Un homme de mémoire
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Un homme de mémoire

Le 20 Juil 1994
Article publié pour le numéro
Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives ThéâtralesAntoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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LA MÉMOIRE nous donne le fil, et c’est la mémoire qui nous injecte la peur de Le per­dre. Dès qu’elle s’ac­tive, elle dis­trait ; en même temps qu’elle s’ac­tive, elle nous aver­tit que nous risquons de per­dre le cen­tre. D’abord, rien qu’une dis­trac­tion légère dans le fil du dis­cours et de l’action, puis, les années pas­sant, une hypocon­drie. La mémoire devient vœu d’amnésie pour garder la mire en vue en même temps qu’elle devient peur de per­dre la mémoire, et la peur de per­dre la mémoire se crispe en peur de per­dre la mémoire de son texte. Comme si nous étions tous des acteurs. La peur de per­dre de vue la mire cen­trale qui serait occultée par la mémoire, et la peur de per­dre toute la mémoire, tous ses égare­ments, toutes ses aber­ra­tions ; entre les deux, oblig­a­tion nous est faite à chaque instant de choisir. Vitez était un homme de mémoire, usant de la mémoire comme stratégie. Si l’on appelle stratégie cet art sur­réal­iste au moment décisif, au som­met du plateau, dans la fumée du mou­ve­ment des troupes, de ne pas se sou­venir d’une con­fig­u­ra­tion sem­blable sur­v­enue dans l’histoire des batailles mais, par exem­ple, d’une nuit d’amour grotesque, d’où étrange­ment résul­tera la vic­toire future. Vitez était un homme de mémoire, usant de l’hypocondrie comme mémoire. Un jour, mémoire de la main droite, un jour mémoire des dents, un jour, mémoire du coude, une mémoire qui n’ex­is­tait qu’en symp­tômes, pour ne citer que trois déboires physiques, qu’il racon­tait sans frein. Au théâtre, il a, durant dix ans, com­bat­tu la tech­nique au nom de la tac­tique, au nom de la dis­si­dence : du dehors, pro­posant un théâtre en con­tre­point, usant de fig­ures de rap­proche­ment, plutôt que de métaphores, — le vieux Faust s’éclipsant au prof­it du jeune sous le masque et dans le cos­tume du héros de LA MORT À VENISE, hors sujet, un théâtre d’énigmes. Ce fut sa façon de pilot­er l’autre théâtre, à côté de l’in­sti­tu­tion. Con­tre­point de l’autre théâtre, de la tech­nique majeure de Chéreau ou de Strehler. Son deux­ième spec­ta­cle, LES BAINS, était accueil­li au Théâtre de Sartrou­ville, en 67, quand Chéreau le dirigeait. Pas­cal Orte­ga était l’ad­min­is­tra­teur de Sartrou­ville à cette époque. Un homme qui a tout fait, comme Vitez. Je me demande les pro­fes­sions qui furent inscrites sur les passe­ports suc­ces­sifs de Vitez. Je Le vois qui hésite et tam­bourine quand, der­rière la vit­re, l’employée de la mairie lui pose la ques­tion. Qui plus est, il avait la tête d’un homme qui n’a pas per­du ses papiers qu’une seule fois. Pas­cal Orte­ga est mort, il y a six jours. Les jour­naux n’en ont pas par­lé. C’é­tait un immense arti­san de spec­ta­cle : il a été admin­is­tra­teur et assis­tant de théâtre, directeur de pro­duc­tion et réal­isa­teur au ciné­ma. Ses pro­jets per­son­nels ont souf­fert de sa générosité pour les autres. Ses deux films n’ont pas eu le suc­cès qu’il attendait. Les grands tech­ni­ciens de ces années-là, comme Pas­cal Orte­ga, ont été les maîtres qui ont per­mis le « tout est pos­si­ble » qu’on a cru voir, un moment, sur les scènes, comme, d’un autre point de vue, en con­tre­point de ce théâtre des images, ces années-là, Vitez a été un maître en révélant, sur le jeu, aux acteurs que tout était pos­si­ble, géo­graphique­ment pos­si­ble, parce que l’in­ter­pré­ta­tion n’est qu’un point de tan­gence entre la ligne que suit l’ac­teur et le cer­cle du rôle, et parce que le jeu — la ligne — lui-même est hors sujet. Vitez a écrit qu’il faudrait entre les gens de spec­ta­cle un peu moins de con­fra­ter­nité et un peu plus de fra­ter­nité. Je me sou­viens de Pas­cal Orte­ga, pre­mier assis­tant sur le MASSACRE À PARIS, mis en scène par Chéreau. Les répéti­tions étaient inter­dites à tout œil extérieur. Je m’é­tais plan­qué der­rière des fau­teuils. Il m’a vu. Nous avons échangé un regard. J’é­tais pass­able­ment ridicule, et il m’a lais­sé tran­quille dans mon coin. Nous ne nous con­nais­sions pas. Il s’a­mu­sait. Partout où je l’ai vu ensuite, j’ai revu un vis­age frater­nel, et j’é­tais heureux pour ceux dont il s’occupait. Pas­cal Orte­ga man­i­fes­tait avec douceur, effi­cac­ité, puis­sance que tout est plus impor­tant que le spec­ta­cle, et que nous faisons des spec­ta­cles le plus sérieuse­ment du monde. Cette allure était la sienne. C’é­tait la sagesse de Vitez aus­si, tant qu’il a cru jusqu’au bout des ongles, que le théâtre imi­tait l’ac­tiv­ité des mem­bres du clergé réguli­er. Je ren­trais chez moi pour écrire un texte sur Vitez hors du théâtre, quand j’ai appris la mort de Pas­cal Orte­ga, et, au moment où je ren­trais, la fenêtre d’une mai­son voi­sine a volé en éclats. Agir sur le théâtre du dehors, comme un sim­ple spec­ta­teur, ou comme un exilé, et comme un exilé qui entre, un soir, dans une ville étrangère, pénètre dans un théâtre pour voir un spec­ta­cle dont il rêverait qu’il soit celui qu’il a rêvé dans son oreille, c’é­tait, pour Vitez, raviv­er la mémoire. Celle qui fait le bruit du tor­rent. Un chant matériel sans habi­tude. Si la mémoire est inlass­able. 

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Écrit par Bruno Bayen
Bruno Bayen Met­teur en scène et écrivain. Derniers ouvrages parus : WEIMERLAND, éd. de l’Arche, 1992. HERNANDO COTON, éd....Plus d'info
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Antoine Vitez, la fièvre des idées-Couverture du Numéro 45 d'Alternatives Théâtrales
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mai 2025

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