LA CRISTALLISATION, disait Stendhal, convertit en événement une situation qui, à première vue, participe du quotidien et semble être dépourvue de toute charge exceptionnelle. Cette alchimie inespérée la rend inoubliable car alors ce qui tient du concret ou du cyclique s’évanouit pour faire émerger un état hors-norme ou actualiser l’attente d’un non-dit. Ce n’est pas d’un détail qu’il s’agit — le détail appartient à une œuvre qu’il semble accomplir ponctuellement — mais d’un fait à partir duquel une mémoire s’épanouit ou une intuition se dessine. Ce vécu minimal produit de la pensée, pensée qui reste dans l’intimité d’un concret auquel elle est redevable. Pensée concrète, pensée primitive disait Levi-Strauss, mais, par extension, pensée théâtrale aussi. Elle trouve souvent sa matrice nourricière dans l’étonnement d’un spectacle balinais ou l’inédit d’une scène de rue. Et, outre ces références célèbres, combien d’autres accidents de la scène ou de la salle ne se sont-ils pas érigés en véritables scènes primitives pour la pensée théâtrale ?
Du passage de la parole aux chants, j’ai souvent éprouvé la séduction, mais toujours lors d’un spectacle, sans saisir son extension à d’autres pratiques, sans ouvrir nulle perspective. Il restait attaché à un bonheur local, jusqu’au jour, ou plutôt la nuit d’une salle, lorsque je me suis rendu pour participer à un jury de sélection de jeunes comédiens, candidats au Théâtre National de Bucarest. Serait-ce le fait qu’Andrei Serban, le directeur, avait maintenu l’épreuve malgré les injonctions du Ministère qui nous plongeaient en pleine illégalité, le trouble d’une jambe enflée comme celle de Gauguin à Tahiti ou plus simplement la chaleur d’un été torride ?.…. tout rendait la situation incandescente ! Il n’y avait pas de place pour l’ennui indifférent. Les comédiens se mirent à se succéder en jouant, selon les normes du concours, une scène et ensuite en chantant un morceau de leur choix. Carrousel qui, à force de se prolonger, me fit entendre le passage de la parole aux chants, le va-et-vient inlassable entre deux voix, la voix parlée et la voix chantée. L’émotion était toujours autre et l’identité même de l’interprète se colorait différemment comme s’il se censurait par le jeu et se dévoilait lors du chant. Plus l’on avançait dans le temps, le mouvement de la parole aux chants imposé aux candidats sans aucune dérogation, je l’éprouvais comme une inattendue source de plaisir réveillant des souvenirs déposés en moi. Il m’est apparu alors comme une constante, trop souvent oubliée, du théâtre à travers les âges. Dans un premier temps, ma mémoire me conforta dans cette conviction. Et alors, je me suis livré à un jeu de surimpressions grâce auquel, dans le présent du concours, s’inscrivaient les scènes qui ailleurs ou jadis m’avaient semblé avoir accompli le chemin de la parole aux chants.


