Ce que nous attendons peut-être du théâtre

Ce que nous attendons peut-être du théâtre

Le 5 Juin 1995

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
Théâtre d'Afrique Noire-Couverture du Numéro 48 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre d'Afrique Noire-Couverture du Numéro 48 d'Alternatives Théâtrales
48
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

LORSQUE LE THÉÂTRE s’est trop et trop longtemps éloigné de la vraie vie, du rythme de son temps, il y revient par des voies détournées. Il est impor­tant que ces voies soient détournées car c’est ain­si qu’il échappe aux griffes de l’in­sti­tu­tion, qu’il peut retrou­ver son souf­fle. Ce ne sont pas des fidél­ités affichées, des appar­entes fil­i­a­tions, ni des impa­ra­bles jus­ti­fi­ca­tions théoriques, que peut naître la matière d’un théâtre qui nous par­le d’au­jour­d’hui, mais plutôt, en dépit de toutes les mal­adress­es, d’un excès de générosité et d’idéal pro­fondé­ment fidèle à l’e­sprit de ceux qui ont porté cet art jusqu’à nous. C’est sou­vent là où la légitim­ité lui fait défaut qu’il est le mieux à même de fab­ri­quer, plus ou moins clan­des­tine­ment, la langue de son époque.
Lorsque la roue des écoles et des doc­trines a tourné et que sourd à nou­veau le désir d’un lan­gage neuf, dans cet instant sus­pendu, entr’acte incer­tain où le monde sem­ble hésiter avant de repar­tir, les formes de la créa­tion tra­versent un temps de déshérence. C’est le temps de l’es­sai, du réen­chante­ment. Le temps du fils rêveur con­tre celui du père, le temps de l’immaturité. On y court joyeuse­ment le risque du ratage. On y cajole l’imperfection. C’est la con­di­tion même d’un pro­fond renou­veau. C’est ain­si que de nou­veaux lan­gages sur­gis­sent des cen­dres du passé et que, l’e­sprit lavé, nous nous pré­parons à un nou­v­el émer­veille­ment (vraie source de notre besoin d’art).
Les nou­velles épo­ques, dans tous les domaines de l’activité humaine, sont tou­jours précédées de ces tra­jets obscurs où toutes les errances sont per­mis­es. Si la nôtre aime tant les « brouil­lons », c’est qu’une cer­taine vir­tu­osité (quand elle sert à mas­quer un déficit de sen­si­bil­ité), n’est plus que la clin­quante fer­raille d’un très ancien marché dont nous ne voulons plus être les dupes.
Mais comme toutes les rela­tions pas­sion­nelles, celle qui lie Le théâtre à notre société est prop­ice aux pires malen­ten­dus, et rien ne nous inter­dit d’être lucides.
Qu’il se pré­cip­ite sur LA MISÈRE DU MONDE le livre-enquête dirigé par Pierre Bour­dieu, ou qu’il tente mal­adroite­ment de repro­duire le réel, comme ce fut Le cas pour nom­bre d’ex­péri­ences bour­rées de bonnes inten­tions que nous avons con­nues en France ces dernières années, le théâtre ne se rap­proche pas pour autant de la vie qui l’en­toure. Il se peut au con­traire qu’en renonçant à la part de trans­for­ma­tion, de recréa­tion, qui lui incombe, il s’en éloigne plus encore.
Ce déli­cat para­doxe doit être manié avec pré­cau­tion. Le fameux appel de Vitez à faire théâtre de tout doit nous pouss­er sur des chemins inex­plorés, nous inciter à retrou­ver le sens de l’aventure. Pas à renon­cer à l’in­ven­tion des formes, à sac­ri­fi­er le tra­vail théâ­tral auprof­it d’une par­o­die ché­tive.
Quelques mag­nifiques expéri­ences en prise avec la souf­france du monde, menées par des gens comme Augus­to Boal, Armand Gat­ti et d’autres, répondirent à de réelles ques­tions posées par leur époque quant à l’ef­fi­cac­ité immé­di­ate du dia­logue scène-salle. Non seule­ment pour ce qui est des thé­ma­tiques, mais quant à la forme même de cette rela­tion.
Il s’agis­sait de faire éclater le car­can insti­tu­tion­nel, d’a­gir avec vio­lence pour plonger le théâtre dans un monde d’où il s’éloignait de plus en plus dan­gereuse­ment. De le met­tre à l’épreuve, sans médi­a­tion styl­is­tique, d’une réal­ité mal dégrossie. D’in­tro­duire dans cet art en per­pétuel dan­ger d’académisme une parole brute, pleine d’échos dans notre présent, presque indé­cente par sa prox­im­ité.
Cet acte de réap­pro­pri­a­tion, révolte ado­les­cente con­tre un père sourd aux cris de ses enfants, ne pou­vait se pass­er d’excès, ni de quelque mal­adresse. Ces coups de boutoir furieux con­tre une con­cep­tion policée de cet art, nour­ris par l’e­sprit de 68, ont ouvert une brèche dans notre per­cep­tion de ses poten­tial­ités. Grâce à eux nous respirons mieux. Mais si leur « util­ité » pre­mière est de replac­er le théâtre au cen­tre des con­tra­dic­tions de notre société, elle n’est pas d’in­ven­ter une dra­maturgie de notre temps. 

Les Ruches, Montbéliard, 1993. Photo F. Reinoso.
Les Ruch­es, Mont­béliard, 1993. Pho­to F. Reinoso.

Boal, en bous­cu­lant les clas­si­fi­ca­tions établies, avec les tech­niques d’agit-prop héritées de sa pra­tique sudaméri­caine, a apporté à notre tra­di­tion théâ­trale une arme de sub­ver­sion, un souf­fle dont beau­coup se sont enrichis. Son théâtre invis­i­ble, ses Jeux pour acteurs et non-acteurs, son théâtre forum, désacral­i­sa­tion de la scène au prof­it d’une parole quo­ti­di­enne, ont inspiré en leur temps plus d’un met­teur en scène. Mais il y a une lim­ite « con­sti­tu­tive » à l’ap­port d’une telle pra­tique à la créa­tion scénique. Son théâtre, (l’in­ti­t­ulé de son groupe le dit assez) n’a d’autre vraie final­ité que la défense des opprimés. Son objec­tif, loin d’être l’élab­o­ra­tion d’une forme théâ­trale, à tou­jours été de con­stru­ire un out­il, tail­lé en vue d’une lutte, d’une action poli­tique. L’u­topie de ce mil­i­tant plus soucieux d’ef­fi­cac­ité que d’enjeux artis­tiques a tou­jours été de vouloir que son art agisse sans délai sur la réal­ité du monde. Élu député au par­lement de Rio de Janeiro, il y intro­duisit une pléi­ade d’ « assis­tants théâ­traux » lâchés ensuite en tous sens dans le pays, où ils glanèrent la parole des défa­vorisés pour la porter au cœur de l’in­sti­tu­tion. Mer­veilleuse aven­ture, étayée d’un bel, anachronique idéal­isme. Impasse sans doute aus­si pour qui en appelle à un théâtre en pleine pos­ses­sion de tous ses moyens.
Nous ne nous résignons pour­tant pas à sous-estimer l’im­por­tance de l’expéri­men­ta­tion dans l’élab­o­ra­tion de nou­velles formes. Pour com­pren­dre ce qui se pré­pare il faut suiv­re les errances (qui ne sont pas tou­jours des erreurs), de ce mou­ve­ment matriciel. Pour percevoir ce qui se passe en pro­fondeur et tente, à l’écart des insti­tu­tions et des modes, d’émerg­er de ce remue-ménage, il nous faut obéir à notre curiosité la plus icon­o­claste.
Il nous faut oser nous aven­tur­er dans des lieux presque dédaignés. Marges peu fréquenta­bles où nulle idéolo­gie ne domine, où les spec­ta­cles sont fab­riqués par plutôt que pour ou sur ceux qui n’ont pas droit à la parole.
Dans l’in­spi­ra­tion chao­tique d’ex­péri­encesbrut de décof­frage, à la lim­ite du pro­fes­sion­nal­isme, qui ne pré­ten­dent pas offrir de pro­duit fini, nous percevons par­fois l’in­ten­sité de ten­ta­tives encore con­fus­es, mais absol­u­ment con­tem­po­raines. Comme le tra­vail de la jeune Com­pag­nie abc, pour ne citer que cet exem­ple, qui se con­sacre depuis 1986 à « l’in­ven­tion d’un lan­gage lit­téraire et scénique qui puisse ren­dre compte de notre réal­ité, de nos inquié­tudes et de nos rêves ». Le joyeux brico­lage des PAYSAGES DE LA PETITE FRANCE élaboré par Jean-Pierre Renault, Cather­ine Boskow­icz, et une troupe de jeunes gens for­més par leurs soins, issus pour la plu­part de ban­lieues pau­vres, fit pass­er, sans la moin­dre trace de mis­éra­bil­isme, avec un humour sou­vent féroce, le souf­fle de l’époque. 

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
3
Partager
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Théâtre d'Afrique Noire-Couverture du Numéro 48 d'Alternatives Théâtrales
#48
mai 2025

Théâtres d’Afrique noire

6 Juin 1995 — LES ACCIDENTS font bien les choses. Je me trouvais muet. L'état si bien connu de latence d’où tout peut jaillir,…

LES ACCIDENTS font bien les choses. Je me trou­vais muet. L’é­tat si bien con­nu de latence d’où tout…

Par Lorent Wanson
Précédent
4 Juin 1995 — LA CRISTALLISATION, disait Stendhal, convertit en événement une situation qui, à première vue, participe du quotidien et semble être dépourvue…

LA CRISTALLISATION, dis­ait Stend­hal, con­ver­tit en événe­ment une sit­u­a­tion qui, à pre­mière vue, par­ticipe du quo­ti­di­en et sem­ble être dépourvue de toute charge excep­tion­nelle. Cette alchimie inespérée la rend inou­bli­able car alors ce qui tient…

Par Georges Banu
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total