LA LECTURE de cette publication, je pose un regard ému sur la trajectoire, les projets et l’étendue de la pensée de ces artistes. Bien souvent, construire théâtralement cette capitale européenne de la culture a frôlé les vertiges de l’impossible.
Tant de fois, j’ai construit par intuition et déconstruit par constat.
Quelle place fallait-il donner au théâtre dans un événement d’une telle envergure ?
Comment ne pas tordre ses limites pour l’amener vers une grandiloquence dans laquelle il se perd ou réduire son essence à une parole qui ne serait pas entendue ?
À chacune de mes questions, chaque artiste a apporté une hypothèse. Nombreux sont ceux à qui j’ai fait état de mes interrogations et inquiétudes et toujours, je me suis retrouvé autour de la table face à des propositions et des réflexions interpellantes. Je me suis senti entouré d’un désir désintéressé et commun de rendre l’aventure de 2015 juste.
Les capitales européennes nous confrontent à des enjeux qui attisent les attentes, drainent de l’attention et apportent des moyens exceptionnels. Ces nouvelles données font du projet culturel 2015 un accélérateur pour Mons et vont, je l’espère, générer des nouveaux rapports avec le public.
Dans un passé proche, Mons était en léthargie. De toute part, il y eut une volonté de bousculer la région par la culture. Concrètement, ce profond désir s’est traduit dans un premier temps par la mise en commun des ressources des différentes institutions et la mise sur pied d’un espace transfrontalier dynamique en créant le Manège Mons Maubeuge. S’en suivi la construction du Théâtre Le Manège, un outil de travail inespéré qui a permis de compléter le paysage culturel d’un centre de création contemporaine et de mener une politique diversifiée et ambitieuse.
Enfin, cette ville modeste, de taille humaine, a prétendu au titre de Capitale européenne de la Culture et formule aujourd’hui un rêve et un pari inouïs.
Nous arrivons donc à un moment de vérité.
Pouvons-nous faire basculer un territoire ? Pouvons-nous réinventer ses frontières réelles et imaginaires ? Pouvons-nous faire naître le désir de culture et de partage ?
Dans cette recherche de basculement, j’ai choisi pour les Arts de la Scène, et dans le foisonnement d’une programmation ambitieuse, d’approfondir et de renouer plus particulièrement certains dialogues, plutôt que de chercher à tout prix l’innovation.
Notre soif de nouveauté nous pousse à bien des égards à oublier l’essentiel.
L’essentiel, dans une époque où le dialogue est complexe et parfois biaisé, est de trouver une parole simple et directe pour établir des liens.
Cette relation est parfois mise à mal car la place d’un théâtre dans une ville se prête à de nombreux malentendus ou à des attentes contradictoires. Ces malentendus sont aujourd’hui aiguisés par une crise économique qui semble remettre en question l’importance de l’art au cœur de la cité. Or Mons 2015 fait le pari de défendre l’inverse ; par la culture et par l’art, nous espérons amorcer un redéploiement.
Nous avons alors eu besoin de sortir des salles noires et d’en élargir les frontières pour réduire la distance et rapprocher physiquement les artistes et les spectateurs. Car il réside un mystère du théâtre qui nécessite ni cintres ni machineries ni artifice pour exister.
Pour frôler ce mystère, nous parions sur la proximité et la capacité du public à vivre la subtilité, la fragilité et la force de la parole poétique portée par un acteur. Ce faisant, nous rêvons de recréer une relation forte et familière avec les citoyens de la ville et de susciter chez eux un besoin de s’approprier le lieu-dit du théâtre, dans les salles.
Car un théâtre doit être une maison et non une gare.
Une maison est habitée quand ses occupants y laissent des traces. Une maison est habitée quand elle est chargée de souvenirs.
Quand nous y vivons de grandes émotions, ce lieu persiste dans notre mémoire, il devient un lieu de confort et de retrouvailles.
Une gare, quant à elle, est un lieu de passage où on laisse des choses derrière soi mais où l’on n’a pas envie de rester.
En allant vers les gens, je rêve d’un théâtre où le spectateur ressentirait la douceur d’un espace commun, d’un domicile auquel il reviendrait en paix pour renouer des liens, inlassablement.



