LE Rideau de Bruxelles ? C’est une déferlante de souvenirs, une mer en mouvements qui brasse image sur image…
Première vague
J’ai 17 ans. Mon professeur de grec nous recommande chaleureusement un midi du Rideau. Des textes de Rabindranath Tagore sur fond de musique indienne.
Enfin quelque chose d’approchant. Vous excuserez l’approximation du souvenir. Moi, sans hésiter, j’embar¬que un beau matin dans les transports en commun pour arriver aux Palais des Beaux-Arts. Le temps de me perdre au sous-sol, d’hésiter entre la salle M et le studio, de me renseigner à la cafétaria et enfin de trouver la salle du Petit Théâtre. J’arrive en retard. Mais de peu. Essoufflée, je m’adresse au préposé :
— Bonjour Monsieur. Je pourrais avoir une place pour le spectacle de Rabindranath Tagore ?
— Mmmm, désolé Mademoiselle, ce n’est pas ici. C’est L’offrande lyrique que l’on joue pour le moment.
Ah bon. Je tourne les talons, sans doute ai-je mal compris les indications de mon professeur. J’ai une illumination, du moins je le crois. La pièce se déroule peut-être au Musée d’Art Ancien ? Et je me précipite dans la rue.
Arrivée au pas de course devant l’imposant bâtiment, je comprends vite qu’il est peu probable qu’un spectacle se déroule ici. Je décide de retourner au Palais des BeauxArts. Là enfin, des affiches me sautent aux yeux.
Petit Théâtre
L’offrande lyrique
(et en plus petit): Rabindranath Tagore.
À bout de souffle et de nerfs, je file auprès du préposé :
— Dites Monsieur, le spectacle de Rabindranath Tagore et L’offrande lyrique, c’est la même chose…
Et je pointe du doigt une affiche à côté de lui.
— Ah ? fait-il. Tiens oui. De toute façon, ça ne vaut plus la peine, il reste à peine vingt minutes de spectacle.
Puis devant mon air décomposé :
— Allez‑y, entrez, mais discrètement.
Et comme je fouille mon sac :
— Laissez. C’est bon pour une fois…
Et naturellement, je lui dis merci.
Quelques remous plus tard…
Me voici à nouveau dans la salle du petit Théâtre. C’est la première d’ÉCART1. J’ai l’estomac noué, j’ai peur de prendre la tasse, aussi je suis bien contente de me noyer parmi le public et d’être aussi inconnue que le plus connu des auteurs belges.
Mes parents sont assis au fond. Mon père me fait un clin d’œil, ma mère accentue son bon sourire.
«Youhou, Marie ! » La belle-famille débarque et s’aligne derrière moi. Mon mari tente vainement de tempérer l’agitation.
«Voyons François, je peux tout de même embrasser Marie », proteste ma belle-mère. Oui bon mais vite. Et leurs commentaires franchissent allègrement quelques rangées de fauteuils.
Je me rassieds, je me ratatine au fond de mon siège, je ne bouge plus.
J’attends impatiemment que la lumière décline et que le rideau se lève. Pardon, de rideau, il n’y en a pas. D’ailleurs, j’entends la réflexion pénétrante d’une dame âgée, assise juste à côté de moi : « on voit bien que c’est la pièce d’un jeune auteur : il n’y a même pas de décor. »
Mais la magie opère. Jean-Paul, Valérie et Pierre entrent en scène et j’oublie tout. Je m’accroche à leurs mots qui ne sont plus miens, j’ai mal quand ils ont mal et je ris avec eux. Quand soudain, quand la pièce touche à sa fin, qu’elle a été menée jusque là sans écueil, une toux vient troubler le silence attentif de la salle.
La toux n’en finit pas, pire, elle en suscite d’autres. Elle engloutit une réplique décisive de Jean-Paul. J’ai beau hurler en moi-même : « Mais bon sang vous ne pouvez pas attendre, il reste à peine cinq minutes de texte ! » Rien à faire, la femme s’arrache presque la gorge puis, dans un souci de discrétion bien compréhensible, se lève, dérange deux trois personnes et se précipite dans le couloir où le bruit rauque de sa toux se répercute encore longuement.
Au sortir de la pièce, Jean-Paul écume :
« Mais c’est incroyable, ces gens qui viennent tousser au théâtre. Ça m’a complètement déconcentré ! Il existe tout de même des pastilles ou des sirops… Mais qui a eu l’idée d’inviter cette bonne femme ! »
Ce n’était pas le moment de lui préciser que la bonne femme était ma belle-sœur.
Hum ? Vous dites ? Est-ce que je l’inviterais encore à une première ? Bien entendu !
Ai-je l’air de plaisanter avec la famille ?
- ÉCART, de Marie Destrait, publié chez Lansman, a été créé au Rideau de Bruxelles, le 12 février 1997. ↩︎

