Opéra : variation sur un poème ancien

Opéra : variation sur un poème ancien

Dédié en 1983 à Maurice Huisman.

Le 2 Oct 1998

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Le BUREAU de mon grand-père Corneil de Tho­ran, directeur de La Mon­naie de 1918 à 1953 et en même temps — ou plutôt avant tout chef d’orchestre — se trou­vait juste à droite en entrant par l’entrée des artistes, dont seule la lourde porte n’a pas changé. Son meu­ble prin­ci­pal était un grand piano noir. Un escalier au fond du couloir menait directe­ment dans les couliss­es, bruis­santes et mys­térieuses comme une vaste cav­erne. Ensuite, une porte dérobée don­nait accès aux couloirs de la salle, à hau­teur des pre­mières loges. Ce par­cours qua­si ini­ti­a­tique était un priv­ilège dont j’offrais les fris­sons sup­posés à de jeunes amies, que j’étais autorisé à inviter le dimanche après-midi, à décou­vrir de fasci­nantes œuvres du « réper­toire », de Faust aux Noces de Figaro, lorsque mon grand-père était au pupitre.

Prélude illu­minéà la nuit, l’opéra se tait.

Bais­sé le rideau rouge, linceul de nos songes,
Envolés comme feuilles mortes les derniers pro­grammes
Où souri­aient quelques fameux artistes

Salle creusée de mil­liers de silences
Béante comme un cof­fre déval­isé :
Vieux décors sans fards loques, gra­vats,
Vous ne pesez rien face à la pous­sière d’une loge
Qu’une diva recueille dans son poudri­er vide,
Mémoire impal­pa­ble d’une terre sacrée

Je me sou­viens — mal — d’une diva que mon grand­père avait engagée, dont « l’imprésario » ne quit­tait pas sa boîte en fer blanc dans laque­lle il rangeait cen­dres et mégots de ses cig­a­rettes.
L’interdiction de toute flamme était absolue au théâtre, qui avait « assez brûlé comme ça ».

Au fond de la scène veil­lent des gardes oubliés
Dans leur regard trans­par­ent passe quelque­fois
Le blanc sou­venir d’insaisissables danseuses

C’étaient Rosel­la High­tow­er, Yvette Chau­viré, qui sais-je encore ?
Les éblouis­sants bal­lets du mar­quis de Cuevas, de Bal­an­chine, le Sadler’s Wells Bal­let, le « réper­toire » quoi … Et enfin Tania Bari, Dus­ka Sifnios…

Des portes bat­tent au bout des couloirs
Au-delà s’ouvrent des paysages jamais vus :
Océan blond des blés, mers vio­lettes, et le ciel,
Le grand ciel où tour­nent le monde et le soleil…
Où sommes-nous ?
Rem­parts en ruines et som­bres salles
Jardins mys­térieux où s’évanouissent des masques,
Là-bas comme ici, vos per­spec­tives se per­dent
Dans les mêmes mirages : nos­tal­gie,
Envers infi­ni de ce que nous avons aimé

Oui, de tous les arts, et pas seule­ment de la scène, l’opéra est sans doute le plus nos­tal­gique. Car telle est la part de sa magie que rien ne rem­place ni sup­plante ses pre­mières appari­tions, plutôt que représen­ta­tions. Aimer l’opéra, en quelque sorte en être la vic­time tou­jours con­sen­tante, est un retour à une source aus­si trou­ble que celle de la nais­sance.

Les derniers bat­te­ments de sièges
Etouffes comme une volière sous un voile
Quels bruisse­ments enfin s’éteignent
Jusqu’à l’orchestre indif­férent qui s’accorde

Puis un air divin s’échappe
Oiseau aveu­gle et cha­toy­ant
Qui bat des ailes des bal­cons au par­adis

Le rideau s’ouvre sur un long coup de cym­bales
Lumières, soleils, ors écla­tants !
Opéra ! Vaste fleuve irré­press­ible !

Toutes amar­res rompues,
La salle éblouie appareille
Scin­til­lant navire du rêve
Lancé­dans la tra­ver­sée mag­ique du temps

Un soir, muni d’un « lais­sez-pass­er » — c’était dans les années 60 – 70 : quand toutes les places étaient occupées on pou­vait encore s’asseoir sur les march­es — j’avise un fau­teuil unique, libre à l’entrée du 2e ou 3e bal­con. La place du pom­pi­er de garde. — Mais que sont-ils devenus ? — À peine assis, on me tape sur l’épaule. « C’est ma place », me dit péremp­toire, un quidam bar­bu. C’était Mau­rice Béjart. J’obtempérai, et m’assis un peu plus bas sur une marche, à ses pieds… Le moment me parut mal venu de lui dire que j’étais le frère de Thier­ry Bosquet, avec lequel il venait de créer le bal­let Mathilde, sur les qua­tre chants de Wag­n­er, et avec qui encore il allait réalis­er une Travi­a­ta fameuse.

Dan­cien et le nou­veau monde sont là
Avec leurs îles et leurs tem­pêtes,
Leurs fêtes et leurs cortèges,
Leurs vies trag­iques et leurs médi­ta­tions

— Soudain la mort plane, malaise poignant et déli­cieux
Tout se devine et les pas­sions crèvent les yeux
— Voilà les grands des­tins dévoilés, opéra,
Par ta grâce et ton radieux pou­voir

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Écrit par Alain Bosquet de Thoran
Alain Bosquet de Tho­ran est l’auteur de poèmes, d’essais et de réc­its qui son­dent le temps de la...Plus d'info
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