SALUT, ROI ! Incarnation des Marolles !
Car tous les Toone furent, seront et sont porteurs du feu, les voleurs d’étincelles qui soufflent pour qu’elle reste vive, cette petite flamme folle jaillie du phosphorique terreau bruxellois, ce sous-sol marollien, âgé de dix siècles au moins, le long de cette via populi où les foules abolies ont moutonné, cahoté avec les armées, les troupeaux, les juifs, les pèlerins, les mendiants, les bagasses, les égyptiaques — toutes ces humanités magnifiques, érotiques, puantes, violentes de gestes, cris et couleurs que Breughel voyait passer de sa fenêtre, en notre vénérable rue Haute.
Oui, le génie y pousse dru, il abonde en ce fief singulier qui va de la Chapelle à la Léproserie de Saint-Pierre — les Marolles — où le sol a reçu plus de sang et de sueur qu’aucun autre, a supporté plus de drames et de rêves qu’aucun autre, où les humains ont grouillé, aimé, agonisé et procréé en raison de leur densité incroyable. Et vous voudriez qu’il n’en restât rien ? Et vous nierez que Jérôme Bosch et Breughel le vieux ont exprimé les premiers, l’air ambiant, l’aura, les impondérables ?
Voilà pourquoi il se trouve aux Marolles des êtres étranges et mal fichus, des aventuriers des ténèbres, affublés d’un générique, d’une couronne de carton et oublieux de leur nom véritable, qui sont, pendant toute une vie, et sans que personne d’autre que des enfants et quelques vieillards, ne connaissent leur vrai visage. Et qui ont le génie des primitifs ; qui sont les baladins des anciens jours ; qui ont retrouvé sous le dallage des caves les sources mêmes du théâtre — et qui en font du théâtre, à l’état sauvage, exemplairement, à l’ordre de l’instinct !
Qui n’a pas connu les Toone d’autrefois,Jan de Crol,Jéraspel,Jean Hembauf, Daniel Van Landeghem et celui d’aujourd’hui, Pierre Welleman, n’a pas le droit de parler des Marolles et du génie populaire. Ces Marolliens de haute race vous anéantissent tous les Beulemans parodiques et pseudo-bruxellois en trois répliques d’acier et vous crée une langue poétique à leur usage, d’avant Jarry et le dadaïsme, d’avant tous les snobismes folkloriques, surréalismes et populismes de contrebande. Etant donné d’autre part que ces Marolliens vous parlent un français que Monsieur de Richelieu n’eut pas trouvé mauvais, dans l’illustre maison qu’il créa pour interner les écrivains de son siècle.
Mais j’en dit trop : c’est que j’ai la foi ! Ecœuré du théâtre, dégoûté des cabots prétentieux et hargneux, je reviens à Toone, comme à mes enfances — retrouver la pureté. Toone est le seul directeur de théâtre de Bruxelles à qui j’ose serrer la main ; le seul à qui j’ose confier mes pièces : ses artistes sont parfaits.
En Toone VI, je salue tous les Toone, tous les dynastes — ces menteurs magnifiques, ces bouches merveilleuses, ces conteurs de fables qui, dans notre époque infectée qui appelle le formol, portent témoignage d’un art créateur, joyeux, exaltant, ne corrompant point.
Et moi, Ghelderode, je vous salue, je vous presse sur mon cœur, grand plébéien qui jouez si bien pour les petits et ce soir, pour nous qui faisons le rêve de ressembler à vos spectateurs les petits, les petites gens — et d’atteindre ainsi au pays du Bon Dieu.
Michel de Ghelderode, 19 février 1952.

