LORSQUE LE THÉÂTRE s’est trop et trop longtemps éloigné de la vraie vie, du rythme de son temps, il y revient par des voies détournées. Il est important que ces voies soient détournées car c’est ainsi qu’il échappe aux griffes de l’institution, qu’il peut retrouver son souffle. Ce ne sont pas des fidélités affichées, des apparentes filiations, ni des imparables justifications théoriques, que peut naître la matière d’un théâtre qui nous parle d’aujourd’hui, mais plutôt, en dépit de toutes les maladresses, d’un excès de générosité et d’idéal profondément fidèle à l’esprit de ceux qui ont porté cet art jusqu’à nous. C’est souvent là où la légitimité lui fait défaut qu’il est le mieux à même de fabriquer, plus ou moins clandestinement, la langue de son époque.
Lorsque la roue des écoles et des doctrines a tourné et que sourd à nouveau le désir d’un langage neuf, dans cet instant suspendu, entr’acte incertain où le monde semble hésiter avant de repartir, les formes de la création traversent un temps de déshérence. C’est le temps de l’essai, du réenchantement. Le temps du fils rêveur contre celui du père, le temps de l’immaturité. On y court joyeusement le risque du ratage. On y cajole l’imperfection. C’est la condition même d’un profond renouveau. C’est ainsi que de nouveaux langages surgissent des cendres du passé et que, l’esprit lavé, nous nous préparons à un nouvel émerveillement (vraie source de notre besoin d’art).
Les nouvelles époques, dans tous les domaines de l’activité humaine, sont toujours précédées de ces trajets obscurs où toutes les errances sont permises. Si la nôtre aime tant les « brouillons », c’est qu’une certaine virtuosité (quand elle sert à masquer un déficit de sensibilité), n’est plus que la clinquante ferraille d’un très ancien marché dont nous ne voulons plus être les dupes.
Mais comme toutes les relations passionnelles, celle qui lie Le théâtre à notre société est propice aux pires malentendus, et rien ne nous interdit d’être lucides.
Qu’il se précipite sur LA MISÈRE DU MONDE le livre-enquête dirigé par Pierre Bourdieu, ou qu’il tente maladroitement de reproduire le réel, comme ce fut Le cas pour nombre d’expériences bourrées de bonnes intentions que nous avons connues en France ces dernières années, le théâtre ne se rapproche pas pour autant de la vie qui l’entoure. Il se peut au contraire qu’en renonçant à la part de transformation, de recréation, qui lui incombe, il s’en éloigne plus encore.
Ce délicat paradoxe doit être manié avec précaution. Le fameux appel de Vitez à faire théâtre de tout doit nous pousser sur des chemins inexplorés, nous inciter à retrouver le sens de l’aventure. Pas à renoncer à l’invention des formes, à sacrifier le travail théâtral auprofit d’une parodie chétive.
Quelques magnifiques expériences en prise avec la souffrance du monde, menées par des gens comme Augusto Boal, Armand Gatti et d’autres, répondirent à de réelles questions posées par leur époque quant à l’efficacité immédiate du dialogue scène-salle. Non seulement pour ce qui est des thématiques, mais quant à la forme même de cette relation.
Il s’agissait de faire éclater le carcan institutionnel, d’agir avec violence pour plonger le théâtre dans un monde d’où il s’éloignait de plus en plus dangereusement. De le mettre à l’épreuve, sans médiation stylistique, d’une réalité mal dégrossie. D’introduire dans cet art en perpétuel danger d’académisme une parole brute, pleine d’échos dans notre présent, presque indécente par sa proximité.
Cet acte de réappropriation, révolte adolescente contre un père sourd aux cris de ses enfants, ne pouvait se passer d’excès, ni de quelque maladresse. Ces coups de boutoir furieux contre une conception policée de cet art, nourris par l’esprit de 68, ont ouvert une brèche dans notre perception de ses potentialités. Grâce à eux nous respirons mieux. Mais si leur « utilité » première est de replacer le théâtre au centre des contradictions de notre société, elle n’est pas d’inventer une dramaturgie de notre temps.

Boal, en bousculant les classifications établies, avec les techniques d’agit-prop héritées de sa pratique sudaméricaine, a apporté à notre tradition théâtrale une arme de subversion, un souffle dont beaucoup se sont enrichis. Son théâtre invisible, ses Jeux pour acteurs et non-acteurs, son théâtre forum, désacralisation de la scène au profit d’une parole quotidienne, ont inspiré en leur temps plus d’un metteur en scène. Mais il y a une limite « constitutive » à l’apport d’une telle pratique à la création scénique. Son théâtre, (l’intitulé de son groupe le dit assez) n’a d’autre vraie finalité que la défense des opprimés. Son objectif, loin d’être l’élaboration d’une forme théâtrale, à toujours été de construire un outil, taillé en vue d’une lutte, d’une action politique. L’utopie de ce militant plus soucieux d’efficacité que d’enjeux artistiques a toujours été de vouloir que son art agisse sans délai sur la réalité du monde. Élu député au parlement de Rio de Janeiro, il y introduisit une pléiade d’ « assistants théâtraux » lâchés ensuite en tous sens dans le pays, où ils glanèrent la parole des défavorisés pour la porter au cœur de l’institution. Merveilleuse aventure, étayée d’un bel, anachronique idéalisme. Impasse sans doute aussi pour qui en appelle à un théâtre en pleine possession de tous ses moyens.
Nous ne nous résignons pourtant pas à sous-estimer l’importance de l’expérimentation dans l’élaboration de nouvelles formes. Pour comprendre ce qui se prépare il faut suivre les errances (qui ne sont pas toujours des erreurs), de ce mouvement matriciel. Pour percevoir ce qui se passe en profondeur et tente, à l’écart des institutions et des modes, d’émerger de ce remue-ménage, il nous faut obéir à notre curiosité la plus iconoclaste.
Il nous faut oser nous aventurer dans des lieux presque dédaignés. Marges peu fréquentables où nulle idéologie ne domine, où les spectacles sont fabriqués par plutôt que pour ou sur ceux qui n’ont pas droit à la parole.
Dans l’inspiration chaotique d’expériencesbrut de décoffrage, à la limite du professionnalisme, qui ne prétendent pas offrir de produit fini, nous percevons parfois l’intensité de tentatives encore confuses, mais absolument contemporaines. Comme le travail de la jeune Compagnie abc, pour ne citer que cet exemple, qui se consacre depuis 1986 à « l’invention d’un langage littéraire et scénique qui puisse rendre compte de notre réalité, de nos inquiétudes et de nos rêves ». Le joyeux bricolage des PAYSAGES DE LA PETITE FRANCE élaboré par Jean-Pierre Renault, Catherine Boskowicz, et une troupe de jeunes gens formés par leurs soins, issus pour la plupart de banlieues pauvres, fit passer, sans la moindre trace de misérabilisme, avec un humour souvent féroce, le souffle de l’époque.

