LA DERNIERE mise en scène d’Antoine Vitez LA VIE DE GALILÉE de Brecht à la Comédie Française, le seul théâtre qui échappe à l’éphémère donc à la mort, fut un peu comme son testament. Avec ce travail il alla au-delà de son métier d’acteur, de son métier de traducteur (il appelait ainsi le metteur en scène), il y fit son métier d’homme, ce métier si souvent jeté par dessus bord aujourd’hui.
C’est comme Apollinaire dans LA JOLIE ROUSSE demandant pardon pour ceux qui s’aventurent sur les sentiers du nouveau
« Ils vont explorer la bonté contrée énorme où tout se tait ». Brecht ne dit pas autre chose.
« Vous qui émergerez du flot
dans lequel nous avons sombré
pensez
quand vous parlerez de nos faiblesses
au sombre temps aussi
auquel vous avez échappé
…
et cependant nous le savons
la haine contre la bassesse elle-aussi
tord les traits
la colère contre l’injustice elle-aussi
rend la voix rauque. Hélas nous
qui voulions préparer le terrain à l’amitié
nous ne pouvions nous-mêmes être amicaux
mais quand le temps sera venu
où l’homme est un secours pour l’homme
pensez à nous
avec indulgence ».
Dit autrement c’est le dilemme tragique abjuration et continuation des travaux scientifiques ou résistance et possibilité d’un serment d’Hippocrate sur l’utilisation des sciences pour le bien de l’humanité.
Avec la chute du socialisme autoritaire — n’oublions pas qu’Antoine Vitez était communiste même sans appartenance au parti — on mesure la résonance de cette dernière mise en scène. « Nous nous sommes pris à douter que Méphistophélès ait vraiment perdu ; il a gagné : c’est Gœthe qui a perdu, ou tout au moins son hypothèse ».
J’ai eu beaucoup de rapports politiques avec Antoine Vitez. Il était, je l’ai dit communiste. Son adhésion au Parti Communiste Français datait de 1956 « à partir de l’espoir de déstalinisation ». C’est dès l’âge de 16 ans qu’il avait été très touché par le mouvement communiste « comme une solution à toutes les contradictions de la pensée révolutionnaire ». C’était dans la foulée de son enfance avec un père photographe anarchiste et réprouvé. « Je ne me prends bas pour un ouvrier maïs je sais que c’est de là que vient toute une part de mon être intime ». Et c’est le Festival mondial de la jeunesse à Berlin en 1951 et Le plaisir de la fraternité massivement, le plaisir de croire avec les autres, « l’unité comme assouvissement » dirait Michaux. Antoine Vitez affirmait là une conception ecclésiale de l’engagement.

Et nous avons ensemble discuté, souvent de tout cela. Nous étions Riemanniens, c’est-à-dire des parallèles qui se sont rencontrées. Alors précisément de ce point de vue…..C’était à Saint-Denis le 3 mars 1990 à l’Université Paris VIII avec quelques amis et camarades (17 très exactement) nous avions souhaité réfléchir sur la fracture-séisme à l’Est et penser ensemble, chacun avec sa spécificité, à l’invention d’un nouvel avenir. Antoine que j’avais sollicité et d’autres avaient annoncé leur présence active. La salle était comble, assis, debout, bien assis, mal assis, serrés, comme sur ces tableaux d’histoire où l’on voit des femmes et des hommes en « ramage » démocratique. Il y eut l’ouverture et puis Antoine parla. Il était assis juste à ma gauche. Il avait rédigé son propos. 15 points numérotés chacun se déployant à partir du précédent pour aboutir à cette conclusion-hypothèse-soupçon mais pas credo.
« 14 — comme si l’admirable effort de l’humanité — pensée, travail, héroïsme, beauté venait de retomber à la manière d’une fusée qui n’atteint pas son orbite et s’affaisse.
15 — Ef ce qui nous reste à présent — notre rôle — c’est la prophétie au sens où l’on peut lire l’Ancien Testament, le devoir de prophétie : sarcasme, invectives et prévision, critique des temps actuels, annonce ».



