigle, il aimait ce sens d’origine de son nom, c’est sans doute pourquoi il est plus théâtre que poème, car il sait et il voit, mais le poème ne sait pas, il fait et il entend, et Antoine Vitez rêve à haute voix, nu, seul sur la scène du Grand Extérieur, ou vêtu d’un habit qui est un per­son­nage par­fois un peu grandil­o­quent mais c’est pour cacher une usure, une peine, il cache la vérité pour ne pas men­tir, puisque « c’est bien facile de dire la vérité dans les poèmes » et alors « les autres fein­dront de ne pas com­pren­dre », il peut dire le plus que vrai parce qu’il le dit avant qu’on l’entende, d’où savait-il, l’avenir dans la bouche, la réflex­ion sur le théâtre comme poème de la pen­sée, le renou­velle­ment des métaphores, « Nos tragédies d’aujourd’hui ne sont pas moins des tragédies pour utilis­er des objets vul­gaires, l’huile solaire, la cafetière ou Le tran­sis­tor », faire paraître que chaque pièce a été par lui un pas­sage du poème, une soli­tude qui n’est pas une soli­tude puisqu’elle passe de lui à nous et que nous sommes ensem­ble en elle, « Allons, moins de repos encore ». 

Non classé
1
Partager
auteur
Écrit par Henri Meschonnic
Hen­ri Meschon­nic Poète, tra­duc­teur de la Bible, essay­iste. Dernier ouvrage paru : DES MOTS ET DES MONDES, col­lec­tion Brèves,...Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
#46
mai 2025

Antoine Vitez, la fièvre des idées

13 Juil 1994 — AU MOIS de décembre 1965, Le Monde écrit le nom d'Antoine Vitez avec deux t. Une coquille. Mais les coupures…

AU MOIS de décem­bre 1965, Le Monde écrit le nom d’An­toine Vitez avec deux t. Une coquille. Mais…

Par Pierre Lartigue
Précédent
11 Juil 1994 — IL PARLAIT toujours de littérature lorsque nous nous rencontrions.La traduction en français des poèmes de Guido Gezelle fit ainsi partie…

IL PARLAIT tou­jours de lit­téra­ture lorsque nous nous rencontrions.La tra­duc­tion en français des poèmes de Gui­do Gezelle fit ain­si par­tie des évo­ca­tions de ses dernières années. Chez les fran­coph­o­nes de Bel­gique décou­verts à tra­vers nos…

Par Marc Quaghebeur
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total