L’entre-deux ou de la parole aux chants

L’entre-deux ou de la parole aux chants

Le 4 Juin 1995

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Théâtre d'Afrique Noire-Couverture du Numéro 48 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre d'Afrique Noire-Couverture du Numéro 48 d'Alternatives Théâtrales
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LA CRISTALLISATION, dis­ait Stend­hal, con­ver­tit en événe­ment une sit­u­a­tion qui, à pre­mière vue, par­ticipe du quo­ti­di­en et sem­ble être dépourvue de toute charge excep­tion­nelle. Cette alchimie inespérée la rend inou­bli­able car alors ce qui tient du con­cret ou du cyclique s’évanouit pour faire émerg­er un état hors-norme ou actu­alis­er l’at­tente d’un non-dit. Ce n’est pas d’un détail qu’il s’agit — le détail appar­tient à une œuvre qu’il sem­ble accom­plir ponctuelle­ment — mais d’un fait à par­tir duquel une mémoire s’é­panouit ou une intu­ition se des­sine. Ce vécu min­i­mal pro­duit de la pen­sée, pen­sée qui reste dans l’in­tim­ité d’un con­cret auquel elle est redev­able. Pen­sée con­crète, pen­sée prim­i­tive dis­ait Levi-Strauss, mais, par exten­sion, pen­sée théâ­trale aus­si. Elle trou­ve sou­vent sa matrice nourri­cière dans l’étonnement d’un spec­ta­cle bali­nais ou l’inédit d’une scène de rue. Et, out­re ces références célèbres, com­bi­en d’autres acci­dents de la scène ou de la salle ne se sont-ils pas érigés en véri­ta­bles scènes prim­i­tives pour la pen­sée théâ­trale ?
Du pas­sage de la parole aux chants, j’ai sou­vent éprou­vé la séduc­tion, mais tou­jours lors d’un spec­ta­cle, sans saisir son exten­sion à d’autres pra­tiques, sans ouvrir nulle per­spec­tive. Il restait attaché à un bon­heur local, jusqu’au jour, ou plutôt la nuit d’une salle, lorsque je me suis ren­du pour par­ticiper à un jury de sélec­tion de jeunes comé­di­ens, can­di­dats au Théâtre Nation­al de Bucarest. Serait-ce le fait qu’An­drei Ser­ban, le directeur, avait main­tenu l’épreuve mal­gré les injonc­tions du Min­istère qui nous plongeaient en pleine illé­gal­ité, le trou­ble d’une jambe enflée comme celle de Gau­guin à Tahi­ti ou plus sim­ple­ment la chaleur d’un été tor­ride ?.…. tout rendait la sit­u­a­tion incan­des­cente ! Il n’y avait pas de place pour l’en­nui indif­férent. Les comé­di­ens se mirent à se suc­céder en jouant, selon les normes du con­cours, une scène et ensuite en chan­tant un morceau de leur choix. Car­rousel qui, à force de se pro­longer, me fit enten­dre le pas­sage de la parole aux chants, le va-et-vient inlass­able entre deux voix, la voix par­lée et la voix chan­tée. L’é­mo­tion était tou­jours autre et l’i­den­tité même de l’in­ter­prète se col­orait dif­férem­ment comme s’il se cen­surait par le jeu et se dévoilait lors du chant. Plus l’on avançait dans le temps, le mou­ve­ment de la parole aux chants imposé aux can­di­dats sans aucune déro­ga­tion, je l’éprouvais comme une inat­ten­due source de plaisir réveil­lant des sou­venirs déposés en moi. Il m’est apparu alors comme une con­stante, trop sou­vent oubliée, du théâtre à tra­vers les âges. Dans un pre­mier temps, ma mémoire me con­for­ta dans cette con­vic­tion. Et alors, je me suis livré à un jeu de surim­pres­sions grâce auquel, dans le présent du con­cours, s’inscrivaient les scènes qui ailleurs ou jadis m’avaient sem­blé avoir accom­pli le chemin de la parole aux chants. 

Ann Monoyios et Howard Croik dans ATYs de Lully à l'Opéra Comique. Mise en scène de Jean-Marie Villégier. Photo M. Szabo.
Ann Monoyios et Howard Croik dans ATYs de Lul­ly à l’Opéra Comique. Mise en scène de Jean-Marie Vil­légi­er. Pho­to M. Szabo.

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