Avant quarante, au Botanique, longs dimanches.
Les orphelins vêtus de noir marchaient en rang.
Les autres, col marin et robe blanche,
réglaient leur pas sur celui des parents
Défense de salir ses vêtements, défense
d’approcher de la balustrade ou du jet d’eau.
Ici l’on marche au pas, ici l’enfance
suit des chemins alignés au cordeau.
Entre les fleurs, nul pissenlit, pas une ortie,
les plates-bandes mal à l’aise autant
que les petites bonnes de sortie
amidonnées dans leurs beaux vêtements
Des militaires en calot à floche
devant la serre les attendent, goguenards.
Dimanches, longs dimanches par les cloches
scandés, entre sainte Marie et Mont-des-Arts.
Sur le boulevard peinaient des chevaux.
On y voyait fort peu d’automobiles,
des gamins jouaient dans le caniveau,
des chanteurs de rue tendaient leur sébile.
Le Botanique, comme un grand bateau,
fendait l’espace au-delà des parterres
où chaque plante avait son écriteau
portant un nom latin plein de mystère.
On se promenait à la queue leu, leu,
les dames à chapeaux, les nonnes à cornettes,
les gouvernantes sous voile bleu
et les ouvriers en casquette.
Des montgolfières s’élevaient, des orphéons
jouaient « Poète et paysan », des militaires
défilaient aux joyeux flonflons
des tapageuses cliques d’avant-guerre.
Et l’allumeur de réverbères, un par un,
ranimait ses feux, dans le nuit en berne.
Et nous n’entendions pas les hommes bruns
crier : Sieg heil ! au fond de leurs casernes.

