Le BUREAU de mon grand-père Corneil de Thoran, directeur de La Monnaie de 1918 à 1953 et en même temps — ou plutôt avant tout chef d’orchestre — se trouvait juste à droite en entrant par l’entrée des artistes, dont seule la lourde porte n’a pas changé. Son meuble principal était un grand piano noir. Un escalier au fond du couloir menait directement dans les coulisses, bruissantes et mystérieuses comme une vaste caverne. Ensuite, une porte dérobée donnait accès aux couloirs de la salle, à hauteur des premières loges. Ce parcours quasi initiatique était un privilège dont j’offrais les frissons supposés à de jeunes amies, que j’étais autorisé à inviter le dimanche après-midi, à découvrir de fascinantes œuvres du « répertoire », de Faust aux Noces de Figaro, lorsque mon grand-père était au pupitre.
Prélude illuminéà la nuit, l’opéra se tait.
Baissé le rideau rouge, linceul de nos songes,
Envolés comme feuilles mortes les derniers programmes
Où souriaient quelques fameux artistes
Salle creusée de milliers de silences
Béante comme un coffre dévalisé :
Vieux décors sans fards loques, gravats,
Vous ne pesez rien face à la poussière d’une loge
Qu’une diva recueille dans son poudrier vide,
Mémoire impalpable d’une terre sacrée
Je me souviens — mal — d’une diva que mon grandpère avait engagée, dont « l’imprésario » ne quittait pas sa boîte en fer blanc dans laquelle il rangeait cendres et mégots de ses cigarettes.
L’interdiction de toute flamme était absolue au théâtre, qui avait « assez brûlé comme ça ».
Au fond de la scène veillent des gardes oubliés
Dans leur regard transparent passe quelquefois
Le blanc souvenir d’insaisissables danseuses
C’étaient Rosella Hightower, Yvette Chauviré, qui sais-je encore ?
Les éblouissants ballets du marquis de Cuevas, de Balanchine, le Sadler’s Wells Ballet, le « répertoire » quoi … Et enfin Tania Bari, Duska Sifnios…
Des portes battent au bout des couloirs
Au-delà s’ouvrent des paysages jamais vus :
Océan blond des blés, mers violettes, et le ciel,
Le grand ciel où tournent le monde et le soleil…
Où sommes-nous ?
Remparts en ruines et sombres salles
Jardins mystérieux où s’évanouissent des masques,
Là-bas comme ici, vos perspectives se perdent
Dans les mêmes mirages : nostalgie,
Envers infini de ce que nous avons aimé
Oui, de tous les arts, et pas seulement de la scène, l’opéra est sans doute le plus nostalgique. Car telle est la part de sa magie que rien ne remplace ni supplante ses premières apparitions, plutôt que représentations. Aimer l’opéra, en quelque sorte en être la victime toujours consentante, est un retour à une source aussi trouble que celle de la naissance.
Les derniers battements de sièges
Etouffes comme une volière sous un voile
Quels bruissements enfin s’éteignent
Jusqu’à l’orchestre indifférent qui s’accorde
Puis un air divin s’échappe
Oiseau aveugle et chatoyant
Qui bat des ailes des balcons au paradis
Le rideau s’ouvre sur un long coup de cymbales
Lumières, soleils, ors éclatants !
Opéra ! Vaste fleuve irrépressible !
Toutes amarres rompues,
La salle éblouie appareille
Scintillant navire du rêve
Lancédans la traversée magique du temps
Un soir, muni d’un « laissez-passer » — c’était dans les années 60 – 70 : quand toutes les places étaient occupées on pouvait encore s’asseoir sur les marches — j’avise un fauteuil unique, libre à l’entrée du 2e ou 3e balcon. La place du pompier de garde. — Mais que sont-ils devenus ? — À peine assis, on me tape sur l’épaule. « C’est ma place », me dit péremptoire, un quidam barbu. C’était Maurice Béjart. J’obtempérai, et m’assis un peu plus bas sur une marche, à ses pieds… Le moment me parut mal venu de lui dire que j’étais le frère de Thierry Bosquet, avec lequel il venait de créer le ballet Mathilde, sur les quatre chants de Wagner, et avec qui encore il allait réaliser une Traviata fameuse.
Dancien et le nouveau monde sont là
Avec leurs îles et leurs tempêtes,
Leurs fêtes et leurs cortèges,
Leurs vies tragiques et leurs méditations
— Soudain la mort plane, malaise poignant et délicieux
Tout se devine et les passions crèvent les yeux
— Voilà les grands destins dévoilés, opéra,
Par ta grâce et ton radieux pouvoir

